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Brexit : le divorce signé, faut-il partir ou rester ? Paroles d’expatriés

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Jusqu'à présent, seul 1/3 des Français vivant au Royaume-Uni ont fait leur demande de "statut de résident"
Jusqu'à présent, seul 1/3 des Français vivant au Royaume-Uni ont fait leur demande de "statut de résident"
© AFP - PHILIPPE HUGUEN

Quatre Français expatriés racontent comment ils vivent les derniers instants du Royaume-Uni en Europe. Pour avoir le droit de rester, ils doivent demander le statut de résident, ce qu’ils ne devaient pas faire jusque-là. Certains le font sans problème, d’autres résistent.

Depuis ce vendredi 31 janvier minuit, les Européens ne sont plus que 27. Le Royaume-Uni est définitivement sorti de l’Union européenne. Il reste onze mois de négociations pour définir la nouvelle relation entre les deux anciens alliés. Onze mois également pour que les expatriés européens fassent leur demande de statut de résident, leur "settled status". Et, pour ces trois Français que France Culture a rencontrés, ce n’est pas forcément évident.

Parmi les 300 000 Français qui vivent au Royaume-Uni, seul 1 sur 3 a pour l’instant demandé ce statut. Aurore Baulier a décidé de ne pas le faire. Depuis neuf ans, la jeune femme vit à Londres, où elle a créé son cabinet d’architecture il y a trois ans. Elle refuse un statut inventé, pendant les négociations du Brexit, spécialement pour les expatriés. "C’est trop hybride, trop flou. Il me donnait le droit de rester mais pas le droit de vote. En fait, on n’est pas citoyen à part entière dans un pays où l’on paye ses impôts. C’est un peu dommage."

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Et "Il y aura des discriminations", avertit Nicolas Hatton, fondateur du collectif des 3 millions :

Ce nouveau statut risque d’effrayer les propriétaires, qui renâclent déjà à louer des logements aux expatriés. Quand on fait sa demande, on reçoit aussi un e-mail qui nous dit "vous avez maintenant un statut" mais aussi "ceci n’est pas une preuve" !

Aurore a donc demandé la nationalité britannique et l’a obtenue. Mais elle y a mis du temps et de l’argent. Les démarches pour obtenir son passeport lui ont coûté 1 800 euros. Elle a dû retracer tous ses voyages à l’étranger depuis cinq ans et passer un test de culture générale : "C_ombien de temps les Romains sont-ils restés installés en Grande-Bretagne ? Quelle était la sixième femme d’Henry VIII ?_" Des heures passées à réviser, mais qu’Aurore ne regrette pas.

Aurore Baulier, architecte française à Londres depuis 9 ans
Aurore Baulier, architecte française à Londres depuis 9 ans
© Radio France - Antoine Giniaux

N’appartenir à aucun pays

En revanche, Sophie, Française de 34 ans installée au Royaume-Uni depuis trois ans, n’a pas du tout envie de se lancer pour l'instant dans un tel processus. Cette assistante manager n’a pas fait sa demande de nationalité britannique, pas plus que celle de statut de résident. Elle a jusqu’au 31 décembre mais ne semble pas s'en inquiéter. "Je n’ai pas encore fait la demande de settled status parce que je ne suis pas sûre de vouloir le faire. Je ne veux pas être mise dans une case. Je ne veux pas qu'on me force, en fait."

J'aurai toujours une solution parce que je ne considère pas que j'appartiens à un pays en particulier. C'est ma vision des choses.

Pourtant, Brexit oblige, Sophie va devoir se positionner. Elle ne pourra pas rester en Grande-Bretagne sans papiers.

Tous les expatriés européens doivent demander le statut de résident. Pour cela, ils doivent avoir vécu au moins cinq ans au Royaume-Uni. Le statut est valable indéfiniment. S'ils sont dans le pays depuis moins longtemps, comme Sophie, ils peuvent demander un statut temporaire jusqu’à atteindre les cinq ans, puis le "settled status". Mais la Française, son conjoint britannique et leur petite fille persistent : ils ne vont rien changer. "On va continuer notre vie comme on le fait. Et on ne va pas, le 31 janvier, décider de rester ici pour toujours ou d’aller vivre en France. On veut être libre de circuler."

Partir à regret

Le plus grand défi qui attend le Royaume-Uni et l’Union européenne est l’accord sur la future relation commerciale entre les deux. Un modèle à la norvégienne ? Un accord à la canadienne ? Sophie estime ne pas être assez informée sur le sujet : "On n'a rien sur le papier, pas de réelle information". La Française préfère garde son calme – "Je n'ai pas envie de me monter la tête sur quelque chose que j'ignore" – mais sait qu'elle pourrait le perdre : "Si effectivement il y a des choses qui me dérangent ou qui ne me plaisent pas, là, oui, ça va être la panique."

La panique pourrait au contraire gagner la société française Frenchclick, un supermarché en ligne qui importe à Londres des produits français. L’entreprise a été créée en 2008 et Mickaël, l'un des employés, songe à tout abandonner pour rentrer en France. "Il me reste un an et demi pour demander le settled status_. Je pense sérieusement à quitter le Royaume-Uni."_

Ce qui m’avait poussé à venir en Angleterre, c’était surtout le marché de l’emploi. Mais les salaires sont très bas, les logements sont horriblement chers, et tout ce qui est couverture santé, je n’en parle même pas. Alors le Brexit, c’est la goutte d’eau de trop.

