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Bleu de travail, col Mao ou sans-cravates : ces tenues qui ont secoué l'Assemblée

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François Ruffin à l'Assemblée nationale le 27 juin 2017.
François Ruffin à l'Assemblée nationale le 27 juin 2017.
© AFP - Patrick Kovaric

PREVIOUSLY. Alors que la polémique autour des députés de la France insoumise entrés sans cravate à l'Assemblée a pris le dessus sur la politique, retour arrière sur d'autres frondes vestimentaires très médiatiques dans notre histoire parlementaire.

La photo était saisissante. Et surtout, parfaitement scénographiée : François Ruffin, nouveau député La France Insoumise, en bras de chemise, assis, tandis que ses congénères, debout, applaudissaient son voisin de travée, François de Rugy, tout juste élu Président de l'Assemblée nationale. Pour la première séance depuis les élections législatives, les députés siégeaient en effet par ordre alphabétique et non par famille politique. La démonstration d''insolence face à la déférence officielle se voulait médiatique.

Ça a marché : plus encore que l'élection de Rugy ou la composition des groupes parlementaires, ce sont ces images de François Ruffin, la chemise à moitié sortie du pantalon, ou Eric Cocquerel, poitrail demi-découvert, qui ont le plus circulé.

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En conférence de presse, Jean-Luc Mélenchon et le groupe des députés de La France Insoumise enfonçaient le clou :

Il y a eu dans cette Assemblée des sans-culottes, il y a dorénavant des sans-cravates.

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La tenue des députés est désormais une vieille Arlésienne qui relativise la provocation de cette rentrée parlementaire. Anecdote savoureuse, le dernier à avoir fait une tentative médiatique pour tomber veste et cravate dans l'hémicycle n'était autre que... François de Rugy, tout nouveau Président de l'Assemblée nationale depuis mercredi. C'était en 2008 et celui qui était alors encore député Europe Ecologie les Verts s'était fendu d'une note à son prédécesseur, Bernard Accoyer :

Il me paraîtrait symboliquement intéressant que les dispositions de notre règlement qui imposent à tous les députés hommes de porter un costume et une cravate pour participer aux séances dans l'hémicycle soient modifiées ou au moins suspendues pendant la période estivale.

Et François de Rugy de revenir sur l’épisode, quatre ans plus tard :

Il faisait très chaud cet été-là et j’ai demandé, pour faire des économies de climatisation, si les députés pouvaient faire tomber cravate et veste, mais le président a jugé que la coutume méritait d’être maintenue. Une fois, j’avais fait le test de venir sans cravate. On ne m’aurait pas laissé rentrer sans, mais les huissiers ont tout prévu. Il y a une armoire à cravates de secours près de l’entrée de l’hémicycle pour les oublis. Après, c’est loin d’être le combat du siècle. Cela dit, je trouve ça bien qu’il y ait des règles protocolaires, ça marque une différence avec la vie de tous les jours.

Le bureau de l'Assemblée avait alors répondu très officiellement à l'élu écologiste que la cravate était obligatoire, alors même que ceci ne figure pas au règlement intérieur de l'Assemblée depuis l'abrogation du costume parlementaire sous la IIIe Républque. Neuf ans plus tard, les Insoumis ont réussi, eux, à passer sans cravate...

Jack Lang, col Mao, strass et paillettes

En réalité, l'obligation de porter cravate et veste comme incarnation d'une "tenue décente", comme le stipule le bureau de l'Assemblée, ne relève pas d'un texte officiel contraignant mais d'une coutume. Avec le temps, les velléités de transgression ont, elles aussi, fini pourtant par devenir coutumières. En 1987, Jacques Toubon se souvenait au micro de Jacques Chancel de Jack Lang, ministre quadra sans cravate et en veste rose, de retour de Cannes un samedi après-midi dans l'hémicycle :

Jacques Toubon, en 1987, évoque Jack Lang dans "Radioscopie" sur France Inter

55 sec

Jack Lang n'en était bien sûr par à sa première provocation vestimentaire puisque l'épisode de sa veste Thierry Mugler à col Mao en séance de questions au gouvernement remonte à 1985. Vous pouvez revoir les images de cette anecdote très célèbre par ici :

Douze ans plus tard, c'est encravaté que le député communiste nouvellement élu, Patrice Carvalho, décide d'entamer la rentrée parlementaire en bleu de travail : "Je suis propre, c'est un bleu qui est propre et j'ai ma cravate et ma chemise blanche", précisait l'ancien ouvrier de Saint-Gobain devenu député de l'Oise :

En blouse à l'Assemblée jusqu'à Canal Plus

Éric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon, les scénaristes de la série "Baron Noir" (Canal Plus) s'étaient saisis de l'anecdote véridique dans l'un des épisodes de la série, avec Kad Merad en bleu de travail (mais cravate rouge nouée au col).

