Keith Haring réalise une fresque sur le mur de Berlin en 1986
Keith Haring réalise une fresque sur le mur de Berlin en 1986

Border art, signe d'un monde qui se referme ?

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"Border art", signe de fermeture du monde ?

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Dans un monde où la question de la frontière nourrit plus que jamais l'actualité, une nouvelle forme d'art émerge : le border art. Un art né pour transgresser l'idée de fermeture, qui contribue malgré lui à façonner l'imaginaire d'un monde en repli sur soi.

La séparation entre les deux Irlande pour le Brexit, la frontière Venezuela-Colombie, les murs anti-migrants en Europe, celui que veut construire Trump aux Etats-Unis... Alors que la question des frontières est au cœur de l'actualité, une nouvelle forme d'art émerge : le border art. En français, on parle d'art à la frontière, de la frontière et sur la frontière. La géographe Anne-Laure Amilhat Szary nous en parle. 

Depuis vingt ans, les frontières du monde se referment. Il existe aujourd’hui plus de 65 murs construits et prévus, soit plus de 40 000 km de long. Depuis 2010, le phénomène s’accélère.

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Partout où les frontières se ferment, des formes de border art surgissent. Le border art, c’est à la fois l’art de la frontière, l’art à la frontière et l’art sur la frontière. Les murs-frontières où le border art s’est le plus illustré sont les murs les plus médiatiques : Israël / Palestine, Etats-Unis / Mexique, Berlin et puis les deux autres cas qui ont été beaucoup mobilisés : Belfast et Chypre. Les murs-frontières sont un catalyseur extrêmement  fort du border art et le border art est un catalyseur de ce que les murs-frontières nous disent.                         
Anne-Laure Amilhat Szary, Géographe, professeurre à l’université Grenoble-Alpes et à Pacte, Laboratoire de Sciences Sociales

Le terme est inventé dans les années 1980 par un collectif d’artistes à la frontière Etats-Unis / Mexique, appelé Border Art Workshop (BAW) / Taller de Arte Fronterizo (TAF), ils mélangent vidéos et performances autour de la question de la frontière. 

Par sa taille et sa portée, le mur de Berlin en est aujourd'hui le symbole. Il inspire de nombreux artistes qui marquent l’histoire du mur en même temps qu’ils la révèlent. De 1961 à 1989, le mur de Berlin est recouvert de tags portant des messages de paix et de révolte, uniquement à l’Ouest, seule façade accessible. 

À partir des années 1980, les premières grandes fresques apparaissent, certaines sont réalisées par de futurs grands noms de l’art contemporain comme Thierry Noir en 1984 ou Keith Haring en 1986. Même sa chute en 1989 est une source d'inspiration artistique. 

Dans les années 1990, c’est un premier temps d’explosion du border art lié à l’exploration de l’imaginaire que provoque la disparition du mur de Berlin et l’ouverture des frontières. À partir de 2001, on a un coup de redressement politique et idéologique extrêmement fort qui se va traduire par l’érection des premiers grands murs, il y a vraiment une nouvelle époque qui est un art de la frontière qui tente de répondre à cette problématique de la re-fermeture.                                    
Anne-Laure Amilhat Szary

Relativement abstraites jusque-là, les frontières deviennent plus que jamais visuelles. 

Une fois qu’on a construit le mur, il crève l’écran d’une manière qui est presque de façon perverse esthétique. Un pan de béton sur un ciel bleu, que ce soit en Palestine ou ailleurs, ça attire singulièrement les photographes, donc la fermeture des frontières va provoquer une recrudescence d’images des frontières. Face à cette recrudescence d’images imposées qui sont véhiculées par la plupart des médias, des artistes vont s’inspirer de ces images pour tenter de les retourner, pour tenter de fédérer des formes de résistance politique. À l’origine, toutes les personnes liées au border art donnent à leur travail une importance politique et travaillent aussi de façon à ce que leur œuvre puissent provoquer des changements chez les personnes qui vont les expérimenter donc il y a une volonté politique.                              
Anne-Laure Amilhat Szary

À l’image du mur de Berlin, les murs-frontières les plus emblématiques sont investis par des artistes contemporains, comme JR à la frontière Etats-Unis / Mexique ou Banksy sur la barrière de séparation israélienne. Une force de frappe politique mais surtout médiatique. 

Toute la problématique est l’adhésion à la spectacularisation de la frontière. Cet art des murs n’est pas toujours accepté de la part de populations qui vivent à côté de ces barrières, les premières interventions de Banksy en Palestine ont été extrêmement discutées du point de vue palestinien.                               
Anne-Laure Amilhat Szary

Plus que qu’une mise en beauté de certains murs, le border art alimente l’imaginaire d’un monde fermé. Car au-delà du mur, la question de la séparation, de la frontière, de la ligne est devenue une thématique pour les artistes comme le montre “Shibboleth” par exemple, une installation de Doris Salcedo à la Tate Modern en 2007.

En multipliant à sa façon des images liées à la frontière, même si elles se prétendent politiquement subversives, ce border art contribue à sa façon à diffuser, renforcer l’idée parmi un grand public que les frontières sont des lieux problématiques, violents et fermés, alors que les barrières fermées représentent que 10% des frontières.                             
Anne-Laure Amilhat Szary

Ces murs-frontières créent un “tourisme des murs”. Depuis 2017, à Bethléem, l’hôtel de Banksy permet de faire l’expérience du mur.

Aujourd'hui, on est à la limite du border art et de l’art qui se consacre aux migrations. Au moment où le petit Alan Kurdi est mort en 2015, il y a eu un flash-mob au Maroc avec des activistes qui sont allés à une dizaine sur la plage dans la même pose pour dénoncer la situation. Le petit écho que cela a eu en France c’était un "tweet" qui disait que c’était la palme d’or du mauvais goût que de se remettre dans une telle posture. Deux ans après, Ai Weiwei va sur les îles grecques avec un staff très important, il reprend la même posture, et là, tous les journaux de la planète vont reprendre l'événement et dire à quel point il est puissant. Est-ce qu’il y a un art de la frontière ? Certainement. En tout cas, l’art de la frontière n’échappe pas au marché.            
Anne-Laure Amilhat Szary

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