Publicité

"Black-blanc-beur" : petite histoire d'un slogan ambigu

Par
Lilian Thuram, Bernard Lama, Stephane Guivarc'h, Thierry Henry, and Emmanuel Petit : les Bleus en 1998
Lilian Thuram, Bernard Lama, Stephane Guivarc'h, Thierry Henry, and Emmanuel Petit : les Bleus en 1998
© AFP - Thomas COEX

Il y a vingt-et-un ans, la France toute entière chantait la victoire d'une équipe "black-blanc-beur". Retour sur l'histoire de cette expression qui charrie son lot de projections sur l'identité nationale, sa part de fantasmes de l'immigration et autres résidus d'une histoire coloniale.

En 1998, la France est championne du monde de football et l’euphorie s’arrime autour d’un barbarisme : “l’équipe black-blanc-beur”. Tritpyque décliné du “bleu-blanc-rouge” cocardier pour dire la diversité des origines des 22 joueurs sélectionnés par l’entraîneur Aimé Jacquet, l’expression “black-blanc-beur” n’a pas encore fait l’objet de travaux académiques qui permettraient de tracer précisément sa trajectoire avec certitude. On sait en revanche que ce sont les médias qui s’en saisissent après la victoire, et pas les sciences sociales où “black-blanc-beur” appartient plutôt aux catégories à déconstruire. 

Cependant, en 1998, les médias tout à leurs cocoricos n’inventent pas de toutes pièces l’expression “black-blanc-beur”. Elle existe déjà, et depuis fort longtemps, même si elle n’avait jamais été utilisée à cette échelle. Dans les archives de Radio France, on trouve en 1988 le tout premier passage d’ une compagnie de danse de Trappes, dans les Yvelines, nommée “Black blanc beur”. C’était à l’occasion des Francofolies de La Rochelle, et l’émission "Pollen", de Jean-Louis Foulquier, faisait découvrir aux auditeurs de France Inter cette troupe de hip hop née quatre ans plus tôt, qui accompagnait Manu Dibango sur scène.

Publicité

Trente ans après cette émission, la compagnie “Black blanc bleur” - qui s’appelle plus volontiers “B3” - existe toujours et l’expression, aussi. Avec la coupe du Monde 2018 et la sélection tricolore qui se hisse en finale, des journalistes interrogent Kilian M’Bappé, Samuel Untiti ou N’golo Kanté sur leurs origines, et reprennent souvent l’expression “black-blanc-beur”, même si l'équipe de France ne compte pas de nouveau Zidane, fils de l'immigration maghrébine, dont la présence sous le maillot des Bleus demeure une exception, à l'exception de Nabil Fekir, né en France de parents algériens. L'expression est en réalité antérieure à la Coupe du monde 1998, rappelle l’historien Yvan Gastaut. Lui-même en est venu à travailler sur le football seulement dans un second temps, le ballon rond étant tout sauf un objet légitime dans les sciences sociales il y a vingt ans, au moment de la Coupe du Monde 1998. Spécialiste de l’histoire de l’immigration, c’est en s’intéressant aux représentations des immigrés qu’Yvan Gastaut a travaillé sur l’écho que l’expression a pu avoir

Petite délinquance et jeunes en banlieue

Initialement, rappelle le chercheur, elle n’a rien à voir avec le football mais s’utilise, au début des années 1990, pour évoquer une forme de petite délinquance dans les quartiers dits sensibles. Puis, finalement, devient un mot-valise commode pour qualifier, grosso modo, ces jeunes en banlieue issus d’origines variées. Car s’il y a “blanc” dans “black-blanc-beur”, rappelle Yvan Gastaut, c’est aussi parce que l’expression embarque en elle-même l'idée d'une solidarité entre ces jeunes dans une sorte de petite délinquance multiculturelle. En clair, le “black-blanc-beur” du début des années 1990, et notamment après les émeutes de banlieue de 1992, raconte une forme de communauté de destin, perçue comme négative par ceux qui utilisent l’expression. “On stigmatise”, résume Yvan Gastaut qui rappelle qu’on retrouve l’expression dans des reportages de l’époque archivés à l’INA pour décrire cette jeunesse en prise avec des difficultés sociales.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

En 1995, le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, donne un visage et une iconographie à ce “black-blanc-beur”. Les trois protagonistes s’appellent Vinz (Vincent Cassel), Hubert (Hubert Koundé) et Saïd (Saïd Taghmaoui) et incarnent cette réalité sociale. Même si à l’époque où sort le film, le terme “beur” est déjà complètement galvaudé, et même disqualifié par les intéressés. 

44 min

Historiquement ancré dans l’histoire de SOS Racisme et de ce qui s'appellera pour la postérité "la Marche des Beurs" en 1983, le mot “beur” n’est plus utilisé par les Arabes et les Kabyles dont beaucoup le jugent, au mieux, paternaliste. “_Le terme "Beur" ou "Beurette" est employé comme un mot courant, sans aucune retenue au cours des années 1980 et 1990 pour désigner les enfants d’immigrés venus du Maghreb, Français certes, mais "_pas tout à fait" selon une opinion trop largement répandue. Souvent, dans une approche plutôt bienveillante, le souci des journalistes est de mettre en exergue les facultés d’intégration et les apports de ces descendants d’immigrés à la société française, comme cette émission des Dossiers de l’Écran, "Les Beurs parlent aux Français" diffusée le 3 novembre 1987 et entièrement consacrée aux "Beurs" qui réussissent. Mais en même temps, l’information est livrée de manière maladroite, charriant des préjugés et confortant le lecteur ou le téléspectateur dans des idées fausses et faciles, loin de la nuance qui s’impose nécessairement sur ces sujets. Même lorsque l’approche se veut positive, la méconnaissance des réalités sociales des populations issues de l’immigration est flagrante”, rappelle Yves Gastaut en 2017 dans un article de la revue Migrations sur la représentation des immigrés dans les médias.

