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Mort de Bruno Latour : comprendre "le philosophe français le plus célèbre et le plus incompris"

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Portrait de Bruno Latour, à Paris le 3, février 2021.
Portrait de Bruno Latour, à Paris le 3, février 2021.
© AFP - JOEL SAGET

Philosophe de l'écologie politique, l'anthropologue et intellectuel Bruno Latour est mort ce 9 octobre 2022 à 75 ans.

"Le philosophe français le plus célèbre et le plus incompris" selon le New York Times, un "dynamiteur des mythes modernes et penseur de la crise climatique" présente L'Obs, un "penseur du vivant", choisit Le Monde . Sociologue, anthropologue et philosophe des sciences et des techniques, professeur émérite associé au médialab de Sciences Po , Bruno Latour jouissait d'une grande notoriété internationale en tant qu'intellectuel français - et presqu'aucun article de presse ne manquait de le rappeler. Reconnu pour ses travaux sur l'écologie et le vivant, mais aussi le numérique et les arts politiques, il intégrait en 2007 le cercle prisé des dix auteurs les plus cités dans les travaux académiques en sciences humaines. Il est mort ce 9 octobre, à l'âge de 75 ans.

Comme de nombreux intellectuels, Bruno Latour s'était récemment saisi de la crise pandémique comme objet de réflexion écopolitique. Dans ses "leçons du confinement à l'usage des terrestres" (sous-titre de son essai Où suis-je ?, paru aux éditions La Découverte en 2021, juste après l'immense succès d' Où atterrir ? Comment s'orienter en politique), on se découvrait avec lui changés au réveil en cancrelats, Gregor Samsa version anthropocène, engoncés dans une "carapace de conséquences chaque jour plus affreuses que [l'on doit] apprendre à traîner" - une gorgée de café au goût de sol tropical ruiné, un tee-shirt taché par la misère d'un enfant bangladais, un repas dégageant des bouffées de méthane… - et sommés de réapprendre à vivre sur le terrain de nos termitières. Cette description métaphorique du (re)devenir-insecte, stimulante pour les uns, agaçante pour d'autres , était l'une des récentes inventions de Bruno Latour. Une voix influente parmi les penseurs contemporains qui, au croisement de l'anthropologie et de la philosophie, nous invitait à repenser le vivant en situation de crise écologique - ou plutôt de "nouveau régime climatique" comme il l'exprimait dans Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique (La Découverte, 2015), équivalent sur le plan politique de ce qu'est l'anthropocène en géologie. Depuis 2020, il avait justement mis en place avec le consortium Où atterrir ? des ateliers de description des conditions matérielles d’existence des habitants, pour appréhender cette crise écologique dont la pandémie lui semblait, en quelque sorte, sonner la répétition générale.

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S'exprimant en différentes langues de sciences humaines et sociales, la pensée de Bruno Latour ne se bornait pas au seul thème de l'écologie politique. Pour jauger la largeur du champ "latourien", rappelons qu'on lui doit aussi une ethnographie du Conseil d'Etat, une analyse du projet (raté) de métro automatique "Aramis", ou encore une enquête sur le quotidien d’un laboratoire de neuroendocrinologie américain. Latour est aussi le penseur de concepts novateurs comme la "zone à défendre" ou la théorie sociologique de "l'acteur-réseau", et l’initiateur de projets institutionnels visant à décloisonner les sciences, via la fondation du Medialab de Science Po (un "laboratoire de recherche interdisciplinaire sur la place du numérique dans nos sociétés") ou la création d' un enseignement d’expérimentation en Arts Politiques (SPEAP) . Ces dernières années, le chercheur s'était aussi fait commissaire d'expositions : Iconoclash (2002) et Making Things Public (2005) au Centre d'art et de technologie des médias de Karlsruhe, ou plus récemment, en tant que curateur de la Biennale de Taipei en 2020.

1h 19

Avant d'être un philosophe à la mode, un philosophes "des modes"

Né en 1947 à Beaune, Bruno Latour se passionne pour la philosophie dès le lycée. "Dès le premier cours de philosophie, j'ai su que je voulais être philosophe", racontait-il sur France Culture, en 2019 . "J'étais dans une section où on faisait des mathématiques ; ça me paraissait d'un arbitraire absolu. Les positions, les axiomes… rien de tout ça ne me paraissait crédible. Et puis, le premier cours de philosophie, en travaillant Die Geburt der Tragödie de Nietzsche, je me suis dit : Ah ! Enfin, quelque chose qui correspond à une recherche de la vérité !" se souvenait-il avec enthousiasme. Scrupuleux, le jeune homme avait tout de même pris soin de passer un test auprès d'une psychologue conseillère d'orientation ; le verdict fut limpide : "Elle a conclu que je ne pouvais rien faire d'autre que de la philosophie."

