Brésil : Jair Bolsonaro mène une politique "déconnectée de la réalité"

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Brésil : Jair Bolsonaro mène une politique "déconnectée de la réalité"

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Jair Bolsonaro brandit une boîte d'hydroxychloroquine dont il vante les mérites contre la Covid-19, même si son efficacité reste à prouver. Le 23 juillet 2020 à Brasilia (Brésil)
Jair Bolsonaro brandit une boîte d'hydroxychloroquine dont il vante les mérites contre la Covid-19, même si son efficacité reste à prouver. Le 23 juillet 2020 à Brasilia (Brésil)
© AFP - Evaristo Sa

Entretien. Malgré un virus qui a fait plus de 100 000 morts au Brésil, Jair Bolsonaro continue de minimiser la pandémie de Covid-19. Comme pour d'autres sujets (environnement, économie), le président brésilien mène une politique déconnectée de la réalité estime le chercheur François-Michel Le Tourneau.

Le Brésil est le deuxième pays au monde le plus touché par la pandémie de Covid-19, juste après les États-Unis. Plus de 100 000 personnes en sont mortes. Face à ce funeste bilan, le président d'extrême droite Jair Bolsonaro s’est contenté de ces mots "nous regrettons toutes les morts de la Covid-19 ainsi que celles des autres maladies" via un tweet du service communication de la Présidence. Un virus qualifié de "petite grippe" par le président, lui-même contaminé par le coronavirus et qui n'a cessé de vanter les mérites de l'hydroxychloroquine pour en guérir. S'il juge ce médicament efficace, il n'en va pas de même pour le confinement. Il avait vertement critiqué toutes les mesures de confinement mises en place par les gouverneurs des États brésiliens, n’hésitant pas à les traiter de "dictateur"

Un déni de la gravité de la situation sanitaire qui traduit notamment la volonté qu’a Jair Bolsonaro de faire passer l’économie avant tout. Il en va de même avec sa politique environnementale, notamment. Récemment le président brésilien a qualifié les incendies en Amazonie de "mensonge", malgré des données gouvernementales qui indiquent que des milliers d'incendies se sont déclarés dans la région. Plus de 10 000 feux ont été signalés sur les dix premiers jours d'août, ce qui correspond à une hausse de 17% par rapport à la même période l'an dernier. Entretien avec François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Brésil.

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Revue de presse internationale
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Pourquoi le président brésilien est dans une telle position de déni face à la pandémie de Covid-19 qui touche gravement son pays puisque plus de 100 000 personnes en sont mortes au Brésil ?

Il est compliqué de comprendre exactement la psychologie de Jair Bolsonaro. Il peut y avoir plusieurs explications. D’abord, son penchant religieux : il considère que tout cela vient de dieu et donc finalement, personne n’y peut rien. Les gens qui meurent étaient destinés à mourir et ce n’est pas possible d’inverser la situation. Il a également l’idée que toutes les mesures prises pour enrayer la pandémie ont un coût économique extrêmement important [Jair Bolsonaro n’a cessé de critiquer les mesures de confinement décidées par les différents gouverneurs des États brésiliens, ndlr] Cela va donc rendre son bilan économique encore plus mauvais qu’il ne l’est déjà, ce qui est un mauvais coup pour sa réélection. 

Deux ministres de la Santé ont d’ailleurs démissionné successivement [d’abord Luiz Henrique Mandetta, puis un mois plus tard Nelson Teich, tous deux en désaccord avec la politique du président face au coronavirus, ndlr] et aujourd’hui, c’est un militaire (le général Eduardo Pazuello) qui tente de faire ce qu’il peut avec un président qui dit à peu près le contraire dès qu’il s’agit de prendre une mesure préventive. Il y a derrière je pense un calcul assez cynique de dire que la population finira par oublier les morts mais en revanche, elle n’oubliera pas le chômage. J’ai aussi l’impression qu’il y a une sorte de désinformation que l’on retrouve dans certains cercles, sa position n’est pas tellement différente de celle de l’administration Trump d’une certaine manière. L’important, c’est l’économie. C’est dit et assumé. Et cette pandémie est pour lui une sorte de complot mondial destiné à entraver l’expansion de certaines économies.

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À quelles conséquences économiques faut-il s’attendre pour le Brésil ?

Comme un peu partout, il y a un ralentissement global de l’activité économique, particulièrement fort dans certains secteurs comme l’automobile, tout ce qui touche à la consommation… Et il y a des effets en cascade, on le voit déjà avec l’augmentation du chômage. Au Brésil, une grande partie de l’emploi est informel. Ces dernières années, l’emploi formel avait quand même gagné une bonne partie du marché, il dépassait tout juste la barre des 50% mais avait tout de même augmenté. Désormais, on voit que les emplois formels, avec les bénéfices sociaux, diminuent et que les emplois informels - au noir, payés au lance-pierre et au jour le jour -, augmentent à nouveau. 

