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Brésil : un ancien ministre de la Santé de Jair Bolsonaro l'accuse d’avoir laissé le coronavirus se propager

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Jair Bolsonaro et son ministre de la Santé Luiz Henrique Mandetta en octobre 2019 à Brasilia. Ce dernier, médecin, a été limogé par le président brésilien en avril 2020, en pleine pandémie de Covid-19.
Jair Bolsonaro et son ministre de la Santé Luiz Henrique Mandetta en octobre 2019 à Brasilia. Ce dernier, médecin, a été limogé par le président brésilien en avril 2020, en pleine pandémie de Covid-19.
© AFP - Mateus Bonomi / AGIF

Entretien. Luiz Henrique Mandetta, ancien ministre de la santé brésilien, affirme avoir alerté le président brésilien Jair Bolsonaro sur les "conséquences gravissimes" de sa stratégie de lutte contre la pandémie. Il estime que le chef de l’État a "tout fait" pour laisser le virus se propager au Brésil.

Il est le premier grand témoin à être entendu au Brésil dans le cadre d’une Commission d’Enquête Parlementaire (CPI) sur la gestion de la pandémie de Covid. Ce mardi 4 mai 2021, Luiz Henrique Mandetta a remis aux sénateurs brésiliens composant cette CPI une lettre signée de sa main et adressée l’an dernier, au début de la pandémie, au chef de l’État. Dans ce courrier, il détaille les mesures à prendre en urgence pour éviter "une saturation du système de santé". Ce médecin orthopédiste est le premier des trois ministres de la Santé limogés par Jair Bolsonaro dans cette crise sanitaire. Nous l’avons rencontré le mardi 20 avril, dans un hôtel de Sao Paulo. Luiz Henrique Mandetta revient sur son expérience au sein du gouvernement Bolsonaro, ses relations avec le président brésilien, et évoque ses nouvelles ambitions politiques.

Le bilan des victimes du Covid-19 a dépassé les 400 000 morts au Brésil. Quelle est la responsabilité du président brésilien Jair Bolsonaro dans cette situation ? 

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Là où il s'enfonce, c'est qu'il devient le seul chef d'État à ne pas reconnaître la gravité de la situation. Il est resté campé sur ses positions. Il s’est séparé des ministres de la Santé qui avaient une approche technique pour les remplacer par un militaire (ndlr : le général Eduardo Pazuello, en fonction jusqu’au 23 mars 2021 et remplacé par l’actuel ministre de la santé Marcelo Queiroga) pour occuper ou endosser un rôle de non ministre pour qu'il se taise et qu'il passe son temps à attaquer les gouverneurs et les maires. Des gouverneurs et des maires qui, eux, ont tenté d'affronter l'épidémie. 

Jair Bolsonaro s'est appuyé sur la chloroquine, ce médicament évoqué par des médecins français et, encore aujourd’hui, ce médicament sert d’alibi au président brésilien pour que les personnes se détournent des mesures qui sont prises par ailleurs. Ensuite, il a commencé à prendre le parti de l'économie. S'il fallait choisir entre la santé et l'économie, il choisirait l'économie. Et il a mis en place toutes les conditions pour que le confinement ne se fasse pas et c'est très difficile ici de faire un confinement avec un pays qui traverse tant de difficultés comme le nôtre, au niveau des inégalités et des différences de statut social. Nous n'avons pas de confort social aussi solide qu'en Europe. Donc, ici vous avez des difficultés à faire en sorte que les gens restent confinés. Il en a profité pour créer des divisions. Et ça, c'est précisément ce qu'adore le virus. Le président a fait en sorte que toutes les conditions soient réunies pour que le virus prolifère.       

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Parlez-nous de ce moment précis où vous avez choisi de revêtir votre veste de médecin plutôt que celle de ministre.   

En fait, je me suis exprimé, j'ai parlé et je l'ai laissé me renvoyer. Parce que c'est sa responsabilité. C'est sa responsabilité d'avoir fait taire la voix des techniciens qui s'appuyaient sur la science. Quand j'étais au ministère, il m'a envoyé de nombreux signaux d'insatisfactions. Il sortait dans les rues, il prenait des bains de foule. Il a fait un voyage aux États-Unis pour une rencontre avec le président Trump. Les deux sont sortis avec un flacon de chloroquine à la main en disant que cela allait résoudre tous les problèmes. Et uniquement dans ce voyage officiel, 17 personnes sont revenus malades des États-Unis. Je les avais prévenues, je leur avais dit : "Il vous faut du gel hydroalcoolique. Il vous faut des masques pour vous protéger" et elles ne les utilisaient pas délibérément.      

