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Brexit : "L’Europe peut bien s’écrouler qu’on continuera à jouer au rugby"

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Gordon (en bas à gauche) et tous ses amis, lors de leur déjeuner mensuel à Édimbourg.
Gordon (en bas à gauche) et tous ses amis, lors de leur déjeuner mensuel à Édimbourg.
© Radio France - Franck Ballanger

Reportage. Chaque mois, à Édimbourg, une dizaine d'amis se retrouvent pour parler de la vie... et de rugby. A l'occasion de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, le Brexit s'est invité à leur déjeuner.

Gordon Gibb vit à Stirling, en Écosse. Mais chaque mois, il "monte" à Édimbourg, à une petite heure de route de là, pour retrouver un groupe d’une dizaine d’amis. L’objectif de ce rendez-vous mensuel n’est pas exactement culturel : pas de visite de musée, pas de pièce de théâtre. Non ! Seulement un déjeuner et quelques bières pour parler de tout, de rien, mais surtout de rugby... Et là aussi de l'avenir du Royaume-Uni.

Une ou deux bières pour s'ouvrir l’appétit

Le rugby est le point commun qui unit toute cette "équipe". De près ou de loin, tous les "joueurs" ont eu un rapport avec le rugby, soit comme joueur justement, soit comme dirigeant. Et comme chaque équipe, celle-ci possède un capitaine. Frank, en l’occurrence, une sorte de leader discret mais tellement charismatique, un vieux monsieur à l’œil malin et à l’humour dévastateur. C’est lui qui a introduit Gordon dans le groupe il y a 8 ans. Ces deux-là se sont rencontrés dans un… bureau de vote. Gordon était assesseur et Frank dirigeait le bureau. Ils se sont plu, ils se sont revus et Gordon a donc rejoint les déjeuners mensuels de Frank et de sa bande à Édimbourg. 

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Le mois dernier, Gordon a rejoint ses amis dans un restaurant italien. Ce mois-ci, ce sera fish and chips et il a prévenu ses camarades qu’il serait accompagné d’un journaliste français, de passage en Écosse pour parler Brexit. Puisque personne ne lui a interdit de m’amener, je me retrouve dans la Ford de Gordon, direction Édimbourg. Mais avant le déjeuner, rendez-vous est pris dans l’un des plus vieux et des plus beaux pubs de la ville : le Deacon Brodie’s. "On s’ouvre l’appétit avec une bière", explique Gordon, 71 ans, retraité de la marine marchande et qui fut, à la fin des années 70, président des jeunes conservateurs écossais. "Et parfois, après le restaurant, on boit une dernière bière dans un autre pub, après une petite promenade digestive.

Des moulures au plafond, des tableaux aux murs, un service soigné et une bière de (très grande) qualité, le Deacon Brodie’s est un endroit agréable. Frank est évidemment le premier arrivé et dès que l’un des convives arrive, il vient verser son obole au chef. Une trentaine de livres chacun, censées couvrir les dépenses de la bande au pub et au restaurant. 

Le Brexit en plat de résistance

Au moment de trinquer à la première bière, aux retrouvailles, pas de cérémonial, pas de long discours. De petits groupes sont déjà formés. Chacun dit à son voisin qu’il est heureux de le revoir et les conversations peuvent commencer. Frank est à côté de moi et il attaque fort : "donc tu es là pour nous faire parler du Brexit ? Bon courage ! On en a déjà beaucoup trop parlé entre nous et je ne suis pas certain que quelqu’un ait envie de s’y coller de nouveau." Frank termine sa tirade dans un petit éclat de rire. Difficile, dans ces conditions, de mesurer son sérieux, de savoir s’il plaisante… Ou pas ! Mais la suite va prouver qu’au contraire, toute la bande a très envie d’expliquer le Brexit, ses tenants, ses aboutissants, à un journaliste français né très loin des îles britanniques. 

Au pub, le temps est minuté. Certain viennent tout juste de commander leur deuxième pinte que Frank explique à la cantonade que le restaurant est réservé pour dans dix minutes. Lui termine sa bière d’un trait et commence à partir : "Je viens de me faire opérer d’une hanche. Je boite et je ne marche pas bien vite, donc je prends de l’avance." Ken, lui, a le bras en écharpe et la main gauche abîmée après une chute, mais il marche bien et il a dix minutes à perdre avec moi : 

Ce qui est horrible avec toute cette histoire de Brexit, c’est qu’elle a divisé et divise encore de nombreuses familles dans tout le Royaume-Uni. Pour ne parler que de l’Écosse, je connais des frères ou des cousins qui se sont fâchés à cause du Brexit. Les gens ont perdu le sens commun avec tout ça. Je sais aussi que de nombreuses personnes refusent d’en parler pour ne pas s’exposer à un quelconque jugement. Pour certains, impossible d’être en faveur de l’Ecosse et d’être pro-Brexit en même temps, alors que j’ai pu m’en rendre compte, tout est possible ! Les gens sont prêts à toutes les bizarreries… 

Et Ken termine lui aussi dans un rire étouffé, comme si une discussion sur le Brexit ne devait pas se terminer sérieusement.