Pourtant, divers sondages publiés récemment semblent montrer que Bolsonaro reste assez populaire, avec une cote de popularité qui remonte, comment l’expliquer ?

Jair Bolsonaro a une base électorale qui croit en lui. Elle considère que tout ce que disent les médias, tous les reportages sur leur président, tout ce qui se dit sur lui, tout cela fait partie d’un complot pour l’abattre. Cette base suit sa ligne et pense elle aussi que le coronavirus est un complot. Cela représente à peu près un tiers de la population, qui le suit donc les yeux fermés. D’une manière générale, il a plutôt perdu ce qui lui avait permis de remporter l’élection présidentielle. 

Il faut savoir qu’au Brésil, une grande partie de la population vit au jour le jour, comme beaucoup de pays d’Amérique latine. Quand il faut choisir entre nourrir sa famille et se protéger du coronavirus, le choix est vite fait, c’est la première alternative qui prime. Et dans une grande proportion de la population de ces pays d’Amérique latine, les mesures de confinement passent très mal car ce sont des personnes extrêmement vulnérables. Ce n’est pas comme en Europe où il y a des dispositifs de chômage partiel, où les gens sont protégés et où il y a des filets sociaux plutôt généreux. On parle de personnes qui, si elles ne travaillent pas une journée, n’ont pas de quoi manger tout simplement. Une sorte de revenu minimal a été débloqué mais il est en train d’être diminué voire totalement retiré car il coûte très cher à l’État, qui ne parvient pas à le financer. Et puis ces valeurs étaient très basses, elles permettaient difficilement à une famille de vivre pendant un mois.

Vous évoquiez un peu plus haut Donald Trump. Jair Bolsonaro est-il le "Trump d’Amérique latine", comme il était surnommé au début de son mandat ?

Je n’aime pas l’expression car les deux parcours sont extrêmement différents. Donald Trump est un novice en politique et était dans les affaires, il n’avait rien à voir avec la politique avant de décider de devenir président. Bolsonaro est un politicard : il a 27 ans de carrière en tant que député. Mais dans les deux cas, ce sont effectivement des forces de disruption et ce sont deux élections dans lesquelles les populations ont fait savoir aux partis politiques traditionnels qu’elles n’avaient plus confiance en eux. De ce point de vue-là, les deux phénomènes sont comparables et la manière de se conduire à la tête de l’État est légèrement comparable aussi. 

Légèrement seulement ?

Il y a une manière "disruptrice" de mener les affaires de l’État, d’envoyer des tweets avec des expressions inqualifiables, de rentrer dans la polémique de la plus basse des manières… Tout cela est assez comparable. Mais les positions idéologiques ne sont pas tout à fait les mêmes. Trump est le héros d’un certain libéralisme et une partie de sa base est évangélique certes mais Bolsonaro est beaucoup plus tourné vers sa base religieuse et vers un passé d’extrême droite - la dictature militaire au Brésilb-, ce qui est très différent du contexte des États-Unis.  

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Concernant l’environnement, Jair Bolsonaro a récemment déclaré vouloir tenter de réduire à un "minimum acceptable" la déforestation et les incendies en Amazonie. Qu’est-ce-que cela signifie ?

En Europe, on a souvent une mauvaise interprétation de ces phénomènes. Pour le Brésil, il y a une différence entre la déforestation légale et la déforestation illégale, c’est-à-dire que la déforestation n’est pas en soi prohibée ni illégale, et cela était valable également au moment de la présidence de Dilma Roussef. Jair Bolsonaro semble vouloir revenir à ce qui est autorisé par la loi – ce qui est déjà beaucoup ! Mais ces déclarations de Bolsonaro arrivent après tant de déclarations inverses et surtout, après deux années de règne de son ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, qui a voulu détricoter toute la législation environnementale - ce qui n’a pas été totalement possible car Bolsonaro ne dispose pas de la majorité au Congrès. En revanche, le ministre de l’Environnement a complètement démantelé l’appareil administratif qui était chargé du contrôle de l’environnement. À partir du moment où il n’y a plus personne pour contrôler, la loi peut rester la même, cela ne change rien. 

