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Broadway, d'une piste indienne à la fabrique mondiale de comédies musicales

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Le théâtre Trans-Lux, à Broadway, entre la 49e et la 50e rue, en 1929
Le théâtre Trans-Lux, à Broadway, entre la 49e et la 50e rue, en 1929
© Getty - Irving Browning / The New York Historical Society

L'origine des mondes culturels. Broadway est devenu un lieu incontournable de la comédie musicale à New York. A l'origine, ce quartier emblématique de Manhattan était en fait une piste très fréquentée par des Indiens. Comment s'est opérée la transformation ? Retour sur la construction d'un lieu culturel mythique.

Impossible de ne pas associer la comédie musicale à Broadway. La 42e avenue de la presqu'île de Manhattan, notamment, est devenue un lieu culturel incontournable à New-York, notamment depuis les années 1920 avec les premières comédies musicales à succès. Il s'y jouait déjà alors 200 pièces et comédies musicales par an ! Comment expliquer que ce quartier soit parvenu à regrouper autant de théâtres ?

Entretien avec Daniel Royot, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste de la littérature et de la civilisation des Etats-Unis.

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A quelle année faut-il remonter pour avoir les premières informations sur les prémices de Broadway ?

En 1626, la presqu’île de Manhattan (Manna-hata, le nom signifiait probablement "île aux nombreuses collines", NDLR) était occupée par les Indiens Lenape, plus tard appelés les Delaware, qui vivaient en faisant du commerce dans les forêts, notamment des échanges de fourrures et de peaux contre des denrées dont ils manquaient. En 1626, Peter Minuit, un Hollandais mandaté par une compagnie hollandaise, met le pied exactement à cet endroit. Quelques années auparavant, au début du XVIIe siècle, la presqu'île de Manhattan avait été découverte par l’explorateur anglais Hendrick Hudson. C’était un « découvreur », il ne s’est pas installé avec un groupe d’Anglais. Peter Minuit, lui, s'installe avec des colons. Il a de bons rapports avec les Indiens et on peut penser que Broadway était une artère qui existait déjà, une piste qu’ont empruntée ensuite les colons pour monter vers les hauteurs de la presqu’île, plutôt vers le nord-ouest. Broadway n’a peut-être pas existé sous une forme aussi longue à l’époque, mais c’était probablement un moyen de communiquer avec les parties septentrionales de ce qui sera l’Etat de New-York.

Le 6 mai 1626, le gouverneur hollandais Peter Minuit (1580 - 1638) achète l'île de Manhattan à ses occupants indiens (les Manhattes), pour moins de 25 dollars de verroterie et autres colifichets
Le 6 mai 1626, le gouverneur hollandais Peter Minuit (1580 - 1638) achète l'île de Manhattan à ses occupants indiens (les Manhattes), pour moins de 25 dollars de verroterie et autres colifichets
© Getty - Three Lions

Comment se passe la cohabitation entre les Indiens et les colons hollandais ?

Washington Irving, un écrivain américain, raconte la colonisation par les Hollandais dans Histoire de New York (1809). Il dit ce que l'on sait déjà, à savoir que les Hollandais sont arrivés en négociant leur présence avec les Lenape et ont payé soixante florins pour acquérir l’île de Manhattan, ce qui correspond aujourd’hui à 24 dollars. Tout ceci fait partie du folklore, les Indiens n’avaient pas les mêmes références que les colons en termes d'argent. Ce n’était pas effectivement de l’argent mais un avoir qu’a dû donner Peter Minuit contre la presqu’île. Les Indiens obtiennent un chaudron ou des perles, les valeurs ne sont pas correspondantes. La colonie qui s’appelait New Amsterdam a donc été pacifique pendant un certain nombre de décennies. Avec ironie, Washington Irving attribue cette paix civile au fait que les Hollandais étaient surtout des commerçants, des fermiers assidus, et avaient pour seul temps de contemplation les quelques heures passées dans leur hutte à fumer la pipe sans penser à rien. 

Au bout d’un certain nombre d’années, il y a quand même eu des troubles. Manhattan a été convoitée par les Anglais. En 1664, plutôt que de se battre contre les Anglais pour se maintenir seuls, les Hollandais ont eu la sagesse d’accepter la cohabitation. Autour de Manhattan, la présence d’Anglais était telle qu'ils auraient été probablement envahis, même en résistant. En 1664, l’île passe donc sous le contrôle des Britanniques et les Lenape conservent leur fidélité aux Anglais, pratiquement jusqu’à l’indépendance américaine.

Ce sont les Anglais ou les Hollandais qui participent à la transformation de ce qui deviendra Broadway ?

Ce sont les Anglais, définitivement. Broadway est le nom attribué par les Anglais et non par les Hollandais. C’était la piste la plus importante, la plus large qui existait à l'époque : broad veut dire large en anglais et way, le chemin. Broadway, qui était déjà probablement une piste, on ne peut pas dire une route, a été occupée peu à peu par les Anglais. Toute l’histoire de Broadway remonte donc à 1626 officiellement, mais je crois que cela a été exploité systématiquement par les Anglais à partir de leur présence en 1664.