Reçu premier à l'agrégation, il quitte la Côte d'Or pour la Côte d'Ivoire où il se forme à l'anthropologie. C'est à Abidjan, dans un laboratoire de l'O.R.S.T.O.M., qu'il fait sa première enquête de terrain sur l'ivoirisation des cadres des usines de la ville, tout en menant à bien la rédaction de sa thèse de philosophie intitulée "Exégèse et ontologie", dans laquelle il consacrait une large part à Charles Péguy. Derrière l'apparent grand écart se dessinait déjà le projet philosophique de Bruno Latour, inspiré, justement, des méthodes empiriques des sciences sociales : l'examen des différents modes de vérité. Pourquoi ne pourrait-on pas, par exemple, appliquer les outils anthropologiques aux différentes "formes de vérités les plus typiques de la modernité" telles que la science, la religion, la politique ou la technique ? Si la vérité n'est pas relative en soi, selon Bruno Latour elle est en revanche relative aux modalités et domaines dans lesquels elle s'exprime. Le souci du philosophe est alors de veiller à ce qu'aucun de ces modes n'apparaisse plus légitime qu'un autre :

"Je voulais étudier empiriquement les différents régimes de vérité. Donc j'ai cherché les moyens de le faire. J'ai appris le métier d'ethnographie à Abidjan et ensuite, j'ai essayé de me déplacer dans le monde, en Californie d'abord, puis en France pour poursuivre mon projet : la recherche des modes de vérité différents, donc de la juxtaposition et de la superposition des modes de vérités, la philosophie étant l'un des moyens d'éviter que l'un de ces modes prenne le pas sur les autres, éviter l'hégémonie du mode religieux ou l'hégémonie du mode scientifique, ou l'hégémonie du mode juridique ou du mode politique." Bruno Latour

"Je fais de la philosophie, mais par des méthodes qui sont empruntées, des sciences sociales à la sociologie, à l'ethnographie et à l'anthropologie, résumait-il dans Les Chemins de la philosophie . J'ai donc une version non-professionnelle, disons, de la philosophie". Ou plutôt tout-terrain.

45 min

Repenser les sciences via la théorie de l'acteur-réseau

S'inscrivant dans la lignée de l'historien et physicien Thomas Kuhn qui contesta la neutralité de la science et des techniques, et inspiré par la tradition pragmatiste et des auteurs comme James, Dewey ou Whitehead, les travaux de Bruno Latour doivent également beaucoup à ses collègues de l'école des Mines comme Michel Callon, ainsi que celle qu'il présente comme son véritable "maître" : la philosophe des sciences Isabelle Stengers .

Suivant ses premiers travaux d'anthropologie, Bruno Latour propose de nouveaux schémas de compréhension des méthodes scientifiques. Sa thèse, telle qu'il l'élabore notamment dans l'ouvrage La Vie de laboratoire co-signé avec le sociologue des sciences Steve Woolgar (publié en 1979, 1988 pour la traduction française), consiste à dire que les objets de l’étude scientifique sont des constructions sociales. "Comment se fabriquent les faits et comment deviennent-ils solides ? Comment les compétences des personnes, les financements de l'institution, les instruments utilisés par les chercheurs finissent-ils par produire des faits assurés même s'ils n'ont rien d'absolu ? Les chercheurs connaissent bien la liste incroyablement longue des éléments nécessaires à la stabilisation de leurs découvertes, mais à l'époque, ils n'osaient pas parler d'argent, d'instrument, de pouvoir, de politique", expliquait-il dans un entretien au magazine Sciences Humaines.

On retrouve agissante dans cette étude la "théorie de l'acteur réseau" qu'il élabora notamment avec ses collègues de l'école des Mines. Au-delà des acteurs classiques des liens sociaux que sont les femmes et les hommes qui composent nos sociétés, cette conception sociologique entend prendre en compte les "non-humains". Les objets, les plantes, les entités géologiques, la terre, etc., sont autant d'"actants" qui communiquent avec nous de multiples façons. "Loin d’être une denrée stable et certaine, le social n’est qu’une étincelle occasionnelle produite par le glissement, le choc, le léger déplacement d’autres phénomènes, non sociaux", écrit-il dans La Fabrique du droit (2002).

