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Brevets, vaccins, et "science désintéressée" : la petite entreprise de Louis Pasteur

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Louis Pasteur vers 1880, dans son laboratoire à Paris.
Louis Pasteur vers 1880, dans son laboratoire à Paris.
© Getty - Hulton archives

Louis Pasteur, l'inventeur de la vaccination, est souvent présenté comme l'icone de la science sans profit et du sacrifie personnel sur l'autel du bien commun. Or toute l'histoire de ses innovations est en fait tramée de questions d'argent.

Quand Louis Pasteur meurt, en 1895, il laisse derrière lui une petite fortune. De l’ordre d’un million de francs. Pour l’époque et la sociologie du monde de la recherche, ce n’est pas complètement stratosphérique : le recrutement dans la recherche ne tourne pas le dos à la bonne société, et les historiens estiment que cette réussite le place grosso modo parmi les 15% des universitaires les plus riches. Sauf que son capital à lui a explosé directement en lien avec son activité : issu d'un monde modeste, sa fortune est multipliée par cinquante entre son mariage et sa mort, nous apprend Gabriel Galvez-Behar dans un article de la revue des Annales, en 2018.

L’histoire de la fortune de Pasteur est non seulement passionnante pour éclairer cet aspect moins connu du grand savant, qui fut aussi un entrepreneur. Et éclairante, dans le contexte du débat sur la levée des brevets. Car si le capitalisme structure bien les recherches sur le Covid 19 aujourd’hui, il y aurait quelque chose d’un brin naïf à imaginer que le frein à la vaccination massive de la planète est lié à une tardive cupidité vorace des grands laboratoires après un âge d’or généreux aujourd’hui évanoui. En fait, toute l’histoire de la vaccination plonge d’emblée dans des questions d’argent, où la propriété intellectuelle est aussi affaire de valeur sur le marché. On en prend particulièrement bien la mesure lorsque l’on suit l’histoire de la petite entreprise pasteurienne.

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Pourquoi Pasteur ? Parce que c’est évidemment une figure centrale de l’histoire de la vaccination : c’est lui qui articule, le premier, l’idée d'inoculer des virus à titre prophylactique - on est alors en 1881 est c’est Pasteur qui invente le mot “vaccin”. Mais Pasteur est aussi intéressant à suivre sur le fil de l’argent parce qu’il reste difficile de travailler sur la fortune des savants au XIXe siècle : peu de sources, et des comparaisons souvent malaisées ou bancales. Or on dispose de davantage d’éléments sur le père de la vaccination. Mais pénétrer dans la boutique Pasteur du côté de la comptabilité est plus intéressant encore du fait d’un lieu commun bien ancré dans notre imaginaire collectif : Louis Pasteur, avec son fameux Institut, campe de longue date une icône de la science désintéressée.

Un exemple de cette auréole durable ? Pour le centenaire de la mort du savant, c’est son successeur au fauteuil numéro 17 à l’Académie française, le Commandant Cousteau, qui s’est chargé de l'hommage… vantant Pasteur comme “le parfait exemple du don de soi”. Sur le site de l’Académie française, on peut encore trouver ce discours de 1995, qui est justement intitulé “Pasteur, le don de soi”, et où l’on lit par exemple: 

Cet homme génial, laborieux, modeste, acharné, n’est pas seulement un exemple de réussite ; pendant vingt ans, malgré l’encouragement de Napoléon III, quelques succès d’estime, et l’obtention de récompenses symboliques, il travailla dans des conditions parfois sordides et malgré la perte de trois de ces quatre filles, dont deux, victimes de la typhoïde. C’est précisément au moment où la République reconnaît enfin ses mérites, l’année même où il reçoit la cravate de commandeur de la Légion d’honneur, qu’il est frappé d’une hémiplégie gauche. Un moment il se croit perdu, réagit, mais il souffre et marche péniblement. C’est donc physiquement handicapé que Pasteur entre dans la période la plus fructueuse de toute sa vie : il s’attaque à l’ensemble des maladies infectieuses, la septicémie, la gangrène, la fièvre puerpérale, la peste, la rage, le charbon, la fièvre jaune... Il explique le mécanisme de l’atténuation des virus, et crée la vaccination. 

