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Blueberry, Corto Maltese, Spirou... la fièvre des reprises

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Depuis 1995, le marin Corto Maltese créé par Hugo Pratt a été repris par Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero
Depuis 1995, le marin Corto Maltese créé par Hugo Pratt a été repris par Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero
- Dessin Rubén Pellejero / Casterman

Nous sommes en décembre 2019 après J-C, les héros orphelins d’E.P. Jacobs, d’Hugo Pratt, de Goscinny et Uderzo... sont maintenus en vie sous les bons auspices de leurs ayants-droits et des éditeurs qui leur trouvent (presque) toujours la crème des scénaristes et dessinateurs du moment.

Les super-héros de la bande dessinée franco-belge qui ont survécu à leurs géniteurs reviennent en force cet automne comme tout le monde a pu le remarquer. Ces super-revenants donnent parfois l’impression d’être super-arrogants quand ils envahissent la quasi-totalité des rayons BD de nos librairies. En l’espace de deux mois, sont sortis le dernier Blake et Mortimer La Vallée des immortels 2 (Casterman), le nouveau Corto Maltèse Le Jour de Tarawean (Casterman), l’Astérix de saison-un Noël sur deux- La Fille de Vercingétorix (Albert René Editions), le retour de Blueberry Amertume Apache (Dargaud) et le dernier opus d’Alix, Les Helvètes (Casterman).   

Nous sommes en décembre 2019 après J-C, les héros orphelins d’Edgar P. Jacobs, d’Hugo Pratt, de Goscinny et Uderzo, de Jean Giraud et Michel Charlier, et de Jacques Martin sont maintenus en vie sous les bons auspices de leurs ayants-droits et des éditeurs qui leur trouvent (presque) toujours les meilleurs parents adoptifs parmi la crème des scénaristes et dessinateurs du moment. On peut se dire qu’après tout Astérix n’a que 60 ans et Corto à peine 50. De même, Blake et Mortimer portent bien leur 73 ans, Alix a raison d’avoir toujours 17 ans à 71 piges, et Blueberry a toute sa vie devant lui à 56 ans… 

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La liste des reprises des personnages iconiques du 9e art est longue et significative (*). Lucky Luke poursuit sa route sans Morris, Rahan le fils de Craô devient le fils du fils de son inventeur Roger Lécureux, Boule et Bill n’ont plus besoin de Roba pour prolonger dans leur enfance en BD, en dessins animés et en jeux vidéo, les Schtroumpfs schtroumpfent dans plusieurs langues sans papa Peyo et les Spirou et Fantasio des éditions Dupuis, si intimement liés au monumental Franquin, traversent les décennies au petit bonheur la chance avec d’autres auteurs. 

Trop c’est trop ? Abuser des reprises est-ce raisonnable pour la santé de la bande-dessinée franco-belge ? Ce débat sur les reprises en BD est vieux comme le druide Panoramix, c’est à dire certes très ancien mais néanmoins toujours aussi vivace. Et clivant. États des lieux et passage en revue des antagonistes.  

POUR. Les reprises des grands classiques de la BD servent à consolider le patrimoine, tel est l’argument principal, un brin pompeux, du camp retranché des Pour. La poursuite des aventures de ces super-héros orphelins contribuerait à renforcer les liens intergénérationnels ("Je lis Astérix, comme la mama de ma mamie" est une phrase hélas réaliste) et accessoirement à joliment décorer le sapin de Noël. C’est bon pour l’économie en marche du livre et pour la défense de notre identité menacée par les grands remplacements. L’un et l’autre en même temps.  

CONTRE. Ceux qui sont hostiles aux reprises, représentent-ils pour autant la majorité silencieuse comme ils en sont persuadés ?

Qu’un héros puisse changer de main après la mort de son créateur est encore considéré comme une hérésie dans la religion BDFB (bande-dessinée franco-belge). "Notre Seigneur Hergé n’avait-il pas clairement énoncé la loi dans le verset "Pas de Tintin après moi ?'",  psalmodient ceux qui sont contre les reprises. À les entendre, les éditeurs sans foi ni scrupules trahissent la règle sacrée pour des raisons "mercantiles", souvent sans l’aval des auteurs, E.P Jacobs par exemple ne souhaitait pas particulièrement la reprise de sa série Blake et Mortimer.