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Mais en réalité, Patrice Carvalho n'est pas le premier à avoir fait mouche avec un costume prolétaire au milieu des cols blancs : fin XIXe siècle, Christophe Thivrier, député socialiste de l’Allier, siégea en blouse pour mieux souligner sa condition d’élu du peuple. Il reste de cet épisode une chanson antiparlementariste de 1926 sur l'indemnité parlementaire qui dit notamment :

Nous n’aurons plus comm’Thivrier / Des malheureux qui vienn’nt en blouse

Élu député en 1889, Christophe Thivrier se présente à l'Assemblée nationale en blouse bleue.
Élu député en 1889, Christophe Thivrier se présente à l'Assemblée nationale en blouse bleue.
- Le Petit Journal via Wikicommons

Le droit coutumier en matière vestimentaire ne concerne pas seulement la cravate. Longtemps, c'est le port du pantalon qui a été prohibé pour les femmes. Dans son livre Histoire politique du pantalon, l’historienne du féminisme, Christine Bard, raconte comment Michèle Alliot-Marie, qui était à l'époque conseillère politique RPR, s'était vu refuser l’entrée de l’Assemblée nationale en 1972. Et cette saillie restée célèbre :

Si c’est le pantalon qui vous gêne, je l’enlève.

Invitée de Michèle Perrot dans "Les Lundis de l'histoire" le 27 septembre 2010, Christine Bard expliquait comment le pantalon, symbole bourgeois de déclassement par rapport à l’aristocratie, était devenu un objet politique. Notamment parce qu'il était interdit aux femmes:

Christine Bard, invitée des "Lundi de l'histoire", le 27/09/2010

31 min

"Vas-y, enlève les boutons !"

Aujourd'hui, le pantalon des femmes politiques apparaît moins folklorique. Et la nouvelle députée Danièle Obono, en pantalon le jour de la rentrée parlementaire, n'a pas soulevé le tollé de ses confrères masculins dépourvus de cravate. Mais la tenue des femmes demeure un enjeu de sexisme, y compris en politique. Ainsi, Cécile Duflot, épinglée pour avoir franchi le perron de l'Elysée en jean brut pour son premier Conseil des ministres, en mai 2012, raconte être allée s'acheter des vêtements juste après. Dont une robe à fleurs bleue et blanche, restée célèbre. Un jour de questions au gouvernement, celle qui était alors ministre du Logement était descendue vêtue de cette robe au pied des gradins. Sifflets, rires goguenards et cris - "Allez vas-y, enlève les boutons !"

Dans la foulée de cet épisode, Duflot avait choisi de ne pas réagir. C'est plus tard, dans un livre, qu'elle reviendra sur cette désormais célèbre "affaire de la robe" :

À toutes les attaques dont je fais l'objet je ne réponds pas. Je ne réalise pas à l'époque que cela va me coller à la peau comme un sparadrap dont je n'arriverais pas à me débarrasser. Marie-Arlette Carlotti et Michèle Delaunay [toutes deux ministres de Jean-Marc Ayrault, NDLR] s'étaient proposées de répondre aux questions au gouvernement en portant à tour de rôle une robe à fleurs bleue. J'ai refusé. Je n'ai pas osé. [...] J'ai eu tort. J'ai fait une erreur d'analyse. [...] J'ai pensé qu'en me cachant, en n'étant qu'une fille sérieuse qui travaillait, la situation se calmerait. Les faits m'ont donné tort.

Et pour aller plus loin, redécouvrez ici l'émission "Concordance des temps" consacrée au pantalon, "Histoire d'une conquête", toujours avec Christine Bard en invitée, le 17 novembre 2012 :