Toute sa vie Pasteur sacrifie ses intérêts personnels sur l’autel de la Connaissance, appuyé par sa foi en la science, la France, et la démocratie. Il est le parfait exemple du don de soi.

Or parmi les très nombreux travaux consacrés à la trajectoire personnelle du fils d’un ancien sergent dans l’armée napoléonienne devenu tanneur à Arbois, dans le Jura, tous montrent qu’il y a quand même un monde entre Pasteur, véritable pionnier de ceux qu’on appellera les “chercheurs-entrepreneurs”, et cette représentation de savant génial à la vie sacrifiée. Une image à laquelle l'historien Ernest Renan, son contemporain, avait apporté sa pierre du vivant de Pasteur, en déclamant par exemple, dans un discours de 1882 :

Votre vie austère, toute consacrée à la recherche désintéressée, est la meilleure réponse à ceux qui regardent notre siècle comme déshérité des grands dons de l’âme. Votre laborieuse assiduité n’a voulu connaître ni distractions ni repos.

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Microscope en bandoulière et cœur sur la main

S’il est tout à fait exact qu’il fut un scientifique absolument dédié à la recherche, on voit que les questions d’argent jalonnent au contraire toute la trajectoire de celui qui avait épousé la fille d’un recteur d’université mieux dotée. Un transfuge de classe précoce, à vrai dire, qui ne cessera d’angoisser, sa vie durant, pour le sort matériel des siens. Lire les travaux d’historiens qui lui sont consacrés au plus près de ses ramifications biographiques, c’est être aussitôt frappé de voir que, chez Pasteur, la pratique de la recherche en laboratoire est directement, et d’emblée, insérée dans une logique qui est celle du capitalisme industriel. De quoi jouer au chamboule-tout avec l’imagerie du grand chercheur, le microscope chevillé à la blouse et le cœur sur la main ? Pas forcément, pourvu qu’on se déplace d’un petit pas du terrain de la morale à celui de l’histoire, et qu’on suive sa trace pour comprendre de quoi au fond l’histoire de la propriété industrielle se trame en matière de recherche médicale. Et Pasteur, né en 1822, est aussi un homme de son temps… c’est-à-dire en fait, une époque où il n’est guère question de “science pure” avant les années 1860… et encore faut-il avoir en tête que même alors, science pure et profits lucratifs n’ont rien d’incompatibles.

Car si Pasteur “a réussi” comme on dit, tout en ciselant pour lui-même l’image d’un scientifique désintéressé, il n’est pas singulièrement vénal : c’est toute la recherche scientifique qui se développe au XIXe siècle sur un marché, où les découvertes ont une valeur économique, et se monnayent. D’un point de vue disciplinaire, par exemple, toute l’histoire de la chimie est celle d’une science qui s’élabore, au début du siècle, depuis le monde industriel en train de se structurer. Si bien qu’être à la fois chercheur, universitaire, consultant et/ou industriel n’a rien d’une transgression à l’époque : c’est plutôt très banal. L’histoire des brevets s’imbrique dans ce tissu-là. Chimiste de formation, Pasteur est diplômé de l’Ecole normale supérieure et après de premiers travaux, en 1847, qui donneront lieu à l’invention de la chimie de synthèse, il devient, très jeune, doyen de la faculté des sciences de Lille en 1854… à 32 ans. “Dans cette région où se trouvent de nombreuses distilleries, il est très vite sollicité par leurs propriétaires : les distillateurs sont inquiets des inégalités dans leur production d’alcool de betteraves. A leur demande, Louis Pasteur s’intéresse aux fermentations lactiques et alcooliques”, lit-on sur le site de l’Institut Pasteur qui détaille la trajectoire du grand homme précoce, qui y trouvera le concept de pasteurisation… et deviendra au passage biologiste.