Pratique révoltante dénoncent ces intègres fidèles à la fidélité de l’Auteur. Voici deux exemples édifiants relevés parmi d’autres à l’occasion de la sortie du dernier Corto Maltese. Rappelons au passage que ce troisième album post-Pratt de la série reprise par le dessinateur Ruben Pellejero et le scénariste Juan Diaz Canales, intitulé Le Jour de Tarawean, est un préquel dans lequel les deux auteurs espagnols imaginent ce qui a pu arriver à Corto Maltese, juste avant son apparition en naufragé christique dans l’album inaugural, historique et culte d’Hugo Pratt La Ballade de la mer salée (1969). Réaction à chaud de l’auteur-dessinateur Jean-Christophe Menu sur les réseaux sociaux : "La seule idée de reprendre un tel personnage est déjà honteux. Mais orienter le marketing sur le 'dévoilement' de la Ballade de la mer salée_, c'est vrai ment abuser !"_ . Moins radical, son collègue Jean-Christophe Chauzy déclare certes en avoir "plein le dos des reprises de montagnes du genre" mais entrouvre, néanmoins, un champs du possible : "Comme en rock’n’roll les reprises n’ont d’intérêt que lorsqu’elles permettent de découvrir des pépites ignorées de tous" dit-il.  

« Après tout, les héros de bande dessinée ont aussi le droit de mourir de leur belle mort » semble les soutenir Romain Brethes, l’universitaire et journaliste spécialisé en p’tits Mickeys, dans un article du Point-Pop qui a rallumé la mèche du vieux débat. Faux semblant, l’article en question liste surtout les contre-exemples, c’est-à-dire toutes les bonnes reprises des dernières années.

Le dernier Corto Maltese de la période post-Pratt, "Le Jour de Tarowean", est un prequel de l"album-culte "La Ballade de la mer salée". Depuis 1995, le marin a été repris par Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero
Le dernier Corto Maltese de la période post-Pratt, "Le Jour de Tarowean", est un prequel de l"album-culte "La Ballade de la mer salée". Depuis 1995, le marin a été repris par Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero
- Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero / Casterman

POUR OU CONTRE LES REPRISES, sur le fond on peut discuter, mais juste pour la forme. L’affaire est pliée depuis longtemps. Quand en 1996, sort L'Affaire Francis Blake, première reprise -ou premier sacrilège- un "nouveau" Blake et Mortimer, 9 ans après la mort d’Edgar P. Jacob, signé par le scénariste à succès Jean Van Hamme et le regretté dessinateur Ted Benoit, les ventes explosent. Avec un score de 500 000 exemplaires vendus, tous les débats autours de la "déontologie", comme on dit encore dans les AG, furent balayés, les éditeurs défendant le principe des reprises sur un air dramatico-culpabilisateur: "S_i on ne fait pas revivre notre catalogue patrimonial, on meurt"._ En plus martial ça donne ceci : la potion magique des reprises est l’arme ultime de la BD franco-belge pour résister tout à la fois à l’hégémonie américaine et ses super-comics multimédias qui ne meurent jamais et au tsunami japonais avec ses millions de mangas consommés sous différents supports partout dans le monde. 

Par Toutatis et By Jove réunis, l’heure est grave, faisons taire les Schtroumpfs traîtres ! En 2020, à l’occasion de l’année de la BD décrétée par le Ministère de la Culture et le Centre National du Livre, pourquoi ne pas proposer d’exécuter sur la place publique tous les anti-reprises ? 

Même un dur d’oreille à la puissance Tryphon Tournesol aura finalement compris à force de matraquage qu’Astérix c’était 5 millions d’exemplaires par titre, dont 2 pour le marché français, et qu’avec Lucky Luke (320 000 exemplaires en moyenne par titre), Blake et Mortimer (pas moins de 280 000 exemplaires par album) et les autres reprises, les éditeurs de bande-dessinées peuvent ainsi "développer" de nouveaux auteurs et contribuer vaillamment à la bonne santé relative du livre en général. 

Reprises en stock

Il ne faudra pas oublier de signaler le camp de celles et ceux qui sont ni pour ni contre les reprises, parce qu’ils et elles n’ont pas que ça à faire, surtout en ce moment. Penser aussi à donner la parole aux adeptes du fameux « en même temps », ceux qui sont tout à la fois et pour et contre les reprises, le camp du « ça dépend qui fait la reprise et comment elle est faite », auquel appartient l’auteur de bédé Emile Bravo. 

