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Bitcoin : la réalisation d'une utopie anarcho-capitaliste ?

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Une collection de pièces Byzantine
Une collection de pièces Byzantine
© AFP - Yasser Al-Zayyat

Les caractéristiques des crytpomonnaies, dont on ne cesse de parler, reprennent en grande partie un concept ultralibéral énoncé dans les années 1970 souhaitant la fin du monopole de l'Etat sur la monnaie.

Un marché monétaire sans monopole de l'Etat est possible. C'est ce qu'a énoncé l'autrichien Friedrich Hayek dans les années 1970. Aujourd'hui, l'école "autrichienne" se réjouit de l'engouement pour les cryptomonnaies dans la mesure où elles concrétiseraient, selon eux, cette théorie.

"Le monopole est toujours mauvais"

"La création du Bitcoin et des autres cryptomonnaies est effectivement une expérience concrète de choses qui ont été souhaitées par Hayek à une époque où on ne pensait justement pas qu'elles soient possibles dans un avenir proche", se réjouit Pascal Salin, économiste spécialiste de la théorie monétaire et fervent défenseur de Friedrich Hayek :

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L'idée de Hayek me parait fondamentale : la concurrence est toujours bonne, car la concurrence, comme le dit Hayek est "un processus de découverte". Je définis la concurrence comme la liberté d'entrer sur le marché. Le monopole est toujours mauvais.

Et selon ce courant de pensée, les principales entraves à la concurrence proviennent de l'Etat et de ses réglementations. C'est d'autant plus vrai sur le marché monétaire, où l'Etat est en position de monopole. Il est le seul à créer et gérer la masse monnaie en circulation. Du point de vue de Hayek ce fonctionnement est une hérésie économique. 

"Il y a une obsession chez les libéraux, c'est qu'il ne faut pas d'inflation, analyse Matthieu Montalban_. Et selon eux et selon Hayek, l'inflation est liée à la trop grande émission monétaire, elle-même liée au comportement de l'Etat"_. Aujourd'hui, les cryptomonnaies telles que le Bitcoin (principale monnaie virtuelle), Ethereum, Ripple, régleraient ces problèmes, car elles sont émises par des agents privés (des ordinateurs), il n'y a pas de régulation publique et le volume de monnaie est limité. Ce qui limite l'inflation.

 Friedrich Hayek en 1983 à Madrid
Friedrich Hayek en 1983 à Madrid
© Maxppp - EFE/T.Blanco/aa

L'usage des cryptomonnaies serait donc la preuve qu'il est possible de se passer de l'Etat. Mais en 1976, lorsque Friedrich Hayek publie The Denationalization of money (Pour une vraie concurrence de la monnaie, PUF, 2015), l'accueil des économistes est mitigé. Car jusqu'ici, il est communément admis que dans le domaine de la monnaie, l'Etat dispose d'un monopole. Il est le seul à émettre sa monnaie.

A l'époque, et encore aujourd'hui, la mainmise étatique sur la monnaie relève du dogme. "Il y a l'idée que, dans les prérogatives régaliennes, on retrouve la monnaie, au même titre que la défense, la police, la justice, explique Guillaume Vuillemey, doctorant et traducteur du livre de Fredrich Hayek_. Ce qui historiquement n'est pas vrai, comme le montre Hayek."_ L'auteur rappelle que les monarques ne faisaient que certifier le poids des pièces d'or ou d'argent en y apposant leur sceau mais ne battaient pas monnaie.

Hayek dit que cette idée selon laquelle la monnaie doit être décidée par un gouvernement est relativement récente, poursuit Guillaume Vuillemey. Elle remonte aux années 1920-1930, au moment de la Grande Dépression. L'idée est reprise par les Keynésiens et même des libéraux.

Un marché de la monnaie privée

Dans son livre, Hayek prône au contraire l'éviction de l'Etat du marché de la monnaie au profit d'un marché concurrentiel où il n'existerait pas une monnaie étatique mais plusieurs monnaies privées. Il appartiendrait ensuite au marché de s'autoréguler pour ne conserver que les monnaies les plus performantes. Ce modèle prôné par Hayek serait le seul à pouvoir assurer un équilibre monétaire de manière à assurer la prospérité en évitant l'inflation, les crises économiques et la défiance dans le marché.

Soit tout l'inverse de ce qui arrive aujourd'hui dans nos économies. Les ultra-libéraux ("libertariens" ou encore "anarcho-capitalistes") accusent l'Etat, via sa banque centrale, d'abuser de ses prérogatives en créant de la monnaie de manière injustifiée. Ce qui provoque de l'inflation, des crises économiques et sape la confiance dans le marché.

Les anarcho-capitalistes et les créateurs de cryptomonnaies ont en commun une défiance sur la manière dont les Etats gèrent la monnaie. C'était le cas dans les années 1970 avec des taux d'inflation de 10 à 15% en Europe et aux Etats-Unis. Mais c'est vrai aujourd'hui, surtout après la crise économique de 2008 et ses conséquences sur l'économie mondiale dix ans plus tard.

Un idéal dévoyé ?

