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"Blue monday" : portrait chimique de votre cerveau déprimé

Par
Phèdre éperdue d'amour coupable pour son beau-fils Hippolyte,1880
Phèdre éperdue d'amour coupable pour son beau-fils Hippolyte,1880
- Alexandre Cabanel

C'est le "Lundi blues", ou "Blue monday" ! Les fêtes sont passées, les jours sans lumière se succèdent... Bref, l'heure est à la déprime. Mais… que se passe-t-il dans le cerveau quand on est déprimé, ou, plus grave, dépressif ?

Il fait froid, gris, les derniers feux de Noël se sont éteints, le coronavirus modèle toujours nos modes de vie... Peut-être avez-vous récemment essuyé une difficile rupture amoureuse, ou souffrez-vous d'un ras-le-bol professionnel persistant... quoiqu'il en soit, l'heure n'est pas forcément à la joie. Elle est peut-être même à la déprime, ou, plus grave, à la dépression. Au point qu'en 2005, une campagne publicitaire britannique a misé sur la morosité ambiante de cette période de l'année pour décréter que le troisième lundi de janvier était le jour le plus déprimant. Le "Blue Monday" ("Lundi blues.") était né. Théorie marketing amusante, sans être très rationnelle... mais belle occasion de décrypter, sciences à l'appui, les mécanismes cérébraux qui vous font broyer du noir.

À écouter La matinale du Lundi Blues : Matin des psys : Réparer les divans

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Des émotions qui partent à vau-l'eau

La dépression en une infographie
La dépression en une infographie
© Radio France - Camille Renard

Ressentir des émotions négatives est parfaitement normal. Ces dernières sont même indispensables au bon équilibre de notre psychisme, à la construction de notre parcours de vie. Le psychiatre Christophe André soulignait cette "visée adaptative" des émotions, dans une émission d'août 2014 portant sur la dépression ("Le sens des choses", par Jacques Attali et Stéphanie Bonvicini) : "Sans la tristesse nous ne serions pas amenés à réfléchir à des conditions de vie plus satisfaisantes, sans la peur, nous serions passés depuis longtemps outre-tombe."

Mais très souvent, cet équilibre précaire est mis à mal : les émotions désagréables affluent, prennent le pas sur les agréables. Tout le système est dérégulé... et c'est autant cet afflux d'émotions négatives qui pose problème, que la disparition ou la raréfaction des émotions positives, qui permettent en temps normal d'ouvrir sa "focale attentionnelle" :

"La finalité des émotions positives c’est très certainement aussi de nous aider à survivre de la meilleure façon possible en nous aidant à nous tourner vers les ressources, à chercher des instants agréables, en nous poussant finalement à ouvrir notre focale attentionnelle. (...) Et ce qu’on voit, c’est que les émotions négatives ont tendance à rétrécir la focale." Christophe André

En savoir plus : Blues du dimanche soir, la peur du lendemain

Chaque émotion est effectivement associée à un "programme comportemental automatique"... Et celui afférent à la tristesse n'est autre que le repli. Cercle vicieux...Ces émotions négatives deviennent pathologiques lorsqu'elles provoquent un degré de souffrance subjective, perceptible par la personne, et entraînant des troubles de son comportement.

"La tristesse nous force à ralentir parce qu'en général elle se déclenche après un événement douloureux qui nécessite qu'on se repose, qu'on réflechisse, qu'on récupère (...) Mais lorsque ces programmes vont trop loin, on n'est plus juste dans la pause que nous nous accordons lorsque nous sommes tristes, mais dans un repli et une inaction totale liée à une maladie dépressive, donc intensité de la souffrance, et répercussion sur les comportements quotidiens." Christophe André

La réaction émotionnelle devient inadaptée au contexte ; il y a absence de réactivité : "Comme le disait Bashung, les déprimés font la joie des enjoliveurs. On essaye de les réconforter, on essaye de les rendre joyeux, et en fait on n'y arrive pas parce qu'il y a une perte de cette réactivité", explique le psychiatre et chercheur à l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière Philippe Fossati, lui aussi invité de cette émission de 2014.

Le cerveau au banc des accusés

Au seuil de l'éternité, 1890
Au seuil de l'éternité, 1890
- Vincent van Gogh

Comme l'explique Philippe Fossati, il y a deux facteurs émotionnels majeurs qui caractérisent la dépression : d'un côté, la tristesse prolongée, persistante, anormale... et de l'autre, la perte de plaisir, d'envies. Un sombre tableau qui s'accompagne d'une dimension motrice : "Les gens sont très ralentis, alors c'est évidemment peut être lié aux émotions, mais il y a aussi des modifications de l'appétit, du sommeil, des capacités de concentration, de mémoire, etc." Or, grâce aux progrès de l'imagerie par résonance magnétique, on dispose aujourd'hui d'une cartographie du cerveau émotionnel, permettant d'expliquer en partie ces symptômes : "On sait que les régions du cerveau émotionnel, en particulier du cortex préfrontal, de l'hippocampe, un peu moins de l'amygdale d'ailleurs, ce qui laisse bien penser que ce n'est pas pareil que l'anxiété [l'amygdale intervient dans la gestion du danger NDLR], jouent un rôle dans la dépression. Mais les éléments de la douleur jouent aussi un rôle dans la dépression", explique Philippe Fossati.

Tout d'abord, la dépression impacte la plasticité cérébrale, et l'activité neuronale : "La maladie entraîne des modifications anatomique subtiles dans certaines régions cérébrales précises, mais, heureusement, ces modifications semblent réversibles après la guérison", écrivaient ainsi les psychiatres David Gourion et Henri Lôo dans leur ouvrage Guérir de la dépression, en 2010 (Odile Jacob).