À priori contre : "On n’a jamais demandé à un auteur de littérature de reprendre les personnages d’un autre auteur décédé" dit Emile Bravo en préambule… "Je ne suis pas contre toute forme de reprise nuance-t-il_, mais jusqu’à présent on a eu surtout affaire à des reprises qui ressemblent plus à des produits qu’à des œuvres. Bien souvent ça fait pastiche. Conrad dessine_ Astérix à la manière d’Uderzo, je n’en vois pas l’intérêt. Je préfère quand Blutch reprend Tif et Tondu car s’ il respecte l’univers et l’esprit de ces super-héros, il n’en est jamais prisonnier. Avec cette reprise, Blutch s’exprime aussi en tant qu’artiste, avec son trait, son originalité, avec la liberté qu’il s’est octroyé"

Spirou a été confié à de nombreux auteurs, dont Emile Bravo
Spirou a été confié à de nombreux auteurs, dont Emile Bravo
- Emile Bravo / Dupuis

On n’a jamais autant parlé d’Emile Bravo que depuis qu’il a repris Spirou. Précision de taille, ce n’était pas une reprise dans le cadre de la série-mère, mais dans une collection parallèle, "Spirou vu par…" qui donne carte blanche à des auteurs pour entraîner les héros emblématiques des éditions Dupuis dans leurs univers. "Je n’aurais jamais pu accepter de faire un Spirou dans la collection classique avec toutes les contraintes graphiques et scénaristiques imposées. D’ailleurs quand j’ai accepté ce projet qui n’était qu’un "one-shot" au départ, je l’ai fait en disant que cela pourrait m’aider à mieux faire connaître ensuite mon propre personnage de BD Jules - de la série 'Les aventures épatantes de Jules'".

Le succès du Journal d’un ingénu, le premier Spirou de Bravo, salué unanimement par la critique et les libraires à sa sortie en 2008 va considérablement bouleverser le planning prévisionnel de l’auteur. Le "one-shot" initial s’est depuis transformé en un cycle (en cours) de 5 albums de Spirou en temps de guerre. "À travers cette reprise je questionne l’époque de Spirou, je convoque mes souvenirs quand j’ai lu enfant Spirou, mais je n’ai pas envie de tenter de faire une aventure classique de Spirou et Fantasio, je pense qu’il faut laisser les super-héros à leurs auteurs et surtout à leurs époques", dit-il. 

Il y a donc reprise et reprise, mais le cas Bravo s’avère encore plus complexe. Selon le philosophe et romancier Tristan Garcia. "La reprise de Spirou par Emile Bravo est en fait une reprise déguisée de Tintin. Son influence c’est clairement Hergé, s’exclame-t-il_. D’ailleurs, on voit bien que Fantasio, dans les aventures de Spirou par Bravo,_ devient colérique comme le capitaine Haddock". 

Résumons : Emile Bravo aurait profité d’une reprise autorisée, celle de Spirou propriété des éditions Dupuis,  pour faire en "loucedé" une reprise non autorisée, celle de Tintin, propriété de Fanny la veuve d’Hergé et de son mari Nick Rodwell, que tout le monde connaît, et craint en leurs qualités de gardiens du Temple du Soleil et patrons des Editions Moulinsart.  

Une reprise peut en cacher une autre, tiens tiens…comme c’est bizarre. Les camarades vigilants qui ne se laissent pas facilement embrouiller par ces mises en abîme, rappellent que par les temps qui courent c’est plus fun d’être pop-marxiste. Il faudrait dénoncer avec eux le système américain qui industrialise ses super-héros en papier sans aucun égard à leurs géniteurs et lui opposer un modèle qui respecte et honore les super-héros en tant que créations originales d’artistes reconnus et célébrés en tant que tels, au beau pays des droits d’auteurs. 

Contre les reprises donc, contre l’américanisation du marché de la BD européenne. Pour l’exception culturelle, car les œuvres de cet art mineur ne sont pas que des codes barres ! Et nos super-héros cocorico-frites ne sont pas de vulgaires franchises avec des collants ridicules ! Pour épouser et étoffer cette vieille analyse, les exemples de mauvaises reprises ne manquent pas, on pourra mettre en exergue les Lucky Luke tombés un moment entre les mains de Laurent Gerra et de ses "ghost-writers", ça ne mange pas de pain, ou se lamenter comme il est de coutume sur les quelques Astérix navrants de la période PGPF (post-Goscinny et pré-Ferri).