"Finalement, le Bitcoin c'est un peu la réalisation d'un projet anarcho-capitaliste", résume l'économiste Matthieu Montalban. Mais il existe plusieurs menaces sur cette expérimentation monétaire.

Une monnaie a théoriquement trois fonctions. 

  1. Intermédiaire dans les échanges : elle permet de réaliser des transactions. 
  2. La monnaie permet aussi de mesurer la valeur des biens. 
  3. Elle constitue une valeur de réserve : on peut mettre de côté de la monnaie car on sait qu'on pourra l'utiliser ultérieurement.

Pour le moment, c'est surtout cette dernière fonction qui est exploitée. Dans le cas du Bitcoin, cela se traduit par une très grande volatilité des cours. Particuliers et spéculateurs se sont portés en masse sur cette cryptomonnaie. Beaucoup espérant réaliser une plus-value, le Bitcoin est utilisé comme instrument d'investissement voire de spéculation.

A l'inverse, le Bitcoin n'est que peu utilisé pour des transactions quotidiennes et on est loin de pouvoir exprimer le prix de biens de consommation en Bitcoin, a fortiori avec un cours est aussi volatile.

"Ça ne veut pas dire que ça ne peut pas changer, mais on n'en est pas là, estime Matthieu Montalban. Ça dépend de la confiance que les gens auront ou n'auront pas dans cet instrument par rapport à la confiance dans d'autres monnaies, comme l'Euro."

Est-ce que cet engouement pour le Bitcoin comme produit spéculatif peut mettre en péril l'idée de départ de la cryptomonnaie : devenir une monnaie à part entière ? Il est trop tôt pour le dire. Les spéculateurs d'aujourd'hui pourraient devenir les utilisateurs du Bitcoin dans un futur proche. Mais le Bitcoin pourrait rester cantonné à sa fonction de réserve de valeur.  "Sa valeur augmente tellement que ça ne parait pas rationnel de l'utiliser dans les paiements" confirme Matthieu Montalban.

Les partisans du Bitcoin et des cryptomonnaies, comme les ultralibéraux ne sont pas inquiets de la volatilité des cours. "C'est une période de transition", rassure l'économiste libéral Pascal Salin.

"Pour les anarchos-capitalistes, ce n'est ni bon ni mauvais, c'est le fonctionnement normal du marché, analyse Matthieu Montalban. Un marché où les volumes sont relativement faibles et qui sont sensibles aux montants investis."

L'utilisation du Bitcoin comme instrument spéculatif ne représente pas non plus une menace pour les tenants des monnaies privées. "Ce que dit Hayek c'est que si on avait des monnaies toutes librement en concurrence, il en survivrait un certain nombre, avec chacune sa fonction et sa spécificité", avance Philippe Rodriguez, le président de Bitcoin France. Et d'ajouter : 

Les cryptomonnaies constituent un écosystème, un marché, sur lequel chaque monnaie doit faire valoir des fonctionnalités meilleures que les autres pour pouvoir prospérer. Le Bitcoin a comme point fort sa rareté et est appelé "or numérique". Mais il est moins performant comme monnaie au quotidien. Soit.

"Essais et erreurs"

Le marché de la monnaie fantasmé par les anarcho-capitalistes ne s'articule donc pas autour d'une seule monnaie privée. En tout cas dans un premier temps. Philippe Rodriguez pense qu'à terme, pourrait émerger une monnaie qui agrège les avantages de toutes les cryptomonnaies existantes. Ce qui validerait là encore les théories de Friedrich Hayek. 

"Hayek estime que la concurrence c'est un processus de découverte, confirme Guillaume Vuillemey_. C'est un processus de tâtonnement où l'on cherche par essais et erreurs à satisfaire de mieux en mieux les besoins individuels. On apprend ce qui marche et ne marche pas. Au début, le Bitcoin a été très dominant. Et aujourd'hui,  il y a un problème : la validation des transactions demande une consommation énergétique considérable, et ça ce n'est pas très désirable. (La technologie est très énergivore et nécessite beaucoup de serveurs, ndlr) On a d'autres cryptomonnaies qui se créent et qui montent qu'on a d'autres moyens de valider les transactions et on n'a plus besoin de cette consommation énergétique. On peut penser qu'au rythme où va l'innovation, ce problème qui peut paraître important pour le Bitcoin, sera résolu très rapidement."_

Pascal Salin formule un vœu sous forme de question : 

Est-ce qu'il peut arriver dans un avenir plus ou moins lointain que les cryptomonnaies soient considérées comme tellement satisfaisantes par rapport aux monnaies étatiques que finalement les gens abandonnent les monnaies étatiques et que celle-ci disparaissent ?

Mais pour les défenseurs de Frierich Hayek et des cryptomonnaies, il existe un risque que cette aventure numérique, monétaire et philosophique, n'aille pas à son terme. Tous craignent une brusque reprise en main par les Etats, détenteurs du monopole sur le marché de la monnaie. Il y a la crainte de la mise en place de réglementations strictes voies d'interdiction de la cryptomonnaie. Quoi qu'il en soit, cette dernière est vue comme "une nouveauté radicale qui pose des questions fondamentales"__, selon l'expression de Guillaume Vuillemey.