Un slogan entre podium et gémonies 

1998 fonctionne donc comme un renversement : le triptyque “black-blanc-beur” peu usité est détourné pour devenir, le temps d’un match gagné, un slogan qui essaime à vitesse éclair. Soudain, la notion est utilisée à des fins plus positives, pour raconter une équipe qui a gagné, et qui parvient à faire valser la France.

Durant plusieurs années, l’expression “black-blanc-beur”, principalement utilisée dans le giron journalistique, conservera cette connotation positive. C’est-à-dire, concrètement, jusqu’à l’échec de l’équipe de France en 2002, lorsque les Bleus seront éliminés dès le premier tour. Dans les années qui suivront la déculottée, ce label “BBB” commencera à être retourné à nouveau, au point de faire l’objet de polémiques. Personne n’avait alors cherché à le déconstruire dans le monde académique depuis 1998, à l’exception de quelques rares voix intellectuelles. 

La seule trace qu'on trouve de l'expression dans une émission de France Culture à l'époque, est cette archive de "Répliques", lorsqu'Alain Finkielkraut invite le 10 octobre 1998, trois mois après le Mondial, Dominique Schnapper et Pierre-André Taguieff pour confronter le slogan “black-blanc-beur” à l’universalisme :

Répliques le 10 octobre 1998 sur l'universalisme et la France "black-blanc-beur"

52 min

E n 2016, l'historien Pascal Blanchard rappellera que “_dans le contexte des émeutes de l’automne 2005, Alain Finkielkraut affirmait : “_Les gens disent que l’équipe nationale française est admirée par tous parce qu’elle est black-blanc-beur. En fait, l’équipe de France est aujourd’hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l’Europe.” Cinq ans plus tard, pendant la coupe du monde 2010, après “l’affaire du bus de Knysna”, [Finkielkraut] est à peine moins explicite : “On a rêvé avec l’équipe de la génération Zidane, aujourd’hui on a plutôt envie de vomir avec la génération caillera”"

L’affaire du bus de Knysna” fait référence à l’épisode de la grève des Bleus de l’équipe de France, en Afrique du Sud, en 2010, dont le sociologue Stéphane Beaud a estimé qu’il avait surtout dévoilé une forme de racisme de classe. Mais aussi de racisme tout court, puisque ces footballeurs en grève seront copieusement insultés par de nombreux commentateurs ou journalistes, qualifiés de gamins immatures, “ traîtres à la nation”, comme le dit Stéphane Beaud. Alors qu’il y a tout lieu de se demander si au fond la vox populi ne leur faisait pas surtout l’injonction d’être de meilleurs Français que les autres. Le sociologue était l'invité des Matins de France Culture le 20 avril 2011 :

14 min

Après les attentats contre Charlie hebdo et l'hypercasher en 2015, Alain Finkielkraut reprendra le terme "black-blanc-beur" à son compte pour dénoncer "l'absence des quartiers dits populaires, de cette France black-blanc-beur" dans la grande marche du 11 janvier. 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Le slogan "black-blanc-beur", parce que justement il est un slogan, raconte finalement une projection qui charrie sa part de fantasme et d'imaginaire colonial. "Un mythe", résumait Pascal Blanchard dans une interview qu'il accordait au journal Le Monde en 2016. L'occasion de réécouter cette archive du "Grain à moudre", lorsque Brice Couturier et Julie Clarini s'interrogeaient le 28 juin 2006 : "Qu'est-ce que la société française a projeté sur l'écran de la Coupe du monde de football ?

Le grain à moudre" et la projection du "black-blanc-beur" le 28/06/2010

38 min

Le matin-même, Claude Lanzmann venait d'affirmer dans Marianne que "la défaite de l'équipe de France devait être considérée comme le symptôme d'une grave crise de cette identité nationale dont on se gargarise". Mais cette année-là, la France avait perdu, pourrait surligner Kilian M'Bappé qui estimait dans une interview à Mustapha Kessous publiée dans Le Monde ce 13 juillet 2018 que les discours sur l'équipe de France demeurent intrinsèquement liées au résultat sportif.

Question du journaliste : "Ça vous blesse d’entendre ou de lire des propos du genre : "Il y a trop de Noirs en équipe de France" ?" 

Réponse de l’attaquant : “Non, parce que, si on gagne la Coupe du monde, on ne dira jamais qu’il y a trop de Noirs en équipe de France. C’est une manière de fuir les problèmes que de dire cela. Je n’ai jamais entendu, quand l’équipe de France a gagné une compétition, que ce soit dans n’importe quel sport : “Ah, ils ont gagné mais il y avait trop de Noirs dans l’équipe.” Quand tu perds, c’est un problème sportif ; quand tu gagnes, c’est une réussite sportive."

A écouter

42 min