Gordon Gibb devant le Deacon Brodie's, l'un des plus vieux et des plus beaux pubs d'Édimbourg.
Gordon Gibb devant le Deacon Brodie's, l'un des plus vieux et des plus beaux pubs d'Édimbourg.
© Radio France - Franck Ballanger

Du rugby... Et de l'Europe en dessert

Pour aller au restaurant, le groupe avance à son rythme, pas très élevé. A part John, qui organise des événements sportifs comme des trails ou des randonnées, et Fred, qui travaille de temps en temps, tous les autres sont à la retraite. Gordon, lui, se contente de voyager. En France surtout, où il rend souvent visite à une famille rencontrée en Ecosse. L’année passée, il a effectué huit séjours dans les Yvelines et il espère que malgré le Brexit, il pourra continuer à voyager le plus librement possible : 

J’aime profondément la France et l’Europe… Mais je ne supporte pas la bureaucratie liée à l’Union européenne. C’est la principale raison de mon vote en faveur du Brexit. Il ne faut pas oublier qu’il y a quelques années, une directive européenne réglementait la taille et la courbure des bananes ! Cela en dit beaucoup sur les caractéristiques profondes de cette union. Les "ordres" nous venaient de gens qui ne savaient pas où, ni comment nous vivons et qui avaient visiblement d’autres préoccupations.

Gordon est une exception. En Ecosse, 60% des électeurs ont voté contre le Brexit. Ce qui veut dire que statistiquement, dans son "équipe", ils ne sont que 4 à avoir voulu quitter l’Union européenne. Difficile de savoir quels sont les 6 qui ont voté contre : à chaque fois, un argument vient en contredire un autre et les anti-Brexit sont impossible à identifier. 

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Une fois arrivé au restaurant et les fish and chips commandés, la conversation dérive sur le rugby… En restant quand même très orientée Brexit. Ken, par exemple, affirme qu’il se sent "d’abord écossais, puis britannique et enfin européen", mais que par exemple, à chaque match entre la France et l’Angleterre, il supporte "la France évidemment ! Je suis peut-être Britannique, mais les Anglais, je ne les aime vraiment pas." David, Frank et Willie sont d’accord. David va même encore plus loin : "Moi, je supporte tout le monde contre l’Angleterre ! Les Italiens, les Japonais, je préfère n’importe quelle équipe à l’Angleterre." Tout le monde rigole, mais cette fois, je comprends bien qu’ils sont tous très sérieux. 

Depuis le château, on domine toute la ville d'Édimbourg. L'un des endroits ou Gordon et ses amis se rendent pour leur "promenade digestive".
Depuis le château, on domine toute la ville d'Édimbourg. L'un des endroits ou Gordon et ses amis se rendent pour leur "promenade digestive".
© Radio France - Franck Ballanger

Ken, lui, est absolument certain d’une chose : "L’Europe du rugby existera encore longtemps. Le Tournoi des Six Nations a encore de beaux jours devant lui. L’Europe peut bien s’écrouler qu’on continuera à jouer au rugby entre nous. Moi, j’aime ces confrontations, cet esprit de clocher et puis surtout, j’aime nos différences. J’ai encore quelques-uns de vos joueurs en mémoire. Je me souviens de Jean-Pierre Rives, de Serge Blanco, de Philippe Sella ou d’Émile Ntamack. D’ailleurs, j’ai vu que son fils était maintenant en équipe de France. Il est très fort." Romain Ntamack serait heureux de savoir qu’il est désormais l’incarnation du rugby français en Écosse. Il serait en revanche certainement très surpris d’apprendre que pour les Britanniques, la sortie de l’Union européenne était pratiquement inéluctable : "Même ceux qui ont voté contre le Brexit savent bien que nous n’avons pas grand-chose à voir avec l’Europe", explique Gordon. "Culturellement et idéologiquement, nous sommes des îliens. Ce qui est étonnant, finalement, c’est que nous soyons restés aussi longtemps au sein de votre Communauté européenne. Pour moi, le Brexit n’est qu’un retour à la normale.