Dans ce cas il est préférable d’ignorer les bonnes reprises. Inutile donc d’évoquer Amertume Apache de Joann Sfar (scénario) et Christophe Blain (scénario et dessin) qui s’annonce comme une des meilleures aventures de Blueberry, l’anti-héros de la série western créé par le duo mythique Charlier/Giraud. On ignorera pour les mêmes raisons le Où est Kiki, le nouveau Tif et Tondu dessiné par Blutch sur un scénario de son frère écrivain, Robber (sortie le 29 janvier 2020 de l’album en couleurs), tout aussi réussi. 

Pour épouser la noble cause des anti-reprises, il faut savoir être un peu de très mauvaise foi, et ignorer également les remarquables talents des Yves Sente, André Juilliard, Ted Benoît, Teun Berserik, Peter Van Dongen, José-Louis Bocquet, Jean-Luc Fromental… qui se sont mis au service de l’industrialisation de _Blake et Mortimer  _avec abnégation, respectant scrupuleusement les impératifs commerciaux d’une telle entreprise sans jamais manquer de respect à l’oeuvre de Jacobs, bien au contraire : ils lui ont redonné vie. 

58 min

Les Dieux des comics

À ce propos Tristan Garcia nous propose une autre grille de lecture, celle qui passe par le prisme du religieux : "J’ai toujours pensé que si les super-héros américains pouvaient être sans cesse repris indéfiniment et transformés sans problèmes, c’est parce que leur culture et notamment leur culture religieuse était différente, analyse Tristan Garcia_. Dans un pays protestant la Bible est sans cesse relancée par de nouveaux commentaires. C’est ce que font les Américains avec leurs super-héros, avec leurs mythologies,  ils relancent sans cesse de génération en génération des commentaires sur des mythes populaires. Alors que dans la culture catholique française, et dans la bande dessinée française, la création ne peut pas être recrée"._ Par la barbe du prophète, voilà encore autre chose !  

Et ailleurs, ça se passe comment quand on n’est ni super-protestant ni catho-auteurix ? Est-ce que la reprise est licite dans d’autres religions et sous d’autres latitudes ? Allons chercher la réponse à l’autre bout de la planète. Le Japon impérial est le premier des trois gros pôles de la production mondiale des héros en papier. Dans l’empire des mangas, la reprise est-elle  bénie par les Dieux ? Spontanément nous vient à l’esprit la belle reprise d’Astroboy de Tezuka par Urasawa, mais c’était plus un hommage d’Urasawa au maître Tezuka qu’une reprise d’Astroboy, donc ça ne compte pas_, o_k. 

C'est donc à Tokyo qu'il faut trouver la réponse à cette question spirituelle qui touche les super-héros nippons que nos jeunes consomment au kilo, grâce au témoignage éclairant de l’éditrice Satoko Inaba, jointe au téléphone : "Au Japon, c’est un mélange des deux systèmes américain et européen, dans le sens où les auteurs de mangas travaillent avec beaucoup d’assistants, souvent en équipe comme les Américains d’une part, et que le créateur du super-héros reste le maître absolu d’autre part. L’idée de reprise d’un super-héros créé par un autre auteur en dehors du cadre de l’hommage n’est pas dans la tradition culturelle du Japon". Pour autant, Satoko Inaba nous invite à la prudence, "c_ela peut changer. Pour_ Dragon Ball_, même si Akira Toriyama ne dessine plus lui même les mangas, il dirige et supervise tout le processus de création des aventures de ses super-héros. Mais est-ce que cette série au succès planétaire va s’arrêter le jour de la disparition de Toriyama ?"_. Pas sûr, effectivement.  