Le premier brevet déposé par Louis Pasteur concerne la pasteurisation, qu’il découvre en pistant les microbes pour répondre à cette question :  d’où viennent les agents de la fermentation ? Les premières applications de la pasteurisation vont à l’industrie et à l’agriculture. L’urgence consiste non seulement à préserver la bière ou le vin des bactéries, mais aussi de faire un sort aux maladies du ver à soie, qui ravage l’économie des régions du textile. C’est seulement à 55 ans que le savant, reconnu de son vivant, va aborder les maladies infectieuses chez l’homme, en cherchant à immuniser l’organisme.

Louis Pasteur dans son bureau en 1890.
Louis Pasteur dans son bureau en 1890.
© Getty - API/Gamma-Rapho

Sanctuaire flatteur et postérité

Quand vous lisez les très riches pages que le site de son Institut consacre à ses découvertes, il y a de quoi être frappé par le peu de détails sur les brevets qui pourtant vont d’emblée de pair avec les travaux de Pasteur. Le signe qu’on a travaillé à édifier une belle histoire ? Tandis que les travaux sur le célèbre savant français sont légion, un historien des sciences et techniques, Guillaume Carniro, montrait déjà en 2014 (dans Le Mouvement social) qu'il fallait approcher les archives de Pasteur muni d'un peigne à fines dents si toutefois l’on voulait échapper à la mise en récit flatteuse : sa correspondance, telle qu’elle a été publiée, se révèle avoir été expurgée de certains passages, si on la compare aux archives d’origine qui ont été déposées par les héritiers à Bibliothèque nationale de France. Et dans ces cartons recelant les papiers privés du savant, des documents manquent qui laissent plutôt penser qu’on a soigneusement poli la mémoire de Pasteur comme on façonnerait un sanctuaire avantageux.

Gabriel Galvez-Behar rappelle que dans les années 1830 et 1840, “une découverte théorique ne pouvait pas être brevetée, contrairement à une invention industrielle”. Mais précise qu’il restait toutefois “possible de breveter un principe si l’une de ses applications industrielles est en même temps décrite”. Pour les industriels, la facture peut être considérable, à raison de 2% de redevance à payer à l’inventeur. Dans les années 1860, la question de la rétribution financière de la recherche et de ceux qui la font, était toujours l’enjeu d’un débat vigoureux qui cristallisait autour des brevets - avec un contentieux nourri au tribunal, et de nombreux procès pour distinguer ce qui revient à la science et ce qui profite à l’industrie.

Dans ce climat de controverses, l’historien de l’innovation explique que Pasteur, lui, se distingue, justement. Et construira au fond sa carrière en préservant jalousement l’idée de pouvoir choisir entre science fondamentale et industrie. En 1857, le chimiste devenu biologiste n’est plus à la fac de Lille mais à l’Ecole normale supérieure. Il a non seulement besoin de ressources à une époque où le gros des financements publics du Second Empire va à l’instruction primaire ; mais compte aussi tirer profit de ses avancées : “Contrairement à une idée reçue, il ne se contente pas de prendre des brevets pour mieux les faire tomber dans le domaine public”, rectifie Gabriel Galvez-Behar qui montre par exemple que, dans une communication à l’Académie des sciences en 1862, Pasteur fait l'impasse sur le brevet qu’il vient de déposer pour une invention… mais que celui-ci figurera bien dans la version écrite de la même intervention - for the record.

Habile et rusé ? C’est en fait plus subtil : dans l’esprit du monde scientifique alors, il s’agit aussi de se protéger des appétits impérialistes des industriels. C’est aussi dans cette tension-là qu’on peut comprendre l’émergence de savants-entrepreneurs qui déposent des brevets encore discrets puisque jusqu’au tournant du XXe siècle, il faut se déplacer au ministère du Commerce pour consulter des brevets dont l’enregistrement ne se fait pas en temps réel mais trimestre par trimestre. 

Le laboratoire de Pasteur à l'Eccole Normale supérieure, en 1885
Le laboratoire de Pasteur à l'Eccole Normale supérieure, en 1885
© Getty - Three Lions

"Ma femme, qui seule compte dans le ménage..."

