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Bob Woodward : légende du journalisme américain, de Nixon à Trump

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Carl Bernstein et Bob Woodward dans les bureaux du Washington Post le 7 mai 1973 peu après l'annonce de l'attribution du prix Pulitzer pour leur travail sur le scandale du Watergate.
Carl Bernstein et Bob Woodward dans les bureaux du Washington Post le 7 mai 1973 peu après l'annonce de l'attribution du prix Pulitzer pour leur travail sur le scandale du Watergate.
© Getty - Bettmann

Il occupe une place unique dans l’histoire américaine depuis qu’il a contribué à la chute de Nixon dans le scandale du Watergate. Mais à 77 ans, Bob Woodward continue de faire ce qu’il sait le mieux : publier des révélations sur les présidents américains. Et Trump n’échappe pas à la règle.

C’est un monument du journalisme américain depuis presque cinquante ans mais Bob Woodward ne se contente pas de vivre sur ses exploits passés. En 2020, l’ex reporter du Washington Post devenu éditeur associé du célèbre quotidien continue d’écrire et de faire l’événement avec son dernier livre en date, Rage, qui paraît le 15 septembre. Dans ce deuxième ouvrage qu’il consacre à la présidence Trump, le journaliste aux deux prix Pulitzer révèle, enregistrements audio à l’appui, que l’hôte de la Maison Blanche a délibérément minimisé la dangerosité du nouveau coronavirus. Un scoop loin d’être le premier dans une longue carrière qui a commencé au début des années 1970. Celle du "peut-être meilleur reporter de tous les temps", a estimé CBS news, tel que l'intéressé le met en exergue de son propre site

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L’homme du Watergate

Robert Upshur Woodward, dit Bob Woodward, restera pour toujours l’homme du Watergate, du nom de cet immeuble de Washington où le parti démocrate louait des bureaux que Nixon fit espionner. C’est la révélation de ce scandale qui contraint le 37e président des États-Unis à démissionner en 1974 après une enquête menée avec son collègue Carl Bernstein. 

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Diplômé de Yale en histoire et en littérature britannique, Woodward n’a pas encore 30 ans lorsqu’il est embauché au "Post" en 1971. Il avait été recalé un an plus tôt à l'issue d'un essai de deux semaines où il n'avait pas fait ses preuves et s'était fait la main dans un hebdomadaire du Maryland, le Montgomery Sentinel. Pourquoi le journalisme ? En 2011, il racontait à Libération qu'il avait été frappé par la contradiction entre ce que les gens montraient en public et ce qu'ils étaient en réalité. Alors adolescent, il feuillette les dossiers qui trainent sur le bureau de son père avocat et découvre les secrets des gens de la ville de Wheaton dans l'Illinois où il a grandi. Plus tard, son passage dans la marine, où il sert 5 ans au moment de la guerre du Vietnam, l'amène à travailler au Pentagone et lui donne accès à des documents qui disent des choses très différentes de la version officielle.

L'étape suivante le mène au Washington Post, et c’est un hasard qu'il commence à travailler sur cette affaire qui va bouleverser la vie politique américaine. Le 17 juin 1972, il est envoyé au tribunal pour couvrir une étrange histoire de cambriolage dans les locaux du Comité national démocrate. Cinq hommes ont été arrêtés sur le fait en pleine nuit en train de poser des micros et leur profil est étonnant, tous habillés en costume, et l'un d’entre eux répond au juge qu'il travaille à la CIA, d'abord tout bas puis à voix haute. Woodward s'écrie alors "holy shit !".

Opiniâtres, les deux reporters travaillent en équipe et à plein temps pour remonter la piste des donneurs d’ordre, et les fils remontent à la Maison Blanche. Parfois surnommés "Woodstein", ils publient des centaines d’articles sur l’affaire, bien plus que l’autre grand journal le New York Times, mais Nixon est réélu triomphalement en novembre 1972 pour un deuxième mandat. Bob Woodward bénéficie toutefois de l’aide décisive d’un informateur secret, "Deep throat" ("gorge profonde") dont on n’apprendra l’identité qu’en 2005 : Mark Felt, alors numéro deux du FBI. Woordward racontera plus tard qu'il déplaçait un pot de fleurs sur son balcon pour informer sa source qu'il souhaitait le rencontrer ; ce dernier lui donnait alors rendez-vous dans un parking non loin de Washington.

