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Brésil : Fernando Haddad, le candidat de Lula, un intellectuel qui sort de l'ombre

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Fernando Haddad, peu après l'annonce de sa candidature à la présidentielle, à Curitiba, dans le sud du Brésil, le 11 septembre 2018.
Fernando Haddad, peu après l'annonce de sa candidature à la présidentielle, à Curitiba, dans le sud du Brésil, le 11 septembre 2018.
© AFP - Nelson Almeida

Portrait. Le Brésil vit au rythme d'une campagne présidentielle agitée. Parmi les favoris, Fernando Haddad. L'ancien avocat et professeur de sciences politiques a fait sa carrière dans l'ombre de Lula. Il fait partie des cadres intellectuels du Parti des travailleurs et reste peu connu du grand public.

Le manque de notoriété de Fernando Haddad n'est absolument pas un frein pour le Parti des travailleurs. Au contraire. C'est même une stratégie de communication. Les publicités diffusées par l'équipe de campagne du PT portaient cette semaine un message simple : "Haddad, c'est Lula". Une campagne lancée aussi sur les réseaux sociaux, avec le hashtag #HaddadéLula (Haddad, c'est Lula). D'ailleurs, son nom est si peu connu du grand public que les Brésiliens le déforment souvent et l'appellent "Andrade". L'élection présidentielle au Brésil aura lieu les 7 et 28 octobre. Le candidat de l'extrême-droite, Jair Bolsonaro, récemment poignardé, et le protégé de Lula, Fernando Haddad, à gauche, sont donnés favoris dans les sondages.

Au moment du dépôt des candidatures, début août, Fernando Haddad a été inscrit comme candidat à la vice-présidence du Brésil. Mardi 11 septembre, il a été désigné officiellement comme le candidat du Parti des travailleurs, formation de gauche de Lula, à la place de son mentor, qui n'est pas autorisé à se présenter à l'élection présidentielle en raison de sa condamnation pour corruption passive et blanchiment d'argent. L'ex-président brésilien, 72 ans, purge en effet depuis avril une peine de 12 ans d'emprisonnement. Et Haddad a d'ailleurs exclu de gracier Lula s'il devient président.

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Le lien de Fernando Haddad avec le PT remonte à plusieurs années. Ancien maire de São Paulo et ex-ministre de l'Education, "Il a été une des chevilles ouvrières des gouvernements PT", souligne Gaspard Estrada, directeur exécutif de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes à Science Po.

Un militant à gauche de longue date

Fernando Haddad a toujours baigné dans le militantisme à gauche. Il lit très tôt les oeuvres de Karl Marx. "Je suis un être politique, dans le sens où je participe à la vie publique depuis que je suis étudiant", avait-il affirmé fin 2016 au journal espagnol El País.

En effet, "Fernando Haddad a toujours été engagé dans la vie publique, dès sa jeunesse. Il a dirigé un des principaux syndicats étudiants, à l'Université de São Paulo_"_, explique Gaspard Estrada. "A ce moment-là, le Brésil basculait de la dictature militaire vers un régime démocratique". Une époque décisive pour Fernando Haddad qui milite très tôt à gauche, dans les rangs du Parti des Travailleurs et laisse de côté son costume de professeur. 

Le "lampadaire" surdiplômé de Lula

Selon une expression populaire brésilienne, l'ex-président (2003-2010) Lula est si populaire et charismatique qu'il serait capable de "faire élire un lampadaire". Fernando Haddad s'en amuse et se présente volontiers comme le "lampadaire" de Lula.

Sur le papier, tout le distingue de Lula. Avocat de formation, surdiplômé, professeur de Sciences politiques à la prestigieuse Université de São Paulo. Ce fils de commerçants libanais est marié à une dentiste et père de deux enfants. Fernando Haddad a fait toute sa carrière politique dans l'ombre de Lula, l'ouvrier, fils de métallo, proche du peuple. "Tout oppose Fernando Haddad, professeur de l'Université de São Paulo_, qui vient d'un milieu aisé de_ São Paulo_, à l'ancien président Lula, qui, lui, vient du Nord-Est du Brésil, et qui est membre d'une famille nombreuse, avec huit frères et soeurs, qui a fui la misère du Nord-Est pour aller à_ São Paulo_",_ explique Gaspard Estrada.

Souriant, calme, cheveux châtains soigneusement peignés, Fernando Haddad est parfois surnommé, "Haddad tranquilao" (Haddad relax), en raison de sa sérénité, qui tranche franchement avec la fougue de son mentor, Lula.