Le Lieutenant Blueberry, dans son dernier album "Amertume Apache", a été repris par Christophe Blain et Joann Sfar.
Le Lieutenant Blueberry, dans son dernier album "Amertume Apache", a été repris par Christophe Blain et Joann Sfar.
- Christophe Blain et Joann Sfar / Dargaud

La théorie des "héros à trous"

Après les croyances spécifiques si solubles dans l’économie de marché, un peu de rigueur scientifique. Tristan Garcia revient dans son habit neuf de théoricien de la BD pour nous révéler en exclusivité pour France Culture son implacable théorie des héros à trous

L’universitaire lyonnais nous invite donc à distinguer 3 catégories de super-héros : les souples, les durs et les fameux super-héros à trous. Explications : "Les héros durs on les trouve principalement dans la BD franco-belge, ils sont très déterminés, car localisés dans l’espace et dans le temps. Ils ne vieillissent pas, n’ont pas d’histoire, n’ont pas de famille. C’est Tintin, c’est Astérix. Quand on les reprend, c’est très dur de ne pas pas refaire la même chose, de ne pas bégayer. Les héros souples sont principalement les super-héros américains, des créations souvent collectives voire des créations industrielles, qui ont été faites pour pouvoir être prises et reprises sans cesse, donc ils s’adaptent. Il y a des rebuts fréquents comme on le dit dans le monde des super-héros. Ils sont souples, ce qui permet de les réactualiser à l’infini. Spiderman ou Superman_, ont une mythologie et un ensemble d’attributs, ils ont chacun une histoire mais ils peuvent toujours s’adapter à des contextes et à des époques différents.  Et puis il y a des héros à trous, c’est le cas de_ Blueberry et Corto Maltese_, ceux-là ont une histoire, très souvent on connait la date et le lieu de leur naissance ou de leur mort… Pour Blueberry, Charlier avait même rédigé une biographie. Mais il y a des trous dans cette biographie, comme dans celle de Corto Maltese. Par exemple pour Corto on ne sait pas ce qui se passe avant_ La Ballade de la mer salée_, et qu’est-ce qu’il a pu faire entre 1919 et 1921. Ce sont des personnages qui ne sont ni tout à fait souples, ni tout à fait durs, mais des personnages en pointillés et quand on les reprend on ne peut que remplir les trous. C’est ce que font Blain et Sfar avec Blueberry, et Ruben Pellejero et Juan Diaz Canales avec Corto. C’est ce qu’a fait aussi, et avec brio, en 2011 Manu Larcenet en reprenant Valérian de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, dans un album à mon avis pas assez estimé :_  L'armure du Jakolass". 

26 min

Des reprises au pour répondre aux questions du présent

Comment remplir habillement les trous des héros à trous ? Nous voilà rendus à la fameuse question Des reprises pour quoi faire ? Si on ressuscite les héros du passé, c’est pour mieux leur confier les questionnements du présent. 

Les femmes étaient absentes, pour ne pas dire scandaleusement méprisées, dans les bandes-dessinées d’antan ? Les voilà mises à l’honneur dans les reprises, comme s’il fallait réparer une injustice. Ce n’est pas par hasard que Blutch et son frère Robber mettent le personnage de la Comtesse Amélie d’Yeu, dite Kiki, au centre de leur nouvelle aventure de Tif et Tondu, intitulée justement Mais où est Kiki ?  Ce n’est par hasard non plus si le dernier Astérix s’appelle La fille de Vergincétorix. 

Dans Amertume Apache, nourris par le même soucis, Blain et Sfar font mieux : en bons princes ils octroient aux personnages féminins le même statut que celui accordé depuis toujours à leurs partenaires masculins. Les femmes sont dans cette aventure de Blueberry autant capables du meilleur que coupables du pire. 

Il y a d’autres échos des temps présents dans cette nouvelle aventure du super-héros de l’Ouest revenu de plusieurs passés. À l’ère du post-colonial, les nouveaux auteurs de Blueberry ne pouvaient pas ignorer comme leurs aînés le thème de la colonisation. Blain et Sfar prennent au sérieux le poids de celle-ci et questionnent la place qu’elle occupe dans la mémoire collective et le poids de son héritage au quotidien. Ils abordent en conséquence les inévitables guerres des mémoires et des territoires ainsi que le sort des victimes collatérales. À cet effet, il est très instructif de constater que Joann Sfar et Christophe Blain sont plus sur une ligne camusienne quand les repreneurs de Corto Maltese et de Blake et Mortimer dénoncent le colonialisme dans une verve sartrienne. D’autres thèmes contemporains habitent ces albums de reprises, ça fait partie du genre : les machines créées pour remplacer les emplois (Blueberry), les urgences écologiques (Astérix), la visibilité des minorités (Lucky Luke), le retour de l’ordre religieux et la montée des intolérances (à peu près dans tous les albums de reprises), jusqu’aux nouvelles nostalgies, celle de nos vies d’avant les addictions numériques dans Tif et Tondu, malicieusement transposées par les Blutch brothers dans les années 1980- juste avant l’apparition des téléphones portables. 

