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Brésil : fin de cycle pour l'opération anti-corruption "Lava Jato" (lavage express)

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Un colporteur vend des ballons représentant l'ancien juge brésilien Sergio Moro et l'ancien président Luiz Inacio Lula da Silva lors d'une manifestation en soutien à l'opération Lava Jato et contre Lula da Silva. Sao Paulo au Brésil, le 7 avril 2019.
Un colporteur vend des ballons représentant l'ancien juge brésilien Sergio Moro et l'ancien président Luiz Inacio Lula da Silva lors d'une manifestation en soutien à l'opération Lava Jato et contre Lula da Silva. Sao Paulo au Brésil, le 7 avril 2019.
© AFP - Nelson Almeida

La face cachée du globe. Amorcée en mars 2014, l'une des plus grandes opérations anticorruption de l'Histoire brésilienne, "Lava Jato", a été enterrée très discrètement ce mois-ci après avoir elle-même été entachée par des irrégularités et des méthodes douteuses.

"Lava Jato" (lavage express), lancée il y a près de sept ans et partie d'une modeste station-service de Brasilia, est rapidement devenue une enquête tentaculaire, avec son super héros, le juge Sergio Moro, ses méthodes axées en grande partie sur des aveux récompensés. Pas moins de 174 personnes ont  été condamnées. De puissants patrons et des responsables politiques, dont des chefs ou ex chefs d'État au Brésil, au Panama et au Pérou, ont été mis en cause. "Lava Jato" a révélé un vaste réseau de pots-de-vin versés par le géant du bâtiment Odebrecht à des responsables politiques de quasiment tous les partis, pour obtenir des contrats auprès de la compagnie pétrolière publique Petrobras.

L'opération a inspiré Netflix pour sa série O Mecanismo en 2018.

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Une année plus tard, un site d'investigation fondé par un célèbre journaliste américain révélait notamment une conspiration entre le juge Moro et les procureurs pour écarter l'ex Président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva de la présidentielle de 2018, alors qu'il était le favori des sondages.

L'analyse de Gaspard Estrada, directeur exécutif de l'observatoire politique de l'Amérique Latine et des Caraïbes à Sciences-Po.

Le Brésil a enterré très discrètement ce mois-ci l'opération "Lava Jato". Candidat, Jair Bolsonaro avait fortement misé sur cette vaste enquête anticorruption pour se faire élire en 2018. Président, il vient d'y mettre fin. Il expliquait déjà en octobre dernier qu'elle n'avait plus de raison d'être car "il n'y a plus de corruption au sein du gouvernement brésilien".

Ce démantèlement n'a pas surpris ceux qui ont, dans un premier temps, découvert l'ampleur de la corruption puis les imbrications du politique dans le déroulement de ces enquêtes. Peut-on revenir sur ce qu'a été et ce qu'est devenue cette opération "Lava Jato" avant son enterrement ?

L'opération "Lava Jato" a perdu de sa portée, de sa puissance ces dernières années notamment à la suite de l'élection à la présidentielle de Jair Bolsonaro. Il a été élu, en partie grâce à cette opération et au sentiment anti politique développé par les procureurs, et par le juge en charge de cette opération, Sergio Moro. Puis, Sergio Moro a accepté le poste de ministre de la Justice de Jair Bolsonaro avant de démissionner sur fond de désaccord politique avec lui. Le soutien de l'opinion publique à cette opération a diminué à ce moment là. C'est pourquoi, l'annonce de la fin de "Lava Jato" n'a pas été une surprise et n'a provoqué de manifestations ou de réactions d'envergure ni dans la rue, ce qui serait, somme toute, normal du fait de la pandémie, ni même sur les réseaux sociaux qui étaient l'une des places fortes de l'opération.

Elle avait un objectif, noble au départ, celui de lutter contre la corruption et il y avait, effectivement, de la corruption au sein de l'entreprise Odebrecht et de l'entreprise publique Petrobras. Cependant, il y a aussi eu un usage politique de la justice, une volonté politique d'atteindre l'ancien président Lula.

