Blessés psychiques de la Grande Guerre : cachez ce mal que l'on ne saurait voir

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Blessés psychiques de la Grande Guerre : cachez ce mal que l'on ne saurait voir

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Des Poilus prennent soin d'un soldat blessé au Front.
Des Poilus prennent soin d'un soldat blessé au Front.
© AFP - STR / HISTORIAL DE PÉRONNE

La Grande Guerre n'a pas seulement meurtri le corps des hommes, elle a également laissé des séquelles moins visibles. Des centaines de milliers de soldats ont en effet développé des blessures psychiques.

Greffes, prothèses et transfusions…  La Grande Guerre a été un laboratoire à ciel ouvert pour la médecine. Mais si ce conflit mondial a permis de grandes avancées en chirurgie réparatrice, les médecins de l’époque ont bien souvent délaissé les maux invisibles, comme les troubles psychiques dus au traumatisme de la guerre. Car les combats n’ont pas seulement meurtri et lacéré les chairs. Les soldats traumatisés ont longtemps été dissimulés, par honte ou par désespoir.

La folie, une "honte" à la Patrie

Au front, les soldats côtoient la mort au quotidien, et vivent dans des conditions déplorables. Physiquement fragilisés, ils découvrent alors une maladie nouvelle, les troubles psychiatriques. Une pathologie difficile à distinguer, puisqu’elle peut se manifester sous différentes formes. Paralysie, mutisme, satiété, corps pliés, et tremblements, sont les symptômes de ces traumatisés. Pour Marie Derrien, historienne et maîtresse de conférence à l'université de Lille, les causes des traumatismes des Poilus ne peuvent se limiter à la violence des combats :

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"Pour expliquer l’origine de ces traumatismes, on pense spontanément à la violence des combats et aux horreurs auxquelles ils sont soumis sur le front. Il est évident que les combats ont un impact sur la santé mentale des soldats. Mais lorsqu’on regarde de plus près les dossiers médicaux de certains soldats, il y a aussi des cas de soldats qui n’ont jamais été sur le front, certains sont internés dès l’annonce de leur mobilisation."

Dès octobre 1914, le ministère de la Guerre crée huit centres neurologiques régionaux en zone intérieure pour traiter les blessés nerveux. Le but ? Guérir les soldats le plus vite possible, pour les renvoyer sur le front. Car pendant la Grande Guerre, l’armée française perd en moyenne 30 000 soldats par jour. Dans L’Esprit public du 25 août 2013, dédié à la violence de la guerre, l’historien Jean-Yves Le Naour revenait sur les troubles mentaux des Poilus, devenus tabou. À l’époque, la folie est perçue comme honteuse, et systématiquement dissimulée. Les soldats qui défendent la patrie sont vus comme des héros qui se doivent d’être forts :

"Les nerfs, c’est l’étalon de résistance de la race. Les Allemands disent que les Latins sont une race impressionnable, qui ne tiendra pas. Les Poilus, eux, se vantent de leur solidité. Donc il ne peut pas y avoir de Poilus qui auraient des troubles mentaux, ça les ramènerait à la condition d’un homme fragile, débile et efféminé. Avant 1914, les maladies mentales sont cantonnées aux femmes. L’hystérie vient du mot utérus." Jean-Yves Le Naour

Violence de la Grande guerre (L’Esprit public, 25/08/2013)

1h 00

En parallèle, de nouveaux centres de psychiatrie voient jour, sous l'impulsion de certains médecins qui veulent imposer la psychiatrie militaire comme spécialité à part entière depuis la guerre franco-prussienne de 1870 :

"Au cours de l'année 1915, les services de psychiatrie "de l'avant" se généralisent sur le front. Se généralisent aussi les centres de psychiatrie "de l'arrière", pour traiter les soldats et les évacuer par la suite dans des asiles d'aliénés, dans une grande ville. C'est une chaîne d'évacuation en trois étapes qui se met en place au cours de la Grande Guerre." Marie Derrien, historienne et maîtresse de conférence à l'université de Lille

Diagnostics erronés

Alors que les autorités refusent de reconnaître les troubles psychiatriques des Poilus, les médecins préfèrent chercher la cause dans des processus purement physiques. À l'origine de ces accidents nerveux, les médecins préfèrent d'abord voir une cause organique. Pour la plupart des scientifiques, ce serait un choc physique qui entraînerait des lésions dans le système nerveux. C’est la théorie de l’"obusite" en France, ou du "shell shock" en Angleterre, qui correspond à un syndrome post-traumatique. Le stress et l’état de nervosité des soldats proviendraient de l'onde de choc des obus, qui aurait entraîné des lésions dans le tissu cérébral comme l’explique l’historien Max Gallo, toujours dans ce même Esprit public de 2013 :

"Il y a une régression sur le plan intellectuel et sur l’appréhension de la maladie en temps de guerre. Il y a un retour sur l’idée que la maladie est physique. Aujourd’hui, on parle de maladie psychique, comme si c’était évident. Mais en réalité, dans les premières années du conflit, les médecins considèrent que c’est une affection physique. Le "shell shock", par exemple, c’est l’idée d’une commotion physique, même s’il n‘y a pas de blessures : l’explosion, l’"obusite", le souffle de l’obus, auraient traumatisé les soldats par les compressions de l’air, qui auraient fait éclater les vaisseaux sanguins, dans le cerveau ; on trouverait du sang dans la moelle épinière. C’est une vraie régression intellectuelle, on revient aux théories napoléoniennes sur le vent du boulet. Parce que l’impératif est là, la nation est envahie." Max Gallo

Un Poilu souffrant de "shell shock", après avoir été touché par un éclat d'obus.
Un Poilu souffrant de "shell shock", après avoir été touché par un éclat d'obus.
© Maxppp - MEDIA DRUM WORLD

Si les médecins tardent à reconnaître l'existence de troubles mentaux chez les soldats revenus du front, certains neurologues vont élaborer des remèdes, le plus souvent inefficaces.