Adrien Belot, directeur associé de Frenchclick, redoute qu'avec le Brexit, les prix de ses produits augmentent et que les clients achètent moins
Adrien Belot, directeur associé de Frenchclick, redoute qu'avec le Brexit, les prix de ses produits augmentent et que les clients achètent moins
© Radio France - Antoine Giniaux

Dans son entrepôt, au sud de Londres, des dizaines de rayonnages, de grands frigos remplis de saucisse de Toulouse, de foie gras, de comté et d’emmental, attendent les commandes des clients. Mais Adrien Belot, directeur associé de Frenchclick, est inquiet. Boris Johnson, le Premier ministre britannique, évoque depuis quelque temps une taxe de 30 % sur les fromages. "Une taxe de 30 % ? réagit Adrien. On sera obligatoirement obligé de s’adapter, et d’augmenter les prix de 30 %. C’est un risque de perte de clientèle et… de chiffre d’affaires, bien entendu". L’autre risque, c’est de perdre des employés. La société fait actuellement travailler 14 personnes.

Des investissements en attente

Gwenhaël Le Coënt est installé en Angleterre depuis huit ans. Il préside la société Wirquin qui fabrique des lunettes de wc et des chasses d'eau, notamment pour Buckingham Palace. Il vit à Doncaster, dans le centre de l’Angleterre, un des fiefs du Brexit qui a voté en 2016 à 69% pour sortir de l'Union européenne. Le patron est "plutôt relativement content" d'avoir enfin une date de sortie, même si, "très honnêtement, concède-t-il, ça ne va pas changer grand-chose puisque on ne connait pas les termes. Le divorce est acté, maintenant, il va falloir négocier avec la mariée”. 

Gwenhaël Le Coënt, président de Wirquin, attend de connaître les détails du futur accord pour investir
Gwenhaël Le Coënt, président de Wirquin, attend de connaître les détails du futur accord pour investir
© Radio France - Marie-Pierre Verot

Le patron de cette florissante entreprise qui exporte dans le monde entier préfère attendre de voir exactement quelles négociations sont menées avec l'Europe pour voir si il y aura des impacts. Mais il est préparé. "Bien sûr qu'on a un plan. On a une cellule de crise dans laquelle on a le directeur industriel, le directeur financier, directeur commercial pour voir les différentes options que l'on a en fonction du type de Brexit. On agira différemment si c’est un soft ou un hard Brexit”.

Il confie que l'incertitude de ces dernières années a été pénalisante "parce qu’on n'a pas eu de visibilité sur le marché pendant trois ans. Tout le monde attend pour faire des investissements car le marché peut basculer. Moi, je n’ai pas trop investi dans l'entreprise. J’ai préféré investir dans des produits, dans d'autres filiales et mes concurrents, c'est pareil. On voit bien l'état de marché, il y a un flottement qui n'est pas bon pour l'économie. Donc là, c'est plutôt une bonne nouvelle d'avoir une fin parce qu'on va pouvoir savoir à quelle sauce on va être mangé”. 

La question de la main d'oeuvre étrangère se pose également pour Gwenhaël Le Coënt. “Certains de mes salariés ont quitté l'entreprise, ils sont repartis en Roumanie. Ils se sentaient en danger. 4 ou 5 personnes qui sont partis. A mon petit niveau, ça va, j'ai pu trouver des solutions, mais j'imagine dans d'autres groupes plus importants, c'est un vrai problème. Les salaires augmentent rapidement. Le SMIC anglais augmente de cette année va augmenter de 16,2%, 20% sur 5 ans, donc il y a une inflation salariale et un manque de main d'œuvre. Le marché est très tendu, ça fait à peu près deux ans qu'on recherche des électriciens. On ne trouve pas".

Incertitudes

Impossible pour l’instant de savoir à quoi ressembleront les échanges entre le royaume et le continent à partir du 1er janvier 2021. Le ministre de l’Économie Sajid Javid parle de "divergence", explique que Londres "ne restera pas aligné sur les règles européennes". Il y aura donc sans doute des contrôles douaniers, qui pourraient mettre en péril l’entreprise d’Adrien Belot, Frenchclick, et des centaines d’autres. Cela rallongerait également les délais de livraison : "Si tous les camions sont contrôlés tous les jours et que ça nous prend deux ou trois heures à chaque fois, ce sera beaucoup moins marrant", confie Franck, qui fait les allers-retours entre Calais et Londres pour acheter les produits.

Et même si les contrôles ne changent pas, il pourrait y avoir, dès les prochaines semaines, des modifications pour les entreprises selon l’avocat spécialiste de droit de l’Union européenne Richard Milchior : "Il n’y aura pas de droits de douane jusqu’au 31 décembre 2020, mais le chef d’entreprise exportateur de biens va devoir fournir des preuves sur l’origine des produits, qui n’étaient pas nécessaires jusque-là."

Réponse à toutes les questions en théorie avant la fin de l'année, qui marquera l'issue de la période de transition. A moins que le gouvernement britannique et Bruxelles, face à l’ampleur de la tâche, ne décident de prolonger les discussions.