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Bruno Podalydès : "Le cinéma, c’est une affiche, faire le noir, sortir dehors, être à plusieurs"

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Bruno Podalydès, au centre, dans "Versailles Rive Gauche", son film sorti en 1993.
Bruno Podalydès, au centre, dans "Versailles Rive Gauche", son film sorti en 1993.

20 ans après. A 55 ans, Bruno Podalydès a réécouté une interview qu'il avait donnée sur France Culture en 1996 alors que "Versailles Rive Gauche", son premier succès, n'avait que trois ans. Cinéaste reconnu vingt ans plus tard, il raconte sa vision du cinéma et son désir de se renouveler à chaque film.

Bruno Podalydès a passé un moment à faire de petites gravures sur lesquelles il inscrivait simplement le mot Cinéma - “C’est dire à quel point il me fait rêver.” Rêver au point d’hésiter à trop dire, trop énoncer. Par peur de faire cuistre, lui qui a réécouté cette archive de 1996, lorsque Thierry Grillet l’interviewait dans la série radiophonique “L’âge des possibles” consacrée aux jeunes trentenaires prometteurs - “J’étais très gêné de me récouter. Cette espèce d’assurance de jeune mec à l’époque, complètement invraisemblable alors que je n’avais fait que deux films et que j’assénais des vérités, c’est très curieux” :

Bruno Podalydès dans "L'âge des possibles" le 16/08/1996

48 min

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Ne pas trop en dire, aussi, pour éviter de figer les choses. Le cinéaste aime le coq à l’âne et les idées qui restent un peu en l’air. On dirait que ça le rassure, même s’il s’excuse constamment pour des réponses parfois en pointillées. Certaines certitudes ont pourtant bravé les deux décennies qui se sont écoulées depuis cette émission d’archive, diffusée à l’époque alors qu’il avait connu le succès de “Versailles Rive Gauche” (1993) et montait “Dieu seul me voit” (qui sortira en 1998) :

Je suis étonné de voir que je commençais déjà a dire que certains font des films de guerre et que moi je fais des films de paix. J’ai continué de penser ça à chacun de mes films : montrer la vie normale telle qu’elle devrait s’écouler. Le meilleur moyen de “résistance”, même si même ce mot devient galvaudé, c’est de ne pas perdre de vue la vie normale. Continuer à croire que c’est ça, nos idéaux. Continuer de les montrer plutôt que perdre du temps à désigner ce qui pourrait les fausser, les corrompre. Je continue de croire à ça.

Fuyant la démonstration, Bruno Podalydès cherche aussi à surprendre. A commencer par lui-même. Devenu fou de backgammon à l’âge adulte après des vacances d’ennui où les pions de buis incarnaient un grand vide, il place très haut la ruse à maintenant 55 ans. Et voit le cinéma comme un art de la ruse, quitte à jouer avec lui-même en changeant sans cesse la façon d’aborder son artisanat : si certains films étaient écrits au métronome, il raconte en avoir tourné d’autres “en avançant à vue”, ignorant à peu près tout de la scène suivante et sans aucune fin en tête. En ressort un univers singulier, souvent empreint d’une poésie comique.

En 1996, il confiait que faire rire était quelque chose qu’il assumait enfin. La chose l'étonne un peu avec deux décennies de recul, même si ce fidèle de Nanni Moretti n’a jamais voulu écrire “comédie” sur une affiche... "d'abord par peur de vendre la peau de l’ours” :

Faire rire, c’est comme la poésie, faut que ça arrive sans que ce soit voulu. Si c’est volontaire, c’est mal barré. Tous mes films sont des comédies et je n’ai jamais eu honte de ce mot que je trouve même noble.

Et Podalydès de citer Jean Renoir, son maître, qu’il convoquait déjà largement au micro il y a vingt ans :

Ca m’a touché de voir qu’il y a 20 ans je disais déjà que c’était mon cinéaste de chevet. Je connais Renoir de manière quasi intime : sa voix, sa pensée en tous temps. Il parle justement de son expérience du doute, de sa volonté de ne jamais formuler un message avant un film. Il confie par exemple avoir découvert tard que “La grande illusion” racontait que les clivages d’une société pouvaient passer autrement que par la nation mais par les métiers et la structure horizontale de la société. Je trouve très beau de raconter que c’est en voyant le film, avec des spectateurs, qu’il le découvre.

Après sept longs métrages et pas mal de formats courts, Bruno Podalydès ne fait plus de dossier de presse fouillé, “aucun texte comme ceux que pouvait faire brillamment Truffaut” pour “surtout ne pas refermer des portes : je suis très très attaché à la liberté du spectateur, qu’il ressente des choses, qu’on puisse en parler après ensemble mais je ne veux surtout pas conduire la pensée”. Le réalisateur qui préfère ne pas voir la tête de l’écrivain sur la jaquette en librairie aime au contraire traîner dans les avant-premières en public et les débats avec les spectateurs, pour prendre conscience au micro, en répondant aux questions, de ce qu’il a cherché à dire. Une sorte de mi-chemin entre l’exégèse et l’épuisement du sujet :

Il faut tuer le reste de désir après un film. Souvent, ça se fait en douceur au bout de quinze débats, on fait le deuil du film? Par exemple plus envie de faire de kayak depuis que mon dernier film, “Comme un avion”, est sorti. C’en est même troublant. Je sais que ça m’oblige à passer à autre chose.

