Publicité

Brigitte Macron, "cougar" ? Ce que cache la métaphore de l'animal prédateur

Par
Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, visite le musée Soulages à Rodez avec son épouse Brigitte Macron, août 2016
Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, visite le musée Soulages à Rodez avec son épouse Brigitte Macron, août 2016
© AFP - Rémy Gabalda

Brigitte Macron est régulièrement conspuée à cause des 24 ans qui la séparent d'Emmanuel Macron. Pourtant le même écart qu'entre Donald et Mélania Trump. Mise en procès (et en perspective) du terme "cougar", quand le rappeur Kalash Criminel crie à la censure d'un de ses titres sur ordre de l'Elysée.

Depuis son entrée sur la scène publique, la première dame Brigitte Macron boit jusqu'à la lie le calice de l'"age shaming". Récemment, le rappeur Kalash Criminel a voulu faire ses choux gras de ses 24 ans de différence avec Emmanuel Macron avec son titre "Cougar Gang". Celui-ci vient de se faire censurer par Universal, après que l'Elysée s'en serait plaint.

Souvenons-nous :  avant même l'investiture d'Emmanuel Macron à L'Elysée, les réseaux sociaux s'en donnaient à cœur joie au sujet de l'âge de Brigitte Macron, tandis que Jean-Marie Le Pen la surnommait "Madame Cougar" sur C8, ou encore que le président du groupe LR à Montpellier Jacques Domergue s'essayait piteusement à faire de l'humour à ce sujet. Même la presse s'y était mise, le Financial Times évoquant le "style de cagole" de Brigitte Macron, tandis que Charlie Hebdo la représentait enceinte sur sa Une du 10 mai 2018.

Publicité

"Cougar"... Au-delà du débat sur la censure né de l'actualité autour de Kalash Criminel, interrogeons-nous sur ce terme : ce nom de félidé qualifie une femme ayant choisi un partenaire plus jeune qu'elle. Chez les Macron, cette différence d'âge est pourtant la même que celle qui sépare Donald Trump de Mélania… et elle n'a quasiment pas été commentée dans ce second cas. Quelles inspirations machistes se cachent derrière cette métaphore de la femme féline et prédatrice ?

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Le 9 août 2010, dans Contre expertise, Martin Quenehen consacrait une émission au terme "cougar" et à ses implications sociétales. "Que penser de cet adjectif qui réduit les femmes à des félidés ? Les manifestantes du MLF ont de quoi tiquer…”, lançait-il en guise d'introduction dans cette émission intitulée "Sous la peau des cougars". Pour en débattre, il recevait Dominique Baqué, universitaire et écrivain, auteur d'un ouvrage à ce sujet (Désintégration d'un couple, Anabet, 2010), le sociologue Eric Fassin, et la philosophe Michela Marzano. 

“C’est une expression que je déteste. Je ne vois pas pourquoi les femmes un peu plus âgées qui aiment des hommes plus jeunes auraient cette dénomination animalière alors que cela fait des siècles que des hommes plus âgés entretiennent des relations avec des femmes plus jeunes. Dominique Baqué

Dans cette archive, le sociologue Eric Fassin soulignait à quel point la différence d'âge dans un couple était un indice de la domination masculine dans la société : "Les femmes qui ont huit ans de plus que leur partenaire sont de l’ordre de 1%, ce qui n’est pas beaucoup. […] Tant qu’on est dans les rapports sexuels, après tout, la question de la domination se pose de manière moins brutale […] mais en revanche, lorsqu’on passe aux choses sérieuses, à l’idée de s’établir en couple, au mariage, à ce moment-là on retrouve la logique traditionnelle qui fait que les hommes sont censés être plus désirables s’ils sont plus âgés, et les femmes, plus désirables si elles sont plus jeunes.

 Un tableau de Lucas Cranach l'Ancien au titre évocateur : "Le couple mal assorti", 1520-1522
Un tableau de Lucas Cranach l'Ancien au titre évocateur : "Le couple mal assorti", 1520-1522

Faire taire la femme par une insulte

Dans cette même veine, la philosophe Michela Marzano, chercheur au CNRS, estimait que cette animalisation de la femme allait de pair avec la diabolisation du désir féminin : “Je ne comprends pas comment il se fait qu’encore aujourd’hui, on continue à diaboliser le désir féminin, parce qu’il y a là quelque chose qui relève de la diabolisation, cette tendance à considérer que du côté de la femme il y a quelque chose de dangereux, là où, finalement, une passion, même si elle peut être destructrice, est aussi un signe de vie humaine."

L’expression "cougar" est une expression pratiquement insupportable. Qu’est-ce que veut dire le fait de vouloir réduire une femme à une prédatrice ? […] Cette tendance à croire qu’il y a une différence entre l’homme, incarnation de la rationalité, et la femme qui en revanche, elle, ne serait qu’une manifestation des instincts, et même des pires instincts. (…) Le fait d’utiliser ce mot relève presque du discours de la haine, c’est une façon de faire taire la femme par une insulte qui consisterait à ce moment-là à la remettre à sa place. Michela Marzano

Une insulte d'ailleurs inexistante pour qualifier un homme en couple avec une femme plus jeune : qui utilise l'expression "homme puma" ? "La question est : 'Pourquoi il n’y a pas un mot équivalent pour les hommes ?' Un homme qui préfère des femmes plus jeunes, eh bien c’est un homme. Une femme qui préfère des hommes plus jeunes, eh bien c’est un cougar. On a l’impression qu’on est dans la même logique, la logique de la chasse, la logique du prédateur. Simplement, lorsqu’on inverse les termes, eh bien ça change tout", analysait Eric Fassin dans cette même émission :

Il faut se rappeler que Demi Moore, évoquée comme l’une des figures incarnant le cougar, au début des années 90, jouait dans un film face à Michael Douglas qui s’appelait ‘Harcèlement’. Et pour illustrer la question du harcèlement sexuel aux Etats-Unis, qu’est ce qu’on prenait comme exemple ? Eh bien une femme qui harcèle un homme, ce qui évidemment ne correspond nullement à la réalité statistique. […] ça veut dire qu’il y a une sorte de plaisir à titiller en inversant la figure normale, mais c’est une manière de souligner que normalement ça ne se passe pas comme ça. Eric Fassin

Pour poursuivre cette réflexion, nous vous invitons à écouter l'intégrale de l'émission "Sous la peau des cougars" d'août 2010 (durée : 45 min) :

"Sous la peau des cougars", Contre expertise, août 2010

45 min