Vous avez eu des explications musclées avec Bolsonaro ?    

Oui, bien sûr des discussions très franches. Mais il n'y avait pas que moi, il y a beaucoup de ministres qui lui ont dit qu'il faisait fausse route. Au début, il nous disait qu'il comprenait, qu'il était d'accord. Il disait "oui, oui, je vais changer" et le lendemain… il avait encore changé d'avis. Parce que Bolsonaro a un autre groupe de conseillers. 

Bolsonaro a deux mondes. Il a un monde réel. Là où nous sommes, où on travaille, où les personnes tombent malades, où il existe des hôpitaux, où l'environnement existe. Ça, c'est le monde réel. Et il y a le monde numérique, le monde virtuel qui est à l'intérieur des réseaux sociaux. Et lui, c'est un créateur et une créature de ce monde là. De ce personnage qui existe sur les réseaux sociaux et qui a tout un volume de fans qui le suivent. Tous vivent de cet anti establishment, de cet anti politiquement correct, qui vivent dans ce Colisée moderne, ce Colisée moderne qu'est Internet, de cette cage aux lions. Ils vivent tous les jours de cette ferveur de la haine d'être contre tout, contre les institutions qui transforme les réputations, de provoquer des tempêtes de dénonciations calomnieuses contre toutes les personnes qui se trouvent sur son chemin. Il vit dans ce monde virtuel et de temps en temps il se trouve en confrontation avec le monde réel. Mais il ne vit pas dans le monde réel, il ne se trouve pas parmi les hommes. Il ne dirige pas en pensant à ce monde là, le monde réel. Il dirige en pensant au monde virtuel.      

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Même après un bilan qui dépasse les 400 000 morts ? 

S'il reconnaît qu'il s'est trompé, il va frustrer tous ces fans d'Internet. Il est enfermé dans un personnage. Il est prisonnier du fait de ne pas pouvoir revenir en arrière s'il reconnaît une faille. Il perd immédiatement des soutiens. Quand il a fait un mouvement anti-vaccins, quand il a appelé le vaccin Va Scheen en faisant un petit jeu de mots avec les Chinois, en essayant de les ridiculiser. Quand il a provoqué ce mouvement, quand il a dit celui qui prendra le vaccin se transformera en crocodile et aura sans doute des problèmes très graves donc quand il a été dans cette direction des anti-vaccins, comme cela n'a pas eu vraiment d'effet parce qu'il y a une culture pro vaccin au Brésil, quand la population a commencé à réclamer le vaccin et réclamer encore, là, il a changé. Il s'est retourné et a commencé à dire qu'il était en faveur du vaccin. Et même si finalement, c'était une bonne décision, en reconnaissant que c'était la meilleure chose à faire, qu'il allait promouvoir le vaccin, il a perdu immédiatement des appuis. 

Parce que tout ce que ses fans soutiennent, c'est la théorie de l'absurde. Cette théorie de l'absurde comme quand il parle de conspiration mondiale dont la Chine serait à l'origine pour conquérir le monde. Tout cela n'est qu'une grande invention. Eux y croient. Ce monde virtuel y croit. Comme ils croient aux fake news, aux mensonges et il règne avec ce groupe là. C'est pour cela que sa popularité bouge très, très peu en fait. Elle oscille vaguement. Il reste autour de 25%. Elle ne bouge pas parce qu'elle n'est pas dans le monde réel. Elle est dans la théorie de l'anti establishment, la théorie conspirationniste sur tous les sujets. Sur la santé, sur le virus, sur la science, sur l'Amazonie, sur l'environnement sur la Sécurité sociale. Sur tous les thèmes. En fait, il s'appuie sur l'anti establishment et il le transforme en combustible pour continuer à exister.      

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Vous avez passé un an dans ce gouvernement Bolsonaro avant de vous opposer à sa politique, mais vous avez quand même des points communs avec lui ?     

Je ne suis pas un homme politique conventionnel. Je ne viens pas d'une carrière politique conventionnelle. Toutes les politiques de santé menées pendant les années du Parti des travailleurs (PT), le PT utilisait ce poste de la santé comme une monnaie d'échange avec les autres partis. Une sorte de compensation. Le poste de ministre a donc été changé régulièrement et ensuite, il passait dans d'autres mains. Il s'en servait comme d'un marqueur politique pour équilibrer les forces, mais la santé n'a jamais été une priorité. C'est pour cela que je suis entré en politique pour être un parlementaire thématique. Sur cette thématique de la santé. 

