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Brésil : la forêt amazonienne menacée par le "Trump tropical"

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20% de la forêt amazonienne a déjà été détruite pour laisser place notamment à de la culture intensive. Ici, dans l'état brésilien d'Acre
20% de la forêt amazonienne a déjà été détruite pour laisser place notamment à de la culture intensive. Ici, dans l'état brésilien d'Acre
© Getty - Ricardo Funari

Jair Bolsonaro n’a jamais caché son désintérêt pour la défense de l’environnement. Pour le Président brésilien, le développement économique de son pays est une priorité, au détriment notamment de la forêt amazonienne, pourtant nécessaire à la Planète.

Le 21 janvier dernier, dans l’émission "La Voix du Brésil" sur la radio nationale, le secrétaire aux Affaires stratégiques du tout nouveau gouvernement brésilien, le général Maynard Santa Rosa, annonçait le lancement à venir de projets ambitieux dans la plus grande forêt du monde : un barrage hydroélectrique sur un affluent de l’Amazone, la rivière Trombetas**,** un pont de 1,5 kilomètre au-dessus du deuxième plus grand fleuve du monde et le prolongement d’une route nationale sur une distance de près de 500 kilomètres. Avant de qualifier la forêt amazonienne de "territoire improductif et désertique" et qui "gagnerait grandement à être intégré au système économique national". 

Tout au long de sa campagne Jair Bolsonaro promettait une plus grande exploitation de l'Amazonie
Tout au long de sa campagne Jair Bolsonaro promettait une plus grande exploitation de l'Amazonie
© AFP - Carl de Souza

Les déclarations de Santa Rosa ont fait réagir les défenseurs de l’environnement qui ont déploré les atteintes portées à cet indispensable écosystème. Elles ne sont pour autant pas surprenantes tant Jair Bolsonaro avait mis en avant pendant sa campagne son désir de tirer le plus de profit possible de la forêt, en y installant des barrages alimentant le pays en électricité ou en y développant la culture intensive de soja par exemple.

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Une forêt peu considérée

La forêt amazonienne qui occupe 4 millions de km2 sur sa partie brésilienne, soit la moitié de la surface du pays, n’a jamais été vraiment considérée par les Brésiliens. Sans autre intérêt à leurs yeux que d’abriter des indigènes n’ayant pas pris le train de la modernité, cet espace représentant huit fois la France est devenu un terrain à exploiter dès la deuxième moitié du XXe siècle. Aujourd'hui, près de 20% de sa surface a disparu. Notamment à cause de la dictature brésilienne qui dans les années 70 souhaitait intégrer l'Amazonie au reste du pays, les questions d'environnement ne se posant pas encore.  

Durant des années la déforestation de l'Amazonie se faisait sans que l'intérêt de cet éco-système ne soit pris en compte
Durant des années la déforestation de l'Amazonie se faisait sans que l'intérêt de cet éco-système ne soit pris en compte
© AFP - Institut Ibama

Une prise de conscience dans les années 2000 aura permis considérablement de réduire la surface détruite. "Nous sommes passés de 25 000 km2 chaque année, soit l’équivalent de la Bretagne à 7000 ou 8000 km2 annuels" rappelait François-Michel Le Tourneau, le 29 décembre 2018 dans l’émission Affaires étrangères de France Culture.

Mais l’arrivée à la tête du Brésil en ce début 2019 de celui que l’on appelle le "Trump tropical" change la donne et pourrait ramener le pays à la politique appliquée dans les années 70.

Un président peu enclin à la protection de la forêt amazonienne

Jair Bolsonaro qui envisageait dans son programme de candidat la fusion des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement avant de faire marche arrière a pris une mesure pas moins polémique dès son arrivée à la tête du pays. Le 6 janvier, cinq jours après son accession au pouvoir, il attribuait au ministère de l’Agriculture la gestion des délimitations des terres indigènes. Les associations de défense de la cause indienne et celles de l'environnement ont fait part de leur inquiétude, tant cette décision prédit selon elles la main basse des industriels de l’agro-alimentaire sur ces terres ancestrales. Inquiétude d’autant plus justifiée que c’est une "ruraliste" qui a été désignée pour conduire ce ministère : Tereza Cristina, leader jusque-là d’un groupe à l’assemblée, le Front Parlementaire de l’Agriculture, lobby de l'agro-business. Parmi les combats du FPA, l’augmentation des surfaces agricoles…en Amazonie.

Tereza Cristina, lobbyiste dans l'agro-business, ministre de l'Agriculture du premier gouvernement de Jair Bolsonaro
Tereza Cristina, lobbyiste dans l'agro-business, ministre de l'Agriculture du premier gouvernement de Jair Bolsonaro
© AFP - Sergio Lima

"Je suis favorable au développement de l’agro-négoce sur les terres indigènes, déclarait-elle le 18 janvier dernier devant des journalistes à Brasilia. Nous ne pouvons plus voir l'environnement de manière idéologique, il faut le voir de manière professionnelle" poursuivait la ministre, dénonçant la politique de préservation jusque-là appliquée pour certaines régions et qui a "laissé de côté le développement des populations."