Cette cohabitation entre Anglais et Hollandais se poursuit-elle ?

C’est un melting-pot qui s’installe. Il y a des vagues de migrations successives. Ce sont essentiellement des familles qui s’installent et qui cultivent des friches. Elles font du commerce, notamment de fourrures, l’or brun. Pour les colons, cela représentait l’essentiel des gains, étant donné la demande de fourrures et de peaux de la part des Européens. Il y a eu un mélange très rapide entre Hollandais, Suédois, Anglais, pas encore les Européens continentaux, cela viendra plus tard.

Plan de 1806, avec Broadway au nord est
Plan de 1806, avec Broadway au nord est
© Getty - The New York Historical Society

A partir de quel moment se situe le tournant ?

Pour comprendre l'histoire de Broadway, il faut partir de la 14e rue, au niveau de Union Square. Ce qui s’est passé dès la 14e rue est important pour expliquer comment Broadway est devenu le Broadway du théâtre et de la comédie musicale. A partir de la 14e rue, il s’est passé pas mal d’événements avant d’arriver à la 42e. A l’époque, la 14e rue était occupée par des migrants, qui s’étaient installés au XVIIIe siècle, venant du côté sud-est. Il y a alors une sorte de conjonction entre Broadway et le Bowery, une artère qui vient du sud-est, c’est-à-dire the Lower East-Side. C’est une partie de Manhattan qui a accueilli beaucoup de ghettos, de communautés, dont des Irlandais à partir de 1850. Il y a également des Asiatiques, mais aussi des Italiens.

On peut dire que Union Square combine, en somme, deux populations : une population assez stable, sur l’ouest, et une population, souvent très bruyante, très active, venant de l’Europe pauvre et qui s’est agglutinée dans le Bowery. C’était une zone populaire, où les nouveaux arrivants se sont mélangés avec des résidents plus anciens. Ils sont à la source d’une innovation culturelle, à savoir la création d’une sorte de compromis entre la culture traditionnelle britannique et la culture d’immigrants.

Au niveau de Union Square, il existe une rue Tin Pan Alley où se retrouvaient les éditeurs de musique au milieu du XIXe siècle. Le music-hall s’est donc composé avec ces sources multiples et des ethnies différentes. Les auteurs et compositeurs, qui se retrouvaient dans la 14e rue, sont ensuite arrivés en grandissant en nombre jusqu'à la 28e rue. Ils ont créé toute une nouvelle tradition, avec des nouveaux paroliers qui ont émergé. Les partitions étaient écrites très rapidement pour correspondre au goût du jour. C’est une culture populaire qui s’est développée, chantée par des auteurs sur des chariots itinérants. 

Ils se sont déplacés peu à peu de 1880 jusqu’à 1900, année qui correspond véritablement à l’arrivée de ces cohortes vers la 42e rue. Ils ont intégré la 42e rue à cette nouvelle culture. Parmi ces auteurs, il y a des célébrités comme Jerome Kern, George Gershwin, Cole Porter, Irwin Berlin, Richard Rogers. Ce sont des figures qui ont perduré pendant des années. Ils ont un attrait pour leur propre vision esthétique tout en respectant, ce qui pour eux, n’étant pas de leur propre culture, valait d’être assimilé.

C’est dans la 42e rue qu’évolue le spectacle que peuvent créer des compositeurs qui s’associent à des acteurs et des metteurs en scène. Ils s’inspirent à la fois de traditions européennes et de traditions locales, notamment la musique et la dramatologie des Africains-américains.

Les immigrants qui arrivent sont déjà des artistes ou ils le deviennent ?

Les Européens qui arrivent quittent un pays qui est en ruine : les guerres du XIXe siècle ont fait du continent un champ de ruine. Les gens partaient, mais ils avaient un statut, sinon de bourgeois, du moins de gens cultivés. Il y a eu une sorte de melting-pot culturel évident. 

Je pense à Fred Astaire, notamment, plusieurs décennies plus tard. Il s’inspire d’un personnage aristocratique, avec un chapeau haut de forme. Il glisse, tout en étant aristocrate, vers les claquettes, la danse africaine, et prend un air canaille. Il y a aussi une contre-culture qui consiste à danser sur des surfaces considérables ou des mini-surfaces, des clins d’œil, c’est ce qui fait le mélange. 

Vidéo : extrait de Broadway qui danse (Broadway Melody of 1940), film musical américain de Norman Taurog, avec Fred Astaire

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C’est ce foisonnement d’immigrations qui fait de Broadway un lieu d'effervescence ?

