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Brève histoire des fêtes clandestines : quand le divertissement entre en résistance

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Teknival le 17 août 2002 au Col de Larche, à 200 m de la frontière italienne
Teknival le 17 août 2002 au Col de Larche, à 200 m de la frontière italienne
© Maxppp - BEP/FRANCK MEDAN/LE DAUPHINE LIBERE

Si les fêtes clandestines se sont multipliées ces dernières semaines, le phénomène n’est pas nouveau. Les rassemblements interdits sont nombreux dans l’histoire et ont tous participé à leur manière à l’expansion de courants artistiques, et même politiques.

La fête est finie, ou presque. Alors que l’épidémie de coronavirus a poussé les autorités à interdire les grands rassemblements, des fêtes clandestines sont organisées un peu partout sur le territoire. Ce désir de continuer à vivre malgré une conjoncture difficile n’a rien de nouveau. Des speakeasy durant la Prohibition aux rave parties sous l'ère Thatcher, voici comment la fête est toujours entrée en résistance. 

Prohibition et avènement du jazz (années 1920 aux Etats-Unis)

Le "Bert Kelly's Stables" (Chicago) en 1929
Le "Bert Kelly's Stables" (Chicago) en 1929
© Getty - James E. Abbe

À partir de 1920, la prohibition est instaurée dans l'ensemble des Etats-Unis. L’alcool devient interdit et les débits de boisson entrent dans la clandestinité. Mais beaucoup d’Américains sont prêts à enfreindre les règles, à commencer par les mafias locales qui prennent la gestion des établissements de nuit. À cette époque règne pourtant une effervescence artistique importante, et les gangsters plébiscitent de nouveaux artistes noirs, dont la musique est jugée immorale par la bien-pensance puritaine. C’est l’ère du jazz. La prohibition va ainsi favoriser l’expansion de ce courant musical, notamment dans les speakeasy, ces bars clandestins qui proposent à une clientèle huppée des soirées interdites, animées par des concerts aux influences afro-américaines. 

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59 min

Les bals clandestins sous l'Occupation (France, Seconde Guerre mondiale)

1940, les Parisiens célèbrent le 14 juillet en dansant au son des orchestres et des bals improvisés dans la rue
1940, les Parisiens célèbrent le 14 juillet en dansant au son des orchestres et des bals improvisés dans la rue
© Getty - Keystone-France/Gamma-Rapho

Dès le début de l’occupation allemande en 1940, le gouvernement de Vichy interdit les dancings et autres rassemblements festifs sur tout le territoire. Le temps n’est pas à la fête et les autorités veulent mobiliser la jeunesse à la reconstruction de la France. "L'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice", affirme le maréchal Pétain dans un discours le 17 juin 1940. Pourtant, les Français veulent continuer à vivre malgré la guerre. En Bretagne et jusque dans le Tarn vont apparaître des bals clandestins, principalement organisés dans des zones rurales. On y danse la valse et la java, et même du tango. Seuls les musiciens et les organisateurs s'exposent à des peines de prison. Ce n’est qu’en 1945 que le décret sera levé ; les Français retrouvent alors leur liberté de danser. 

Alain Quillevéré, professeur des écoles et auteur d'un mémoire intitulé Les Bals clandestins dans les Côtes du Nord sous l'Occupation. La danse une activité réprimée, évoque en 2014 cette période de répression dans l'émission La Fabrique de l'histoire :

Ce que Vichy pourchasse ici, c’est le rapprochement des corps, l’érotisme diffus, le fait que les garçons et les filles soient dans une troublante proximité. Alain Quillevéré

La Fabrique de l'Histoire
53 min

Le Stonewall Inn, naissance des fiertés (New York, 1969)

Affrontement entre des policiers et des clients du Stonewall Inn en juin 1969
Affrontement entre des policiers et des clients du Stonewall Inn en juin 1969
© Getty - NY Daily Archives

Bien loin de l’étiquette progressiste qui lui colle à la peau aujourd’hui, dans les années 1960, New York est une ville où l’homosexualité est fortement réprimandée. Les gays et lesbiennes ont interdiction de danser, de se travestir et de consommer de l'alcool dans les bars ; les descentes de police sont monnaie courante. Dans la nuit du 28 juin 1969, les forces de l’ordre se rendent au Stonewall Inn, un bar gay clandestin dans le quartier de Greenwich à New York. Mais cette nuit-là, les clients décident de ne plus se laisser faire. Une émeute se forme autour de l’établissement, les gays pris à partie sont rejoints par certains habitants du quartier. Cet événement est considéré aujourd’hui comme le point de départ de la lutte pour la reconnaissance des droits des homosexuels. Un an plus tard, la première Gay Pride sera organisée dans les rues de New York. 

Et Thatcher créa la rave party (Royaume-Uni, 1988)

Une rave party en Angleterre, 1993
Une rave party en Angleterre, 1993
© Getty - Tom King

Lorsque la techno débarque au Royaume-Uni à la fin des années 1980, les institutions perçoivent rapidement ce nouveau courant musical comme une menace. La drogue, largement répandue dans le milieu, devient la bête noire du gouvernement Thatcher, ultra-conservateur. Les clubs britanniques sont condamnés à fermer leurs portes à 2 heures du matin et les fêtards doivent alors composer avec le système D. Pour danser jusqu'au petit matin, la jeunesse investit des champs de la campagne anglaise : c'est l'ère des rave parties et des chassés-croisés avec la police. Ces fêtes clandestines qui pouvaient rassembler jusqu'à 15 000 personnes sont organisées dans le plus grand secret. Sur des flyers, on trouve des informations sommaires pour ne pas éveiller la curiosité des autorités, mais chaque week-end, des bouchons géants se forment sur le boulevard périphérique de Londres. Les rave parties vont alors se multiplier en Europe, notamment en France, en Belgique et en Allemagne.

En 2004, dans le documentaire Techno Story réalisé par Sylvain Desmille et Pascal Signolet, Laurent Garnier, DJ et témoin de l'époque, se remémorait l'âge d'or des rave parties :

C'était le rituel toutes les semaines, tu te perdais, tu mettais deux, trois heures à aller dans une rave, mais c'est ça qui était drôle, c'était un jeu de piste. Laurent Garnier

Affaire en cours
8 min

RDA-RFA : le club, terrain de réunification (Berlin, après 1989)

Le Berghain à Berlin, une ancienne centrale électrique devenue un club incontournable
Le Berghain à Berlin, une ancienne centrale électrique devenue un club incontournable
© AFP - Jörg Carstensen

En 1989, la chute du mur de Berlin offre de nouveaux espaces à la jeunesse. Avec 30% de bâtiments désaffectés, la RDA devient un gigantesque terrain de jeu pour toute une génération. Divisées depuis près de trente ans, les deux Allemagnes vont se réunir dans les ruines de la ville, où des friches industrielles vont progressivement se transformer en clubs. "En général on s'arrêtait dans une rue et le soir on observait les bâtiments qui n'étaient pas éclairés. S'il n'y avait pas de lumière au bout de trois, quatre jours, on ouvrait la porte", expliquait le photographe Ben de Biel, dans Berlin, le mur des sons diffusé sur Arte en 2014. Hangar désaffecté, banque, centrale électrique... ces vestiges d'une époque révolue vont être réinvestis pour devenir aujourd'hui des lieux incontournables de la culture techno underground. 

La Série musicale d'été
59 min

Retrouvez cet article en format illustré sur le compte Instagram de France Culture.

À réécouter : Une histoire de la fête
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