De son côté le dessinateur Jul, embauché en tant que scénariste CDD au service de Lucky Luke, affirme dans ses récentes interviews vouloir s’intéresser aux différentes minorités qui auraient été oubliées ou maltraitées dans les récits sur le Far West des années 1950 à 1990. Après la communauté juive, mise en avant dans "La Terre promise" (2016), Jul promet de s’intéresser bientôt à la communauté afro-américaine, "si longtemps caricaturée quand elle n’était pas tout simplement oubliée",  précise-t-il. Est-ce à dire que le prochain Lucky Luke abordera le thème de l’esclavage et du racisme ? Lucky Luke sera-t-il mandaté pour capturer Kunta Kinté ? Acceptera-t-il de remettre l’esclave rebelle à la justice ségrégationniste ? Lucky Luke et les torches du Ku Klux Klan ? Jolly Jumper teint en noir juste pour relancer la polémique du blackface ? Impossible d’arracher la moindre confidence à Jul. Visage pale a la bouche cousue par la loi silence, il ne dira rien. 

Tif et Tondu, "en jachère" depuis 1997, sont repris par Blutch et Robber dans "Mais où est kiki?"
Tif et Tondu, "en jachère" depuis 1997, sont repris par Blutch et Robber dans "Mais où est kiki?"
- Blutch et Robber / Dupuis

La vallée des secrets industriels

Le sujet du prochain Lucky Luke, attendu pour le second semestre 2020, comme celui du prochain Astérix prévu fin 2021, sont des "secrets industriels" comme disent tous les auteurs concernés par les reprises, chacun étant tenu par des clauses de confidentialité elles-mêmes très confidentielles.

Cela n’empêche pas de poser la question autrement. Qu’est-ce cela peut représenter pour un auteur de BD de faire une reprise avec un super-héros populaire ? La quasi-certitude d’échapper -au moins un temps- à la galère économique et au statut de précaire largement partagés par la majorité des dessinateurs ? Ou alors un défi pour accéder au cercle des auteurs confirmés, car c’est bien connu on ne confie pas les super-secrets industriels à n’importe qui. À moins que cela ne soit qu’un rêve de gosse, l’irrésistible et inavouable envie de re-jouer avec les super-héros de son enfance ? 

"Pour les deux dernières raisons", répond Christophe Blain (Gus, Quai d'Orsay), insistant sur le côté "fascinant" d’une telle entreprise qui s’apparente dit-il à "une rencontre avec le gamin que j’étais quand je lisais Blueberry", et reconnaissant au passage une forme d’accomplissement en tant qu’auteur avec cet album. Joann Sfar (Le Chat du Rabbin, etc.), son partenaire dans Blueberry en tant que co-auteur de l’histoire, trouve la formule qui résume l’esprit philosophique de leur démarche et de leur positionnement par rapport aux reprises : "Si la BD est un art, la reprise est un exercice d’histoire de l’art, notre manière de développer une réflexion sur la génération qui nous a précédés". En bon client, Sfar sait aussi dégainer la bonne citation au bon moment : « Il y a une interview d’Hugo Pratt qui est lumineuse à ce propos (des reprises) où il dit qu’il aimerait qu’il arrive à Corto la même chose qu’à Batman. Qu’il soit repris par quelqu’un comme Frank Miller, qu’il me trahisse complètement. C’est vrai, on a envie que nos personnages nous survivent mais on n’a pas envie d’être copiés. On n’a pas envie que les gens qui vont acheter notre Blueberry croient que c’est un Blueberry de Jean Giraud. On a trop de respect pour Giraud et pour le lecteur. Le Batman de Frank Miller est pour moi aussi la reprise idéale  ». 

26 min

Joann Sfar et les reprises c’est une longue histoire qui commence avant le début des reprises. Il y a fort longtemps, en 1994,  avant le précédent L’Affaire Francis Blake , le jeune Sfar avait déjà imaginé de reprendre Blake et Mortimer… Il proposa ainsi aux éditeurs des scénarios pour ressusciter les personnages de Jacobs, dont un qu’il a développé avec Emile Bravo. "Notre projet a été retenu parmi d’autres propositions, se souvient Emile Bravo, mais la BD avait très peu de chance d’aboutir, puisqu’on disait en substance qu’il ne fallait pas faire semblant de reprendre des super-héros comme s’ils ne changeaient pas de mains, mais au contraire d’assumer qu’on puisse les revisiter d’une manière personnelle. Le scénario qu’avait écrit Joann Sfar correspondait très bien à ce qu’on voulait dire, Sfar envoyait dans la 5e dimension Blake, et toute l’aventure consistait à trouver le moyen de le ramener dans son temps." 