Dès 1901, le neurologue Joseph Babinski développe le concept de "pithiatisme", pour définir l'ensemble des troubles nerveux ou mentaux. Il élabore alors des thérapies "pithiatiques" pour soigner les combattants, traumatisés par la violence de la guerre. Pour Babinski, les séquelles psychiques apparaissent sans causes organiques, mais sont causées sous l'influence d'un traumatisme affectif, et sont guérissables par la persuasion. Les troubles mentaux seraient le fruit de la volonté et de l'autosuggestion du malade. Et les soldats souffrant de troubles mentaux sont soupçonnés de mauvaise volonté, voire d'être des simulateurs et des "profiteurs de guerre".

Le traitement recommandé par Babinski repose sur la persuasion ou la contre-suggestion. Ce remède concerne particulièrement les Poilus "plicaturés", qui se trouvent dans une position accroupie avec incapacité de se relever, une crispation du corps due au choc traumatique de la guerre.

"Ces "plicaturés" sont traités comme des individus qui souffrent d'une lésion physique et non pas mentale. Ils sont traités par des neurologues, et non pas par des psychiatres. On ne trouve pas ces hommes dans des asiles d'aliénés, alors qu'ils souffraient en fait de troubles mentaux. Aujourd'hui encore, certains psychiatres de guerre appellent cela des "hystéries de conversion", qui sont bien des maladies mentales." Marie Derrien, historienne et maîtresse de conférence à l'université de Lille.

"Choc électrique" et "torpillage"

Pour soigner ces maux, certains neurologues utilisent des méthodes plus dures. Des chocs électriques de 60 à 100 milliampères sont infligés aux soldats français qui présentent des symptômes traumatiques, lorsqu'on les soupçonne de simuler pour ne pas retourner au combat. Cette méthode, rebaptisée "torpillage" par le neurochirurgien Clovis Vincent, a alors beaucoup de succès auprès des autorités militaires, qui la généralisent dans quasiment tous les centres neurologiques de France. Un traitement humiliant et brutal, comme le souligne l'historien Jean-Yves Le Naour dans La Série Documentaire du 12 novembre 2018, consacrée aux traumatisés de la Grande Guerre :

"Tant que l’homme n’est pas droit, on continue à lui envoyer des coups de décharges électriques pour qu’il se redresse, tout en le faisant marcher dans un couloir, en accompagnant ces coups de torpilles d’insultes, pour autosuggestionner les malades. Les médecins vont utiliser l’autosuggestion en insultant les malades : "Espèce de cochon, espèce de lâche, tu vas te redresser !". Puis, la douleur fait que l’homme se redresse." Jean-Yves Le Naour

LSD, La série documentaire
55 min

Mais le traitement du zouave Baptiste Deschamps, soumis au "torpillage", remet en cause cette pratique.  En mai 1916, lors d'une séance de chocs électriques subie contre sa volonté, le soldat Baptiste Deschamps se bat en effet contre le médecin Clovis Vincent. S'ensuit un procès retentissant, que la presse relate en ces termes : "Un soldat peut-il refuser de se faire soigner ?". Baptiste Deschamps est finalement condamné à six mois de prison avec sursis. Toutefois, dans son jugement, le tribunal précise que "M. Clovis Vincent a eu tort de torpiller Deschamps par la violence".

Certains psychiatres, comme Jean Lépine, médecin chef de l'asile d'aliénés du Rhône, ont tout de même affiché leur opposition au torpillage. En 1917, Jean Lépine publie Troubles mentaux de guerre, dans lequel il exprime son regret de voir les soldats malades participer à la guerre, et compare les chocs électriques à l'utilisation du "fer rouge". Dans Troubles mentaux de guerre, le psychiatre écrit :

"Ces méthodes sont toujours inutiles, leur emploi, dangereux s'il s'agit de vrais aliénés, est inexcusable." Jean Lépine, Troubles mentaux de guerre, p 136.

Ce n’est qu'en 1992 qu’un décret reconnaît officiellement les troubles mentaux comme blessure de guerre, et ordonne l'indemnisation des anciens Poilus qui en ont été atteint. Une compensation tardive, car à l'époque, la plupart des combattants de la Grande Guerre sont décédés. Dans l'émission La Marche des sciences diffusée le 09 octobre 2014, consacrée aux blessés psychiques de la Grande Guerre, le psychiatre Louis Crocq évoquait ces grands oubliés de la guerre en ces termes :

"La France a honoré les morts et les blessés physiques. A la fin de la guerre, les mutilés paradaient au bras de leur infirmière, mais personne ne parlait des blessés psychiques de la guerre. Ce qui fait que le monde s’est refermé sur eux, leur infligeant cette seconde mort, ce second trauma qu’est l’oubli ou l’indifférence de leurs concitoyens." Louis Crocq

La Marche des sciences
56 min