Sauf que, depuis vingt-quatre ans, les gens le renvoient souvent à “Versailles Rive Gauche” , avec “cette espèce de sourire particulier” qu’il a bien l'impression d'avoir retrouvé à la sortie de “Comme un avion” en 2015 :

C’est très difficile d’aller de l’avant parce qu’on est obligé de se retourner, voir ce qu’on a fait. J’ai horreur de l’idée d’exploiter un filon, du coup je regarde ce que j’ai fait pour ne pas le refaire. Il y a l’attente des spectateurs, naturelle, mais moi je continue à avancer avec ma petite lampe de poche. Ce n’est pas évident quand un film est très bien reçu parce qu’il vous est soumis à nouveau, alors que vous vous êtes déjà en train d’avancer. C’est un peu comme revoir un ex-compagnon ou une ex-compagne alors que vous débutez une nouvelle histoire. On n’a pas du tout envie de renier l’histoire ancienne, mais on n’est plus là.

Lui qui dit s’être facilement mis au numérique s’interroge sur les nouveaux formats. Les séries “The wire” ou “Breaking bad” lui font l’effet d’”expériences de cinéma, comme disait Resnais” avec qui Bruno Podalydès a collaboré à la fin de sa vie. Les séries l’intéresseraient, n’était l’industrie derrière et une mécanique qui lui fait l’effet d’une approche trop productiviste et sans doute un peu mécanique.

Pourtant, “Dieu seul me voit” a commencé à s’écrire comme ça. Il aurait rêvé d’une sortie en six épisodes de 50 minutes au cinéma, a mis un certain temps à faire le deuil de ses six heures de film lorsque c’est d’un long métrage de deux heures au format plus orthodoxe qu’il s’est agi d’accoucher. Finalement, dix ans plus tard, Bruno Podalydès signait en DVD et en VOD ce qu’il a appelé la “version interminable” de “Dieu seul me voit”. L’hybridation des formats titille celui qui défend la singularité et se souvient que “Versailles Rive Gauche”, son premier succès en salle, faisait… 45 minutes et a connu un circuit classique de distribution - “J’étais d’une grande insouciance”.

Aujourd’hui, lui qui dit que “tout est politique, y compris quand on monte un film” mais travaille toujours avec Pascal Caucheteux, le même producteur (Why not production), cite Pascale Ferran, autre invitée de “L’âge des possibles” il y a vingt ans, et son combat pour “les films du milieu”, “ces films qui ne veulent pas se départir de l’aspect “auteur” mais veulent toucher un public le plus grand possible et donc prétendre à des moyens financiers à mi-chemin entre le gros film de box office et le film fauché… car après tout, on travaille avec des gens, tout le monde doit être payé correctement”.

Bruno Podalydès n’est pas de ceux qui annoncent mélancoliquement la fin du cinéma. Il fuit même ces “effets d’annonce” crépusculaires. Mais s’interroge sur l’expérience qui s’installe avec la video à la demande et ces “grands écrans que les gens installent chez eux et qui sont tout de même très petits”.

Il me manque quand même le spectacle. Le cinéma, c’est une affiche, faire le noir, sortir dehors, être à plusieurs. Je crois que si mes films allaient directement en VOD [vidéo à la demande, ndlr], je serais, moi, un peu frustré, et en demande de public. Je ne me fais pas du tout à l’idée qu’on puisse tous télécharger des fichiers et regarder les films comme ça. Si les gens téléchargent les films et les regardent à une dizaine, pourquoi pas… à ce moment-là le cinéma revient.

Découvrez toute la série de portraits avant / après avec quinze personnalités de "L'âge des possibles" retrouvées vingt ans plus tard en entretien.

Archive INA - Radio France

Biographie de Bruno Podalydès

par Anthony Richard, de la Documentation de Radio France :

Réalisateur, scénariste et acteur, Bruno Podalydès est né à Versailles en 1961. Prenant la ville qui l’a vu naître et grandir comme toile de fond de ses premières réalisations, il est récompensé d’un césar du meilleur court-métrage pour "Versailles rive-gauche" puis de la meilleure première œuvre pour "Dieu seul me voit". C’est pourtant avec l’adaptation du Mystère de la chambre jaune d’après Gaston Leroux qu’il va connaître son plus grand succès au cinéma. Son œuvre, essentiellement composée de comédies légères avec son frère Denis pour premier rôle, fait la part belle à l’absurde, au comique de situation, mettant en scène des personnages hors du temps, en douce crise existentielle, souvent maladroits et décalés. Dans son dernier film, "Comme un avion", il campe le personnage principal. Un rôle sur mesure, aux allures d’autoportrait.

Filmographie longs métrages :

  • Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) (1998)
  • Liberté-Oléron  (2001)
  • Le Mystère de la chambre jaune (2003)
  • Bancs publics (Versailles Rive-Droite) (2009)
  • Adieu Berthe, l'enterrement de Mémé (2012)
  • Comme un avion (2015)