En 1973, le duo "Woodstein" reçoit le prix Pulitzer pour son travail sur cette affaire mais Nixon ne démissionne qu’un an plus tard, le 9 août 1974, pour éviter l'humiliation d'une destitution ; la procédure d'impeachment allait commencer. De révélation en révélation, Bob Woodward et son collègue ont acculé le président républicain, dont on découvre la personnalité paranoïaque et mensongère. Nixon s’est piégé lui-même en ayant installé des micros dans le Bureau ovale et la publication d’une des bandes révèle qu’il a tenté d’étouffer l’enquête sur le cambriolage du Watergate. Le 9 septembre, l'ex président obtient toutefois le pardon présidentiel de son successeur Gerald Ford, éteignant toute possibilité de poursuites judiciaires. Bob Woodward se souvient alors du coup de fil qu'il reçoit de Carl Bernstein, ce dernier lui annonçant dans un langage fleuri : "Have you heard the news? The son of a bitch pardonned the son of a bitch!".

En 1976, Bob Woodward est immortalisé à l’écran par Robert Redford qui joue son rôle de reporter dans le film Les hommes du président, inspiré du livre éponyme sorti deux ans plus tôt. "Vous n’avez pas idée combien de femmes j’ai déçues quand elles m'ont rencontré en vrai (rires)", dira-t-il à Paris Match en 2011. 

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Le chroniqueur des présidents

Après cette entrée en fanfare dans la profession, qui fait de la presse un réel quatrième pouvoir aux États-Unis, Bob Woodward acquiert un statut à part au sein des journalistes politiques américains. Il se consacre à l'écriture de livres d'investigation, la plupart sont des bestsellers, celui sur Trump publié en 2020 étant le 20e. Sa méthode repose avant tout sur son réseau et les relations qu'il sait nouer avec ses sources et lui permettent d'accéder aux documents et informations les mieux gardés de la capitale américaine. 

Mais l'autre secret de Bob Woodward est aussi le temps qu'il passe sur ses enquêtes : "Je prends le temps", déclare-t-il en 2011 aux Inrockuptibles. "Le temps de trouver les gens, de prendre des notes, de recouper, de multiplier les sources. Tout est dans la validation des informations, c'est la chose la plus importante du journalisme". Le journaliste répond alors à une interview au sujet de la sortie de son dernier livre consacré à Barack Obama. 

Depuis le Watergate, Bob Woodward s'est fait une spécialité de publier régulièrement des livres sur les coulisses du pouvoir et ne se consacre bientôt plus qu'à cela, sans compter de nombreuses conférences pour lesquelles il est régulièrement sollicité, et parfois grassement payé (de 30 000 à 50 000 dollars d'après l'agence qui gère sa venue). 

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Une conférence, parmi tant d'autres, donnée par Bob Woodward.

Mais à partir du mandat de George W. Bush (2001-2009), le journaliste couvre plus particulièrement les mandats présidentiels et bénéficie d'un accès privilégié au bureau du "Commander-in-chief". Il publie trois livres sur Bush, deux sur Obama et déjà deux autres sur Trump, révélant à chaque fois les dessous du pouvoir, les guerres intestines et comment les décisions sont prises. Pour le dernier livre sur Trump, Rage, sorti le 15 septembre, l'auteur a obtenu 18 entretiens avec le président entre le 5 décembre 2019 et le 21 juillet 2020, révélant le double discours du républicain à propos de la pandémie de Covid-19 : alarmiste par téléphone avec le journaliste mais rassurant et dans le déni à la même période sur ce virus "pas plus dangereux qu'une grippe".

Pourquoi Trump s'est-il laissé aller à de telles confidences ? CNN tente de répondre à la question, passe rapidement sur la psychologie de Trump, et en vient à Woodward : "Il écrit l'Histoire de chaque président sur le vif. Il est le plus connu des journalistes politiques de ce pays. Lorsqu'il vous dit qu'il veut écrire sur vous, vous êtes forcément flatté. Et c'est une opportunité : si vous arrivez à convaincre Woodward que la façon dont les médias vous traitent est injuste et biaisée, que vous faites un travail fantastique. Alors peut-être que l'Histoire se souviendra de vous comme vous le souhaitez". Visiblement un mauvais calcul pour le président américain...

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