Il ne faut pas oublier que l'ancienne présidente de la République Dilma Rousseff a été destituée pour une question budgétaire et administrative dans le cadre de cette affaire tentaculaire de lutte contre la corruption. Aujourd'hui, on peut dire que les procureurs et le juge Moro ont eu un rôle fondamental dans l'atmosphère politique qui a conduit à la destitution de Dilma Rousseff et à l'arrestation puis la condamnation sans éléments tangibles de l'ancien président Luiz Inácio Lula Da Silva. Ce qui a eu un impact très important dans la vie politique brésilienne, puisqu'à l'époque il était en tête dans les sondages et sa condamnation a contribué grandement à l'élection de Jair Bolsonaro en 2018.

L'opération anticorruption "Lava Jato" était pourtant populaire à ses débuts ?

Sans aucun doute et elle pouvait même faire l'unanimité. Mais progressivement cette image s'est étiolée, le consensus s'est fissuré lorsque cette opération a progressivement montré son biais politique et sa volonté de servir des intérêts autres que ceux de la justice. Son image s'est donc érodée dans l'opinion publique. Puis, en acceptant le portefeuille de la Justice que lui offrait le chef de l'État, le juge Sergio Moro assumait en quelque sorte un rôle trouble, confirmé en 2019 par le  média The Intercept, fondé par le journaliste américain d'investigation Glenn Greenwald, journaliste à l'origine de l'affaire Snowden.

Le président brésilien Jair Bolsonaro (à droite) et son ministre de la Justice Sergio Moro assistent au défilé du jour de l'indépendance à Brasilia, le 7 septembre 2019.
Le président brésilien Jair Bolsonaro (à droite) et son ministre de la Justice Sergio Moro assistent au défilé du jour de l'indépendance à Brasilia, le 7 septembre 2019.
© AFP - Evaristo Sa

The Intercept s'est intéressé notamment au volet concernant l'ancien président Lula. Quelles types de révélations faisait-il ?

The Intercept a démontré que le juge et les procureurs ont travaillé de pair et ont complètement perverti, sur le plan du droit, sa condamnation. Le juge a surtout travaillé à diriger l'accusation contre l'ancien président, c'est le premier élément. Deuxièmement, il n'avait pas d'élément pour le condamner pour corruption, chose qui a été reconnue par les procureurs, eux mêmes, dans le cadre de leurs conversations privées via les applications Whatsapp et Telegram. 

Aujourd'hui, il est clairement établi, puisque la cour suprême brésilienne cette semaine vient de reconnaître le caractère fondé de ces conversations, qu'elles impliquent de nombreuses illégalités commises sur le plan du droit, non seulement par rapport au caractère irrégulier de la procédure menée contre Luiz Inácio Lula da Silva mais par rapport à la nature des faits et à sa culpabilité.

L'opération "Lava Jato" est, à vos yeux, un désastre judiciaire avec des conséquences politiques mais pas seulement ?

Oui, parce qu'il faut que la justice agisse avec impartialité pour être crédible aux yeux de tous, notamment lorsqu'elle a un impact si important dans la vie politique, et dans la vie économique du pays. 

Il ne faut pas oublier qu'à la suite de l'opération "Lava Jato" toute l'industrie du bâtiment et des travaux publics du Brésil a été complètement décimée. Plusieurs millions de Brésiliens ont perdu leur emploi. 

Cela veut-il dire pour autant qu'il faudrait protéger les personnalités qui ont été corrompues ? Je pense que non. Le problème réside dans les méthodes employées lors de cette opération. Elles ont préservé les actionnaires, les hommes d'affaires à l'origine de ces actes de corruption et, ont puni, à l'inverse, les entreprises, puisque ces grandes entreprises que ce soit OAS ou Odebrecht sont aujourd'hui en faillite et ont dû licencier des centaines de milliers de salariés. In fine, les grands entrepreneurs visés par ces enquêtes ont, certes, passé quelques mois en prison mais aujourd'hui, ils sont quasiment en liberté ou en résidence surveillée.

Pourtant, c'est une vaste enquête qui a eu des ramification et des conséquences non seulement au Brésil mais dans d'autres pays d'Amérique latine ?