Cela fait donc deux années que le gouvernement Bolsonaro lutte contre les lois environnementales car elles sont vues comme des contraintes imposées par l’extérieur, qui empêchent le Brésil de croître. Le résultat est donc ce que l’on voit depuis deux ans : cela se passe mal en Amazonie. Et la situation est identique dans le reste du pays, même si on s'en rend moins compte, avec l’usage forcené de produits pesticides par exemple. Donc le bilan environnemental du gouvernement Bolsonaro est absolument catastrophique et les quelques déclarations aujourd’hui n’illustrent qu’une seule chose : la pression internationale sous laquelle se trouve le gouvernement brésilien.   

Pourtant, Jair Bolsonaro a également déclaré il y a quelques jours que les incendies en Amazonie sont un "mensonge" (alors que des données gouvernementales indiquent que des milliers d’incendies touchent actuellement la région), il est là aussi dans le déni ?

C’était la même chose l’année dernière. C’est très comparable avec Donald Trump. C’est-à-dire que ce sont deux chefs d’État qui sélectionnent l’information qui leur convient. Les informations sur la réalité de la situation leur parviennent difficilement et quand elles leur parviennent, ils ne veulent pas les écouter parce qu’ils pensent qu’elles sont manipulées ou mensongères. Et c’est aussi une tactique, on retourne à Goebbels, "un mensonge affirmé mille fois devient une vérité", donc à force de démentir, ils convainquent une partie de la population que oui, les médias mentent, etc. Ils sont aussi capables parfois de démontrer des incohérences dans la couverture de presse. Par exemple, on parle des incendies en Amazonie mais les images qui sont montrées à la télévision sont celles du Pantanal, ce n’est donc pas la même région. De cette erreur, on estime que la presse ment, d’un petit événement monté en épingle, on essaie de démonter l’ensemble de la vérité qui est derrière.

Jair Bolsonaro mène-t-il une politique à court terme ?

Il mène une politique idéologique mais il manque de prise avec la réalité : ses mesures sont toujours en porte-à-faux avec la réalité de la situation. Et je ne sais pas si elle est à court terme mais elle est en déconnexion avec la réalité. On peut aussi faire le comparatif avec les États-Unis : l’administration Trump, comme l’administration Bolsonaro, brillent par leur incompétence. Cela ne se voyait pas trop jusqu’à une crise très sérieuse et l’on s’aperçoit alors que ces présidents sont complètement en décalage avec la réalité du pays qu’ils essaient de gouverner. 

Au Brésil, l’élection présidentielle est prévue en 2022, est-ce-que Jair Bolsonaro pourrait être réélu ?

D’abord, l’élection est dans longtemps, donc c’est tout à fait possible. Pour le moment, le problème pour Jair Bolsonaro est surtout l’articulation d’une base politique cohérente. Il a notamment de grosses difficultés au Congrès où il est obligé de faire appel aux partis du "grand centre". Il y a ces deux ministres de la Santé qui ont démissionné ou ont "été démissionnés". Le ministre de la Justice qui était tout de même l’emblème de la lutte anti-corruption est lui aussi parti. La petite base politique qu’il avait construite est en train de se réduire.

Jair Bolsonaro se repose, non seulement au niveau des ministres, mais surtout dans les échelons en dessous, uniquement sur les deux forces dans lesquelles il a confiance, c’est-à-dire la police et l’armée. Donc il nomme des inspecteurs de police ou des généraux dans toutes les directions administratives, y compris celles du ministère de l’Environnement. Ce qui inquiète de plus en plus de Brésiliens, notamment au Congrès, car cela commence à ressembler à un appareillage du gouvernement par l’armée qui pourrait, si cela continue, devenir une espèce de dictature militaire qui ne dit pas son nom. Le Brésil n’est revenu à la démocratie qu’en 1985 et le souvenir de la dictature militaire y est encore vif… Jair Bolsonaro va-t-il être capable d’intégrer des ministres qui sont des vrais politiques en sacrifiant un peu d’idéologie ? Ou va-t-il rester sur son idéologie très pure, sans personne pour supporter son gouvernement, notamment au Congrès où il ne parviendra dans ce cas à faire passer aucune loi ?

La question est donc de savoir comment il va pouvoir rassembler autour de lui pour ne pas être seul à se présenter. Car le discours "je suis seul contre le système", aura du mal à fonctionner une deuxième fois. Mais il est tout à fait possible qu’il soit réélu, notamment parce qu'il n’y a pas énormément d’alternative en face. C’est aussi ce qui est très préoccupant. Les partis de gauche ont du mal à sortir de l’ère Lula et on ne sait pas si l'ancien président reviendra ou non. Mais s’il revient, on sous-estime sans doute beaucoup la réticence d’une grande partie de la population brésilienne à la figure de Lula aujourd’hui. Bolsonaro pourrait alors très bien être réélu par manque d’alternative crédible.

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