Quand on m'a appelé à devenir ministre, j'ai tout de suite demandé quel serait le type d'équipe avec laquelle je pourrais travailler. Il m'a répondu ce sera sur tes propres critères. Une équipe technique. J'ai donc choisi les meilleurs. Depuis très longtemps, le ministère de la Santé avait besoin d'une équipe de techniciens. Nous sommes donc arrivés avec une équipe de spécialistes de la santé de tous horizons politiques. Moi, je n'ai jamais voulu connaître la couleur du chat, mais j'ai toujours voulu savoir s'il chassait bien les souris. J'ai monté une équipe de très haut niveau technique. La partie idéologique ne m'était pas familière et j'ai mis un point d'honneur à ne pas m'y intéresser. J'ai préféré regarder à l'intérieur de mon ministère. Les ministres qui avaient ce point de vue idéologique ou qui s'appuyaient sur l'idéologie comme le ministre de l'Éducation, du ministère des Affaires étrangères, à l'Environnement, on a regardé, et on se demandait jusqu'où cela nous amènerait. N'y a-t-il pas un moment où ils vont être confrontés à la réalité ? Mais non, ce n'est pas arrivé. Dans aucun de ces domaines.     

Luiz Henrique Mandetta fin avril 2021 à Sao Paulo.
Luiz Henrique Mandetta fin avril 2021 à Sao Paulo.
© Radio France - Gilles Gallinaro

S'il n'y a pas de changement de politique. A priori, il n'y en aura pas. C'est ce que vous dites. Cela va conduire le Brésil dans quelle direction ?   

Les institutions démocratiques brésiliennes fonctionnent toutes très bien. Il n'y a aucun espace pour que la démocratie soit interrompue. Tout simplement, cela va amener la population, les Brésiliens, aux urnes. La différence avec un régime parlementaire comme il y en a dans beaucoup de pays, le président dans ces régimes, change rapidement de gouvernement. Il perd sa majorité. Ici, il faut attendre la fin des quatre ans pour pouvoir voter, ce sera l'an prochain. Il est assez protégé à son poste, sauf s'il y a une destitution pour crime. Et aujourd'hui, vous avez une commission parlementaire d'enquête qui commence son travail sur la pandémie et certains veulent qu'il soit condamné pour crime. Pour génocide même. Crimes contre l'humanité. Mais même avec une destitution, la destitution se fait sur des arguments politiques, ce n'est pas une procédure judiciaire. Je ne crois pas vraiment à une destitution. Je vois en revanche qu'une nouvelle porte va s'ouvrir pour la démocratie. Le climat est favorable à la démocratie, aux urnes. Avec un bon débat, je suis sûr que le Brésil arrivera à tourner cette page.      

Allez-vous être candidat ? 

Aujourd'hui, mon travail est de ne pas laisser l'opposition se fragmenter et j'essaye d'unir, d'obtenir une unité parce que en fait on en a deux pôles qui sont aux extrêmes. Nous avons une gauche rageuse symbolisée par l'ex président Lula et Le PT, le Parti des travailleurs. Et nous avons une extrême droite qui est en train de se tromper complètement.      

A quinze mois de l’élection présidentielle, le pays se dirige vers un affrontement entre Lula et Bolsonaro, existe-t-il une troisième voie possible au Brésil ?   

Oui. Cette troisième voie existera. Mais notre travail pour l'instant est que cette troisième voie ne soit pas fragmentée avec plusieurs candidatures. On ne serait pas à l'aise dans ce cadre de fragmentation. Nous allons tenter une candidature qui représente une grande matrice de pensée politique qui partirait du centre gauche jusqu'aux libéraux de la droite.        

Pouvez-vous être le visage de cette troisième voie ? 

Je suis prêt. Je n’ai aucun problème avec ça. Je suis Brésilien de naissance, petit fils d'immigrants italiens, mes obligations parlementaires sont à jour, je suis encarté dans un parti politique et j'ai plus de 35 ans. Ce sont les conditions requises par la loi brésilienne pour être candidat. Je suis prêt. Parce que si on ne reste qu'avec ces deux là, vous aurez à voter pour celui que vous détestez le moins. Ce sera le critère du vote. Mais quel pays peut avancer avec la haine comme critère de vote.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou

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