Plus tard, beaucoup plus tard, en 2015, c’est un Sfar installé et reconnu qui va proposer une autre reprise, celle de Corto Maltese d’Hugo Pratt, cette cette fois en duo avec Christophe Blain. Coup rude pour nos deux auteurs parisiens, les ayants-droits du grand maître italien et les éditions Casterman leur préfèrent un duo barcelonais, plus proche du style de Pratt_._ À quelque chose malheur est bon paraît-il : "C’est en apprenant que nous étions en train de travailler sur Corto Maltese que les éditions Dargaud nous ont proposé Blueberry", confie Joann Sfar. 

La concurrence des super-héros vs la guerre des maisons d’édition ? Mieux, l’inverse : la guerre des super-héros sur fond de concurrence entre les éditeurs. En dramatisant un peu on aura de quoi nourrir la chronique de décembre 2020. Le titre est déjà trouvé : "Corto contre Blueberry, qui perd gagne ? ". 

On ne pourra finalement pas faire l’inventaire de toutes les reprises : elles sont nombreuses et différentes. Les Mickeys de Loisel, Trondheim et Cosey sont charmants par exemple, mais dans un tout autre style, le free-style, L’homme qui tua Lucky Luke de Matthieu Bonhomme est plus réjouissant. 

De son côté, Blutch déclare qu'il n’aurait pas pu reprendre des héros trop populaires. "J’ai pris Tif et Tondu parce qu’ils étaient en jachère. Disponibles. Libres. Et c’était aussi ma manière de rendre hommage au dessinateur Will, qui leur a donné ce grain si particulier qui me plaisait quand j’étais enfant et qui me plait encore aujourd’hui". Avec cette reprise de Tif et Tondu, plus de 20 ans après leur dernière apparition, Blutch compte clore définitivement son cycle de reprises, relectures, et ré-interprétation des grands classiques de la BD entamé avec le magnifique Variations (Dargaud). "D’une certaine manière, dit Blutch_, j’ai fais ce_ Tif et Tondu en hommage à Will. Dans la bande des dessinateurs historiques de l’Ecole de Marcinelle, on fait souvent référence à Franquin, Jijé, Roba, Morris, et on ne cite pratiquement jamais Will. J’aimerai quant à moi le ramener au même niveau que les autres". 

Si on suit bien, Blutch & Robber ont décidé de reprendre des héros qui n’ont jamais été célèbres et que tout le monde a de toute manière oublié (Tif et Tondu, qui s’en souvient ?), pour rendre ainsi hommage à un de leurs dessinateurs, Will, dont plus personne ne sait qui c’est. Comme si cela ne suffisait pas, les deux vrais frères inventent aux deux faux en papier un métier : les voilà officiellement écrivains. Il y a par conséquent un livre écrit par Tif et Tondu (rédigé à la manière Boileau-Narcejac par Robber), intitulé L’Antiquaire sauvage, qu’on peut acheter indépendamment de la BD Mais où est Kiki ? On n'ose imaginer la tête de De Mesmaeker qu’ils ont dû faire chez Dupuis, au service marketing, quand a jailli cette idée lumineuse: "Et pour les produits dérivés, on a pensé à un vrai livre, original non ? ".

Avec ce nouveau Tif et Tondu nous avons affaire à une reprise singulière qui s’évertue à dé-zinguer la logique commerciale des reprises classiques. Une reprise pour en finir avec les reprises ? C’est le pompon de ce marronnier.  

(*) Cette affaire de reprises de super-héros de la BD ne concerne que des auteurs masculins. Est-ce pour protester une fois de plus contre ce malheureux état de fait scandaleux que Riad Sattouf reste l’un des rares grands auteurs français à ne pas s’être plié à l’exercice ? Si on arrive dans une France du futur proche à une parité dans l’art et la manière de produire des reprises, Sattouf accepterait-t-il enfin de faire sa reprise de Gaston ? Autant de questions ouvertes pour ne pas clore le sujet. 

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