Tout à fait. Ce sont des gens qui ont une culture traditionnelle dont ils ne peuvent pas se séparer (techniques, valeurs, esprit) mais ils associent cet apport étranger à des gens, qui étaient eux-mêmes acteurs compositeurs. Ils pouvaient assimiler ce qu’ils pouvaient apprendre à Manhattan, tout en gardant leurs propres valeurs esthétiques et éthiques.

Quand on parle d’immigration, il faut penser qu’il y a deux mouvements possibles, en simplifiant. Il y a le push : si vous êtes menacés, ruinés, vous êtes poussés dehors, vous fuyez. Il y a aussi le pull : pour beaucoup, même dans cet état, il y aussi l’attirance, le rêve américain. A travers la comédie musicale, il y a à la fois la concession que l’on fait à une culture d'accueil et la représentation du rêve américain. Avec Gene Kelly, d'origine irlandaise, et Vincente Minelli, d'origine italienne, il y a cette idée de pull.

George Gershwin a par exemple contribué à une sorte de conciliation entre ses inspirations d’Européen, sa culture juive et les rythmes, les airs et les attitudes des Noirs Américains. La psychologie des personnages dépend autant de l’environnement que de l’innée : c’est la querelle entre l’innée et l’acquis. George Gershwin s’efforce de s’adapter à des cultures étrangères, tout en conservant son universalité d’auteur compositeur blanc et juif.

Affiche pour un spectacle à Broadway de la compagnie Ziegfeld Follies.
Affiche pour un spectacle à Broadway de la compagnie Ziegfeld Follies.
© Getty

Quels sont les premiers moments marquants à Broadway ?

Il y a des revues, les Follies en anglais. Les premières représentations sont celles des revues burlesques, des scénettes comiques et notamment les minstrel show : des représentations de Noirs par des Blancs qui sont passés au charbon de bois et sont très populaires. Ce n’est pas raciste car ils empruntent le système à la culture noire américaine qui avaient des minstrel show dans les endroits du sud où ils vivaient. Les minstrel show sont des spectacles comiques, repris par des Blancs qui réutilisent tout l’arsenal de la danse cat walk et du chant. Petit à petit, apparaît ce qui s’appelle le Book Musical : des scénarios écrits, des pièces présentées de plus en plus sophistiquées, qui vont créer un nouveau genre. 

Les premières comédies musicales sont des séries de sketch. La compagnie la plus célèbre, qui s’appelle les Ziegfeld follies, invente un nouveau mode d’élégance féminine avec les Ziegfeld Girls. C'est à ce moment-là, que sont intégrés des scénarios de Book Musical : toutes les pratiques individuelles (claquettes, chant, danse) sont intégrées à l’intrigue dramatique. De nouveaux auteurs comme Jerome Kern font ce genre de choses. 

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Puis, il faut attendre 1924 avec Lady Be Good ou Tip Toes en 1925. Enfin, en 1927, c'est l'année de Show Boat, écrite par Jerome Kern_._ Il s'agit d'une comédie musicale dramatique, avec pour thème une fille qui découvre qu'elle est métisse, sur un bateau-spectacle qui parcourt le Mississippi. La transition se fait ensuite avec Fred Astaire qui est issu des shows des années 1920 et qui, à partir de 1927-28, va passer à Hollywood au cinéma, voyant toutes les possibilités que crée la représentation sur l’écran. La comédie musicale à Broadway connaît donc une grande extension jusqu'à 1927 et l’arrivée du cinéma. Elle finit par stagner et il faut attendre 1943 pour revoir des grandes représentations de comédies musicales, comme Oklahoma !. C'est une pièce qui revient au folklore américain, elle dépeint des cow-boys et des couples d'éleveurs de l’Oklahoma :  une sorte de pastorale pour revivifier l’esprit national pendant la guerre.

Il y a aussi d’autres comédies musicales qui jouent sur la guerre du Pacifique, où on voit des militaires qui tombent amoureux des filles locales. Il y a tout un mouvement patriotique qui se développe. Après, c’est autre chose, à partir des années 60, c’est plutôt la critique du système. La comédie musicale devient une sorte d’étude sociologique, comme avec West Side Story en 1957. Elle insiste, non pas sur les fastes du décor et les effets spectaculaires de la comédie musicale. C’est un univers clos du ghetto où s’affrontent les jeunes, originaires de la classe ouvrière blanche, et les Portoricains, une sorte de remake de Roméo et Juliette.

Comment ce terreau fertile à la comédie musicale perdure à Broadway ?

Il y a une quarantaine de théâtres entre entre la 42e et la 54e rue, dans le Theater District, dont beaucoup se consacrent à la comédie musicale. 

Le tronçon entre Times Square et les quarante théâtres jusqu’à Central park est surnommé the Great White Way, la grande allée blanche et illuminée. Les comédies se sont ensuite transportées dans toute l’Amérique et à l’étranger. Il y a de la compétition, c’est un système libéral, chacun investit : il s’agit de produire une comédie musicale qui tiendra la route dans le pays mais aussi à l’étranger.

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