Ces modifications sont visibles notamment au niveau de l'hippocampe, une structure paire (il y en a un dans chaque hémisphère) "bourrée de jeunes pousses neuronales" qui joue un rôle majeur dans la gestion des émotions et qui présente un repli, une atrophie chez les personnes dépressives : "Que la dépression vienne à guérir, et les hippocampes s'épanouissent à nouveau", écrivent David Gourrion et Henri Lôo.

Cerveau vu par sa base, et disséqué de maniere à montrer une coupe horizontale du grand hippocampe
Cerveau vu par sa base, et disséqué de maniere à montrer une coupe horizontale du grand hippocampe
- Traité d'Anatomie et de Physiologie 1786/ Wikipédia

À lire aussi : Portrait chimique de votre cerveau amoureux

Pour ce qui est du cortex préfrontal, zone extrêmement sophistiquée du cerveau s'il en est, qui gère "concentration, intégration des émotions, mémoire, motivation et planification de l'action" (et nous différencie le plus des animaux)... on note un "endormissement" de ces fonctions cognitives. "Sous traitement, le cortex préfrontal reprend progressivement son activité : sa consommation d'oxygène et de sucre se normalise progressivement. C'est l'éveil cérébral qui mène à la guérison !", est-il également expliqué dans l'ouvrage.

À écouter : Un nouveau regard sur les troubles psychiques (conférence, 1h30)

Mais il y a également tout un aspect neurochimique à prendre en considération lorsqu'on interroge la dépression à l'aune des neurosciences. La modulation par les neurotransmetteurs, nos messagers moléculaires...

"C'est comme un pot au feu la dépression, vous ne pouvez pas imaginer que ce soit lié à un seul mécanisme (...) Par exemple, le Prozac, qui est un médicament qui apporte de la sérotonine (...) on ne va pas dire que la dépression est égale à un manque de sérotonine, ce n'est pas ça du tout... On ne peut pas imaginer qu'un manque de sérotonine puisse rendre compte de la complexité des phénomènes." Philippe Fossati

"Il n'y a pas actuellement de théorie unique de la dépression, expliquant l'ensemble des phénomènes. Il n'empêche qu'on sait que ces neurotransmetteurs, dopamine, noradrénaline, sérotonine, jouent un rôle", détaille ainsi Philippe Fossati. Bref passage en revue des neurotransmetteurs qui se tarissent lors d'une dépression : la dopamine d'abord... associée au plaisir, également perturbée chez les patients qui ont des addictions… , la sérotonine également qui, un peu comme la noradrénaline, intervient dans la régulation des émotions, mais aussi de l'appétit, du sommeil et de la vie sexuelle. Comme l'expliquent David Gourion et Henri Lôo dans leur ouvrage, la vulnérabilité génétique face à la dépression pourrait s'expliquer par un trop grand zèle de la minuscule "pompe à sérotonine", qui "permet la recapture et le recyclage de la sérotonine à l'intérieur du neurone". Et d'ajouter : "De nombreux antidépresseurs agissent en bloquant cette pompe, permettant ainsi à la sérotonine de s'accumuler librement dans la synapse. Ces médicaments favorisent la guérison en permettant le rétablissement d'une communication neuronale harmonieuse."

"D'un certain point de vue, on peut considérer la dépression comme le résultat d'une altération de la communication entre les cellules du cerveau. (...) On peut imaginer [les] synapses comme de microscopiques chaudrons dans lesquels se concocte la biologie de l'âme..." David Gourion et Henri Lôo

Guérir

Le Radeau de La Méduse (extrait), 1818-1819
Le Radeau de La Méduse (extrait), 1818-1819
- Théodore Géricault

Le traitement de la dépression ne peut pas se limiter à la seule régulation de la tristesse... car comme nous l'avons vu... "tout se dérègle", rappelle Christophe André. Avant d'évoquer une thérapie en deux étapes : évaluation de l'état d'urgence dans laquelle se trouve la personne ("On pense aujourd'hui que laisser quelqu'un trop longtemps dans un état dépressif va faciliter la survenue des rechutes") et prescription d'antidépresseurs agissant sur les neurotransmetteurs, comme une bouée de sauvetage lancée à quelqu'un qui ne sait pas nager : "On sait bien qu'ils n'auront qu'une action partielle : certains vont agir sur la sérotonine, etc... on sait aussi qu'en agissant sur un des éléments du système, sans trop savoir ni comment ni pourquoi, vous savez, comme quelqu'un qui bidouille le moteur de sa voiture... tout à coup ça redémarre."

Sans oublier, bien sûr, l'accompagnement psychologique, qui a pour énorme avantage de ne pas entraîner d'accoutumance (quoique...) et de ne pas avoir d'effets secondaires sur l'organisme.

Christophe André, comme Philippe Fossati, déplorent le fait que la prise en charge médicale des sujets dépressifs se soit fait attendre, les médecins ayant longtemps relativisé ce mal. Regret également qu'actuellement, il n'existe pas de sur-mesure dans le traitement de la dépression (ce qui serait possible grâce à des biomarqueurs, qui permettraient d'aller vers une médecine personnalisée), mais "uniquement du prêt-à-porter".

"Notre aide, qu'elle soit d'ordre psychothérapeutique, ou médicamenteux, c'est de, à un moment donné, pousser un petit peu les choses (...) Quand les gens se prennent en charge, leur cerveau déclenche des processus d'adaptation qui permettent de dépasser la crise." Philippe Fossati

Une bonne nouvelle pour terminer : le chocolat (le vrai...) est l'un des meilleurs antidépresseurs naturels. Il contient des agents psychoactifs qui dopent la sécrétion de sérotonine, et de dopamine. Si vous vous sentez des bleus à l'âme... vous savez ce qu'il vous reste à faire !