Haddad, l'intellectuel 

Le professeur d'université de 55 ans se décrit lui-même comme un intellectuel. "Je ne suis pas une personne anxieuse, j'attends que les choses se passent pour prendre mes décisions", avait-il affirmé fin 2016 au journal espagnol El País. Mais le Parti des travailleurs, proche du peuple, s'est ouvert volontairement aux cerveaux, au bénéfice de Fernando Haddad.

Le PT a fait en sorte d'incorporer en son sein des cadres intellectuels de la ville de São Paulo, notamment lorsque ce parti a gouverné de grandes municipalités au début des années 2000. C'est à ce moment-là que Fernando Haddad a commencé à prendre des responsabilités au sein du parti des Travailleurs.                                          
Gaspard Estrada, directeur exécutif de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes à Science Po

Cette période est décisive dans sa carrière politique_._ "A travers la gestion de Marta Suplicy à la tête de la mairie de São Paulo de 2000 à 2004, il fait la rencontre de Lula", explique Gaspard Estrada. Il était le conseiller de Marta Suplicy. Un succès. "La mairie de São Paulo fait face à de graves problèmes financiers. Fernando Haddad renégocie les prêts de la mairie de São Paulo_. Et fort de cette renégociation réussie, il commence à être vu, comme un cadre potentiel et prometteur."_, souligne Gaspard Estrada. C'est là qu'il se fait remarquer par le président Lula.

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Un homme expérimenté

Séduit, Lula le nomme ministre de l'Education en 2005. Cette expérience lui fait gagner encore en crédibilité. "Il a mis en place le grand programme de Lula qui consistait à ouvrir l'université gratuite aux milieux populaires", précise Christophe Ventura, chercheur à l'IRIS . Ce sera sa réforme majeure. "Il a aussi mis en place des partenariats entre l'université privée et publique, pour ouvrir l'accès aux droits universitaires à des populations qui n'en n'avaient jamais eu accès jusque-là", détaille le chercheur.

Haddad fait également ses preuves aux yeux du PT en tant que maire de São Paulo, en 2012, en réduisant la dette de la capitale économique du Brésil. L'homme inspire le "respect" et le "sérieux" vis-à-vis de ses interlocuteurs, selon Gaspard Estrada. Intellectuel, certes, mais "pas enfermé dans sa tour de colloque universitaire", tient à souligner Christophe Ventura. "Il est expérimenté dans l'appareil d'Etat", ajoute-t-il.

Modéré, il est aussi un candidat potentiellement rassembleur, capable d’être le "trait d'union entre la gauche, les secteurs populaires les plus radicaux, et une partie des classes moyennes brésiliennes", selon Christophe Ventura.

Fernando Haddad, en campagne électorale, dans une favela à Rocinha, près de Rio de Janeiro, le 14 septembre 2018.
Fernando Haddad, en campagne électorale, dans une favela à Rocinha, près de Rio de Janeiro, le 14 septembre 2018.
© AFP - Maura Pimatel

Qui va devoir gagner le "coeur" des Brésiliens

Mais son point fort est aussi son point faible. "C'est un cerveau" et "c'est ce qui joue à ses dépens aujourd'hui", analyse Gaspard Estrada. Son défi sera de changer son image et de se rapprocher davantage du peuple brésilien. Certes, il a été maire de São Paulo, mais sa notoriété ne s'étend pas jusqu'aux régions pauvres du Nord-est, principal fief électoral de Lula. 

"Il est connu dans les milieux urbains, intellectuels, beaucoup plus que dans le monde rural ou l'arrière-pays brésilien", affirme Christophe Ventura_. "Il lui_ faut apprendre à être plus près du coeur des électeurs" analyse Gaspard Estrada. Mais selon le spécialiste, "Fernando Haddad se métamorphose durant la campagne électorale en allant à la rencontre des citoyens, en étant au milieu de bains de foule". Il "doit se métamorphoser pour ne pas être uniquement la raison, mais aussi le coeur"

Il a un déficit auprès des classes populaires. C'est son point faible et c’est celui auquel le PT essaie de pallier et va essayer de compenser dans les semaines qui viennent en l’exposant.                                      
Christophe Ventura, chercheur à l'IRIS

Il gagne peu à peu en notoriété selon le chercheur. "Maintenant qu’il est adoubé par Lula, que l'appareil politique est derrière lui et se mobilise pour lui, l'idée est qu'il pallie à ce point faible". 

Le début de campagne semble lui sourire. En moins de deux semaines, il est passé de 4 à 13 % d’opinions favorables dans les sondages.  "Cela laisse entendre qu'il y a une dynamique et une courbe ascendante qui commence. Aujourd'hui, Haddad peut prétendre à un deuxième tour au Brésil", estime Christophe Ventura.

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