Sans doute ces savants-là n’ont-ils pas (ou pas tous) le seul désintéressement en tête en se levant de bon matin. Et dans ses courriers, Louis Pasteur met parfois le souci de l’argent sur le dos de sa femme qui tiendrait les cordons de la bourse. Mais pour les chercheurs de la génération de Pasteur, il s’agit aussi de conquérir, et parfois de préserver, une forme d’autonomie de la recherche alors que la propriété intellectuelle est un gros enjeu juridique, dans les années 1860. Qui révèle en fait un autre enjeu : celui du partage de la valeur du travail scientifique, alors que la science s’internationalise et que la concurrence augmente au passage, avec le risque d’être devancé par un autre chercheur, ailleurs. Après avoir plongé dans les archives de l’Académie des sciences dont Pasteur devient membre en 1862, mais aussi la correspondance privée du savant, Gabriel Galvez-Behar explique que Pasteur "contourne cette logique du désintéressement sans s’y opposer frontalement". Notamment en ayant un usage "profondément ambivalent" du brevet d’invention. En 1865, alors qu'il vient de déposer un nouveau brevet sur la conservation des vins, Louis Pasteur (qui a rejoint l'Académie des sciences depuis trois ans) se justifie :

L’Académie comprendra qu’il faille attendre plusieurs années pour juger un tel procédé dans son application industrielle parce que le vin met souvent un temps considérable à devenir malade. Aussi mon intention n’était pas de faire de longtemps une publication académique à ce sujet. Je me suis borné, afin de prendre date, à une publicité dont j’ai déjà usé, et qui laisse au savant toute sa liberté d’esprit et d’action dans les recherches de cette nature, je veux parler de la demande d’un brevet d’invention.

Mais au sujet de ce même brevet de 1865, il dévoile à un ami agronome qu'il a bien en tête des retombées sonnantes et trébuchantes... et aussi quelques scrupules :

Vous aurez remarqué, dans le compte rendu du 1er mai, que j’avais pris un brevet d’invention, dans le but principalement de suivre à mon aise l’application de ce moyen, et voilà que je suis tourmenté pour en profiter, ce qui me répugne pour toutes sortes de motifs. Ma femme, qui seule compte dans le ménage, et que l’avenir de ses enfants préoccupe, me donne les meilleures raisons du monde en apparence pour lever mes scrupules. Je ne sais même pas si elle ne devrait pas vous en écrire et prendre conseil de votre expérience, voire même vous proposer une association !

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Si sa notoriété aujourd’hui a largement gommé ces questions de gros sous, cette ambivalence de Louis Pasteur n’avait pas échappé pas à ses contemporains. Qui lui rappelaient régulièrement le principe de la gratuité de la science, à mesure que l’inventeur du vaccin consolidait son entreprise. Pasteur imagine pour cela un montage sophistiqué, avec plusieurs structures de recherche distinctes, tandis que la chute de l’Empire et l’avènement de la République le privent d’alliances haut placées pour financer ses recherches. Gabriel Galvez-Behar explique ainsi qu’à partir des années 1870, “Pasteur choisit de donner à sa propriété scientifique une dimension ouvertement économique” :

Si ses brevets d’invention relevaient jusqu’alors d’une stratégie ambiguë, ceux sur la bière, pris en 1871 et en 1873, font clairement l’objet d’une exploitation commerciale.

Ainsi, à la fin de sa vie, Pasteur chapeautera-t-il non seulement l’institut, mais aussi des sociétés capitalistiques ouvertes aux grandes fortunes, comme la Société des bières inaltérables, créée en mars 1873. Valorisée avec un capital de départ de 250 000 francs à l’époque, elle a pour actionnaires de nombreux banquiers. Pasteur y est rétribué, ainsi qu’une équipe de chimistes, en échange de ses brevets sur la bière.

C’est une fois qu’il commence à travailler sur les maladies infectieuses humaines, donc à la fin de sa vie, que Pasteur crée l’Institut à son nom, en 1887. On peut sans doute y voir aussi le fruit d’une tension : politiquement, et éthiquement, alors que le savant a une vraie notoriété de son vivant, il est devenu plus difficile d’afficher une approche par le profit quand on travaille sur la rage et autres maladies mortelles. Mais pour les premiers vaccins qu’il met en œuvre, Pasteur et ses équipes vont malgré tout chercher à conserver autonomie et contrôle… qui passeront par de nouveaux brevets pour en conserver la propriété scientifique, et des montages juridiques pour commercialiser le savoir-faire et contrôler la diffusion des inventions. 