Bruno Latour opère ainsi avec la sociologie de l'acteur-réseau un déplacement par rapport à la tradition sociologique issue de Durkheim. "Le collectif est fait d'associations qui prennent en compte, au-delà des humains, de nombreux acteurs non humains, par exemple les réglementations dictées par le droit, ou encore les contraintes techniques que nous imposent les objets, résumait-il. (...) Nous avons voulu reconstituer la sociologie non pas comme science du social, mais comme science des associations entre différents acteurs qui interviennent en réseau." Dans L’Espoir de Pandore (2001), sous-titré "Pour une version réaliste de l’activité scientifique", Bruno Latour répond aux accusations de relativisme qui vise cette nouvelle forme d'anthropologie des sciences, explorant les disputes philosophiques qui touchent les science studies.

58 min

En Gaïa, trouver une piste d'atterrissage

Le travail socio-anthropologique de Bruno Latour sur nos institutions modernes, notamment celles du domaine scientifique, a annoncé ses travaux plus récents autour des questions écologiques. De Politiques de la nature à Où atterrir ? en passant par Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, l'anthropologue philosophe a décrit l'avènement d'un "nouveau régime climatique". Par cette expression, il désigne le nouveau contrat social dont la rédaction nous est imposée par les bouleversements écologiques caractéristiques de l'anthropocène, cette période d'accélération des conséquences insoutenables des activités humaines sur l'écosystème terrestre. Entre alors en scène l'acteur "Gaïa", nom que Bruno Latour emprunte au scientifique James Lovelock pour qualifier ce système autorégulateur qui permet de maintenir la vie sur terre, potentiellement bouleversé par les actions des "terrestres".

"L’ancienne Nature disparaît et laisse la place à un être dont il est difficile de prévoir les manifestations. Cet être, loin d’être stable et rassurant, semble constitué d’un ensemble de boucles de rétroactions en perpétuel bouleversement. Gaïa est le nom qui lui convient le mieux. (...) En explorant les mille figures de Gaïa, on peut déplier rétrospectivement tout ce que la notion de Nature avait confondu." Bruno Latour, Face à Gaïa, 2015

Considérant que les humains et non-humains ne peuvent plus être envisagés en fonction de l'opposition occidentale nature-culture, Latour dépeint un monde mû par des "puissances d'agir". Pour faire face, Latour plaide pour la recomposition d'un monde commun, passant par une négociation politique avec l'ensemble des composants, y compris les virus, qui forment les environnements que nous habitons. Recomposition, négociation… et même métamorphose. Après avoir décrit, dans Où atterrir, l'opposition politique qui régit notre humanité mondialisée, entre les tenants du "Hors-sol" (les climatosceptiques, par exemple) et ceux qui désirent retrouver un ancrage terrestre, Latour lançait dans Où suis-je ? un appel à la relocalisation. Non pas un retour au "local" entendu comme un mouvement de repli, mais une ré-habitation de l'environnement auquel on appartient. Autrement dit, un retour "sur terre" plutôt qu'"à la terre", nous invitant à pleinement assumer notre position d'êtres vivants confinés dans une biosphère aux ressources limitées - une situation que la pandémie du Covid-19 nous a rappelée.

"On est confinés chez nous et, quand on sortira de chez nous, on sera encore confinés, cette fois-ci positivement, mais à l'intérieur d'un espace dont on aura mesuré les limites et la consistance, (…) ce que j'appelle le deuxième confinement : on est à l'intérieur de la terre, pas dans un espace infini. C'est quelque chose qu'on savait, mais on l'avait oublié." Bruno Latour, sur France Culture

46 min

Dans cette optique, le penseur avait publié à l'issue du premier confinement un questionnaire d'autodescription de ce dont on estime avoir besoin et partant, d'exposé du monde dans lequel on vit - ou veut vivre. On y trouvait des questions comme "Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?" ou  "Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?" Une des nombreuses initiatives participatives du philosophe, sortes de porte-voix pour que sa pensée résonne au-delà des cercles académiques, et agisse.

"Je suis le plus influent à l'étranger, reconnaissait sans ambages Bruno Latour, interrogé sur sa renommé à l'antenne de France Culture . C'est normal, regardez la chance que j'ai eue. Je commence grâce à la sociologie des sciences, à travailler cette question de la vérité scientifique juste au moment où on commençait à voir qu'elle avait besoin d'un peu de soutien et que ce n'était pas l'épistémologie qui allait la faire. J'ai la chance d'écrire Nous n'avons jamais été modernes en 89, au moment de la chute du Mur, où tout le monde dit que l'histoire est finie et moi, je dis : attendez, c'est la question simultanée du communisme et de l'écologie qui est maintenant rouverte et il faut tout recommencer. Et ensuite, je tombe vingt ans après sur Gaïa. J'ai quand même, reconnaissez-le, eu un peu raison sur tous ces sujets…"

Chance ou raison ? Et le philosophe de répondre : "J'ai eu la chance d'avoir raison".

33 min