Les conséquences de la déforestation

Si cette forêt amazonienne est tant surveillée par les défenseurs de l’environnement c’est que sa destruction accélérerait le réchauffement climatique. Comme la forêt du bassin du Congo ou celles d’Asie du Sud-est, l’Amazonie, est un immense "piège à CO2". Ou plutôt "était". Car selon des études scientifiques, la destruction ou la dégradation déjà entamées des grandes forêts tropicales du globe font qu'aujourd'hui elles rejettent plus de dioxyde de carbone qu'elles n'en absorbent

Le réchauffement climatique ne semble cependant pas inquiéter Jair Bolsonaro qui a un temps menacé de retirer le Brésil de l’Accord de Paris. Mais rien qu’au niveau de son pays, des conséquences sont déjà visibles assure Florent Kohler, anthropologue, maître de conférence à l’Université de Tours.

Travail sur le bois dans l'Etat d'Acre en mai 2017
Travail sur le bois dans l'Etat d'Acre en mai 2017
© Getty - Ricardo Funari / Brazil Photos / LightRocket

"Des sécheresses répétées mettent en péril l'agriculture et l'approvisionnement en eau dans le sud du pays, nous explique-t-il. Les fleuves amazoniens eux-mêmes connaissent des baisses de niveau jamais atteints, affectant la circulation fluviale, l'approvisionnement en poisson, et le fonctionnement des centrales." À terme, la forêt pourrait devenir une savane. "Cela arrivera lorsque l’effet de seuil sera atteint et que la forêt tropicale ne contiendra plus suffisamment d'humidité pour résister aux incendies, précise Florent Kohler avant d’ajouter que la température qui règne dans une forêt est "de l'ordre de 30-35° sous les arbres alors que sur une surface déforestée_, elle est de 50°_".

Un "tipping point" atteint plus vite que prévu

L’inquiétude des chercheurs de voir la forêt amazonienne basculer vers la savane semble confirmée par les dernières études. Jusqu’à peu, il était admis que le "tipping point", le seuil de bascule à partir duquel la forêt ne sera plus capable de s’auto-régénérer, allait être atteint à partir de 40% de sa surface détruite. Mais aujourd’hui ce "point critique" a été réduit à 20% de forêt disparue. Or, ce taux de destruction est déjà atteint selon les dernières statistiques de l’Institut Brésilien de Recherche Spatiale (INPE). "L’Amazonie a déjà perdu entre 19 et 20% de sa superficie, décrypte Catherine Aubertin, économiste de l’environnement, directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), spécialiste du Brésil. Jusqu’à présent ce seuil de 20% n’était pas jugé alarmant car nous pensions qu’il y avait encore des possibilités de régénération. Mais de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que le "tipping point" devrait être non plus autour de 40% mais bien de 20-25% (de surface détruite, NDLR)".

A partir de 20% de sa surface détruite, la forêt amazonienne pourrait ne plus être en mesure de s'auto-régénérer
A partir de 20% de sa surface détruite, la forêt amazonienne pourrait ne plus être en mesure de s'auto-régénérer
© AFP - Raphael Alves

Des calculs aujourd’hui plus précis et des éléments de recherche plus nombreux ont permis d’arriver à ces chiffres. Outre la main de l’homme, les effets du changement climatique ont aussi leur part dans la disparition lente mais assurée de la forêt amazonienne. "Les incendies également, ajoute Catherine Aubertin. Ceux provoqués par les sécheresses mais aussi par les feux destinés à entretenir les pâturages". 

Avec la dégradation de la forêt amazonienne, c'est tout un système climatique qui est mis en danger. La forêt amazonienne qui produit ses pluies à hauteur de 50% pourrait se transformer alors en savane, comme celle du Cerrado, autre région brésilienne dans laquelle l’industrie agro-alimentaire a provoqué la modification de l’éco-système. 

Une cohabitation impossible entre cultures intensives et protection de la forêt

Vue la taille de la forêt amazonienne on est en droit de se demander s’il n’était pas possible de laisser un peu de place à une exploitation agricole. "Théoriquement oui, répond Florent Kohler, mais dans les faits, non !" Par un truchement de droits et devoirs brésiliens sur la déforestation, les petites surfaces travaillées par des producteurs ou éleveurs modestes sont souvent transformées en grandes exploitations après avoir été récupérées par des industriels. "Une fois déforestée par de petits paysans insolvables, la parcelle n'est plus soumise à l'obligation légale de préserver 80% de sa surface non-déforestée, explique le chercheur. Viennent alors de gros éleveurs de bétail qui rachètent ces parcelles un bon prix, et disposent d'immenses étendues, repoussant les paysans un peu plus loin...

Et si l'exploitation de la forêt amazonienne aidait vraiment l'économie brésilienne ?