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Les statuts de l'Institut Pasteur 

Louis Pasteur navigue au fond dans un marnage étroit : il veut faire reconnaître son Institut “d’utilité publique”. Or le Conseil d’Etat retoque ses statuts, et Jules Simon l’enjoint “qu’un paragraphe additionnel soit inséré, spécifiant expressément que les membres de la Société de l’Institut Pasteur ne peuvent trouver ni bénéfice, ni rémunération pécuniaire d’aucune sorte”. Il faut lire Gabriel Galvez-Behar pour comprendre que le diable niche dans les détails et que l’enjeu financier ne s’efface jamais pour de bon : 

La création de l’Institut conduit à une réorganisation des affaires de Pasteur et de ses lieutenants, ainsi qu’à un nouveau partage de leurs profits. Reposant sur un financement philanthropique, l’Institut est contraint d’obéir à une logique désintéressée mais celle-ci est à géométrie variable. Universelle pour ce qui touche à la vie humaine, son application est limitée aux frontières nationales pour ce qui concerne les vaccins vétérinaires. Les activités relatives aux fermentations sont quant à elles rejetées en dehors du champ de l’Institut. Pasteur lui-même souligne "le grand péril à faire dévier l’Institut de son but qui doit toujours être purement et étroitement scientifique”. En réalité, ce refus – quelque peu ironique à la lumière de ses pratiques – est tout autant une manière de préserver l’Institut que de garder dans l’ombre les différentes activités lucratives charriées par l’entreprise pasteurienne. Cette dernière a pourtant été profitable au sens tout à fait étroit du terme.

Plutôt que diaboliser à la hâte, il faut ainsi avoir en tête que, pour Pasteur, monnayer ses recherches en défendant sa propriété intellectuelle sur la science, c’était aussi s’assurer du contrôle sur ses découvertes. L’historien Guillaume Carniro avance pour sa part que Pasteur n’est pas encore mort que sa légende est déjà cousue du fil flatteur de la science désintéressée. En décembre 1892, soit deux ans avant sa mort, un jubilé international avait carrément été organisé pour célébrer les soixante-dix ans du savant. Ce jour-là, Louis Pasteur avait fait son entrée dans l'amphithéâtre au bras du président de la République de l’époque, Sadi Carnot. Le grand récit de la science désintéressée était déjà brodé serré. Mais dans cet article de 2014, Carniro mettrait en garde contre un mouvement de balancier trop brutal : pour lui, l’opposition entre science désintéressée et bénéfices personnels pour Pasteur est un clair-obscur qu’il faut observer avec nuance - et prudence : 

Certes, la vie réelle du savant a probablement aussi été celle d’un ambitieux dont les actions se décidaient à la croisée d’intérêts politiques, de compétences savantes patiemment acquises et surtout des nécessités impérieuses de l’industrie. Mais tout bien pesé, l’opération est largement bénéficiaire puisque les transactions avec le pouvoir politique et économique, profitables au savant, lui ont permis du même coup de prétendre au désintéressement le plus complet. Bien sûr, Pasteur a breveté deux inventions et tenté sa chance en vain à une élection sénatoriale, mais son aura de savant est telle qu’elle éclipse ces aspérités mineures au regard de l’image du maître de sagesse pur et sans ambition autre que celle de servir son pays et l’humanité tout entière. Même si le cas de Pasteur est tout à fait extrême sur l’ensemble du siècle, il nous semble illustrer parfaitement l’une des dynamiques propres à l’institution science, qui allie subtilement les exigences politiques aux besoins industriels, pour en retirer une gloire en réalité toute personnelle. Contre services politiques et surtout économiques, le savant obtient renommée et position personnelle – le tout au nom de la science, qui “blanchit” les profits sociaux au nom de l’intérêt général.

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