Absolument et je pense que la coopération juridique internationale et notamment le rôle des États-Unis dans cette opération est une question centrale qui n'a toujours pas été suffisamment analysée.  Le cœur de l'opération "Lava Jato" a été mené à bien grâce à l'usage par les États-Unis d'une loi qui s'appelle la FCPA, la loi contre les pratiques de corruption à l'étranger. En vertu de cette loi Odebrecht et Petrobras ont dû payer des amendes au département de la justice américaine. Elles sont revenues au Brésil et l'objectif des procureurs brésiliens étaient d'obtenir les gains financiers de ces amendes et de les destiner à une fondation de droit privé au lieu du trésor public. Cela a eu un impact très important au sein de la cour suprême brésilienne qui, en 2019, a décidé d'annuler la création de cette fondation privée sans compter le très grand choc que cela a fait dans l'opinion publique. Voilà pourquoi l'opération "Lava Jato" a perdu beaucoup de crédibilité et n'a pas été regrettée samedi 6 février lorsque son démantèlement a été confirmé.

L'enterrement en toute discrétion de cette opération est liée, en partie, à ses dysfonctionnements mais n'y a-t-il pas également des raisons plus politiques qui pourraient inquiéter le président Jair Bolsonaro ?

Une des premières raisons le concerne directement, lui et sa famille proche, puisque toute la justice brésilienne n'est pas corrompue. Si des institutions ont pu être l'objet de manipulations politiques, l'autre partie de la justice brésilienne fonctionne et, ces derniers mois, certains procureurs du ministère public ont mis à jour des schémas de corruption au sein même de la famille présidentielle. L’intérêt prioritaire du chef de l'État est donc d'éviter que ces enquêtes, ces procédures, se traduisent en mises en examen. Il y a une volonté politique claire de mettre fin à l'autonomie de la justice, à l'indépendance des procureurs. 

D'autre part, il y a une question politique. Pour Bolsonaro, un Lula réhabilité politiquement serait surtout un rival pour la présidentielle de 2022 et donc, de ce point de vue, l'actuel président n'a pas intérêt à ce que Lula soit réhabilité sur le plan médiatique, et politique. 

11 min

Comment l'opinion brésilienne observe tout cela aujourd'hui ?

Dans un contexte de très grande confusion, car il ne faut pas oublier que le Brésil est le deuxième pays le plus affecté dans le monde par la pandémie de coronavirus notamment en nombre de morts. Il y a également un contexte politique extrêmement tendu, très polarisé, et donc de ce point de vue là, cette dystopie brésilienne, comme je l'appelle, ne contribue pas à apaiser les esprits et à regarder avec un peu plus de recul ce qui s'est passé dans le pays ces dernières années et le rôle éminent qu'a eu l'opération "Lavage Express" dans la construction de cette dystopie.

Gaspard Estrada : "Il y a un moment clé, c'est lorsque Sergio Moro accepte le poste de ministre de la justice de Jair Bolsonaro"

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un document photo qui montre les restes de cuves,  qui est peut-être la plus ancienne brasserie découverte sur le site archéologique d'Abydos, dans le sud de l'Egypte. Le 13 février 2021.
un document photo qui montre les restes de cuves, qui est peut-être la plus ancienne brasserie découverte sur le site archéologique d'Abydos, dans le sud de l'Egypte. Le 13 février 2021.
© AFP - Ministère égyptien des antiquités

C'est la découverte que vient de faire une équipe archéologique égypto-américaine sur le site d'Abydos, au sud de l'Égypte.

Elle a découvert huit larges zones utilisées vraisemblablement comme unité de production. Dans chacune d'elle, 40 grandes bassines en terre cuite sont disposées en deux rangées. Des études ont montré que la bière y était produite à grande échelle, avec 22 400 litres en même temps. Le responsable des antiquités égyptiennes Mostafa Waziri affirme que la fabrique de bière remonterait probablement à l'ère du roi Narmer qui a régné il y a plus de 5 000 ans et qui est considéré comme le fondateur de la première dynastie de pharaons.

Avec la collaboration de Caroline Bennetot