La question se pose, tant cet immense espace sauvage suscite depuis des années l'intérêt des différents dirigeants d'un Brésil aux fortes inégalités. Mais le faible apport de l'Amazonie au PIB du Brésil (moins de 10%) donne déjà une idée de la réponse. De plus, dans cette forêt difficile à pénétrer, les coûts engagés sont tels que la rentabilité des projets est loin d'être assurée. "La plupart des activités qui y sont développées ne proposent que des rapports à court terme pour des segments très limités de la population, explique depuis l'Arizona où il enseigne François-Michel Le Tourneau, géographe et directeur de recherche au CNRS. "Le Brésil dans son entier y gagne peu, poursuit-il_, pour des investissements à court terme qui ne tiennent pas compte des impacts environnementaux à long terme et que le pays payera dans le futur."_

Dans un article sur la contribution du Brésil à la COP21, Catherine Aubertin prouve même qu'au contraire le développement brésilien était bien meilleur à des époques où la déforestation, et donc les émissions de gaz à effet de serre, était moins forts. Le Brésil, explique le texte, a réduit de 41 % ses émissions de gaz à effet de serre entre 2005 et 2012 alors que, dans le même temps, son PIB a augmenté de 32 % et 23 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté. Aussi, l'appétance de Jair Bolsonaro pour l'exploitation de la forêt et ses accointances avec les grands groupes semblent plus répondre à une logique mercantile que de développement. 

Quels recours ?

La catastrophe du barrage minier de Brumandinho (Sud est) le 25 janvier dernier, causant la mort de plus de 100 personnes et la disparition de 200 autres a réveillé le souvenir récent du drame de Mariana et rappelé qu'aujourd'hui encore la société Vale, propriétaire des mines, n'a toujours pas payé pour ce "Fukushima brésilien". Le 5 novembre 2015, la rupture de deux barrages dans la région du Minas Gerais tuait une vingtaine de personnes et, déversant 60 millions de tonnes de boues issues de mines de fer, provoquait la plus grande catastrophe écologique du Brésil. "Ces ruptures ont tué biologiquement le Rio Doce, explique Florent Kohler. Plus de trois ans après, l'entreprise Vale (propriétaire également des mines de Brumandinho, NDLR) n'a toujours pas payé l'amende de plusieurs milliards de dollars ni dédommagé les habitants."

La rupture de deux barrages en novembre 2015 dans l'état du Minas Gerais avait libéré des boues détruisant la vie biologique de tout un fleuve
La rupture de deux barrages en novembre 2015 dans l'état du Minas Gerais avait libéré des boues détruisant la vie biologique de tout un fleuve
© AFP - Christophe Simon

Ce qui pourrait ressembler à un certain laxisme des autorités dans l'application des peines administrées à des grands groupes se constate également à d'autres niveaux. Selon Florent Kohler, "les amendes pour crimes environnementaux ne sont pas collectées grâce à des procédés juridiques dilatoires. Des amnisties régulières confortent également les accapareurs de terre et les responsables de déboisements intensifs."

Pourtant, le Brésil a fait preuve d'une certaine volonté en matière de défense de l'environnement. Le pays est signataire de la Convention sur la diversité biologique, adoptée lors de la Conférence de la Terre organisée à Rio en 1992. Un traité international juridiquement contraignant qui veut que Brasilia s'engage à protéger la biodiversité offerte dans le pays. Quatre ans plus tôt, la protection des terres ancestrales et de ceux qui les peuplent étaient inscrites dans la constitution brésilienne post-dictature. 

La communauté internationale exerce elle un poids non négligeable. Jair Bolsonaro a fait machine arrière dans son projet de fusionner ministères de l’Agriculture et de l’Environnement, poussé à la raison par les lobbys de l’agro-business brésiliens qui craignaient de voir apparaître des sanctions commerciales sur les produits issus d’un pays peu regardant sur la défense de l’environnement.

"Ces menaces de boycott du bois ou du soja brésilien ont certainement plus d'impact qu'une éthique environnementale défaillante" estime Florent Kohler.

Reste les attaques en justice. Au niveau international, il n’est pas évident qu’elles soient efficaces, à moins de remettre en question la souveraineté du Brésil. En revanche, des recours auprès des instances nationales peuvent peut-être porter leurs fruits.

En août 2017, le tribunal fédéral de Brasilia suspendait un décret qui avait autorisé l'exploitation par une société privée de la réserve de Renca, en pleine forêt amazonienne.

"Récemment, la Cour Suprême colombienne a reconnu que l'Amazonie colombienne était une personne juridique, ayant donc des droits, ajoute Florent Kohler. Cela enjoint le gouvernement colombien à renforcer sa protection." 

La prise de conscience au sein même des populations semble donc une solution. Des associations, des ONG brésiliennes, s’emparent des différents problèmes. Mais pour la majorité des citoyens, la priorité est plutôt tournée vers des jours économiquement meilleurs. La confortable victoire à l’élection présidentielle d’un Jair Bolsonaro promettant "emplois" et "revenus" le prouve.