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"C'est un trajet entre le 'je' et l'universel" : "Le Jeune homme" le nouveau succès d'Annie Ernaux

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Annie Ernaux lors du Festival international du livre d'Édimbourg en août 2019 à Édimbourg, Écosse.
Annie Ernaux lors du Festival international du livre d'Édimbourg en août 2019 à Édimbourg, Écosse.
© Getty - Roberto Ricciuti / Contributeur

Critique. Le 5 mai 2022, les éditions Gallimard ont fait paraître "Le Jeune homme" le nouveau roman de l'autrice Annie Ernaux, un court texte à la première personne. Qu'ont pensé nos critiques de ce récit ?

Le Jeune homme, paru aux éditions Gallimard le 5 mai dernier, est le dernier ouvrage de l'autrice Annie Ernaux, "la pièce maîtresse de l'écriture" de l'écrivaine, peut-on lire dans Les Inrockuptibles. L'actualité de l'autrice est dense puisque dans le même temps, les éditions de l'Herne font paraître un Cahier Annie Ernaux, revenant sur son œuvre et regroupant de nombreux inédits, des extraits de son journal intime, des lettres et des photos, tandis que Annie Ernaux présente son premier film à la Quinzaine des réalisateurs du 75e Festival de Cannes, co-réalisé avec son fils David, et intitulé Les Années Super 8.

Alors de quoi parle son nouveau roman "Le Jeune homme" ?

Dans ce court texte d'une quarantaine de pages, écrit à la première personne, Annie Ernaux raconte sa relation passée avec un homme de 30 ans son cadet - alors étudiant à Rouen - dans les années 1994-1997. À propos de cette relation, l'autrice écrit : "Avec lui, je parcourais tous les âges de la vie, de ma vie." Anonymisé, le jeune homme qu'elle dépeint était déjà apparu - brièvement - dans son autobiographie, Les Années, parue en 2008. Ce nouveau récit d'une histoire d'amour permet de comprendre le rapport qu'entretient l'autrice à l'écriture et au temps.

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"Il y a cinq ans, j'ai passé une nuit malhabile avec un étudiant qui m'écrivait depuis un an et avait voulu me rencontrer. Souvent j'ai fait l'amour pour m'obliger à écrire. Je voulais trouver dans la fatigue, la déréliction qui suit, des raisons de ne plus rien attendre de la vie. J'espérais que la fin de l'attente la plus violente qui soit, celle de jouir, me fasse éprouver la certitude qu'il n'y avait pas de jouissance supérieure à celle de l'écriture d'un livre. C'est peut-être ce désir de déclencher l'écriture du livre - que j'hésitais à entreprendre à cause de son ampleur - qui m'avait poussée à emmener A. chez moi boire un verre après un dîner au restaurant où, de timidité, il était resté quasiment muet. Il avait presque trente ans de moins que moi." Annie Ernaux, Le Jeune homme (Gallimard, 2022) extrait du début de l'ouvrage.

À lire aussi : La vraie vie
58 min

Les avis de nos critiques

Marie Sorbier, rédactrice en chef de I/O Gazette et productrice d'Affaire en cours sur France Culture : "C'est un trajet entre le 'je' et l'universel"

Dans le Cahier de l'Herne paru le 4 mai et consacré à Annie Ernaux, l'autrice revient sur le choix du titre de son ouvrage L'Événement : "l'événement et non l'avortement, entre les deux il y a la distance entre l'universel et le singulier", pour Marie Sorbier, le même mécanisme est appliqué dans l'écriture de son nouvel ouvrage, Le Jeune homme : "C'est un trajet entre le 'je', son expérience de femme mûre avec un homme très jeune, et l'universel. Moi, j'ai eu la sensation d'un précipité chimique, une condensation de tout ce qui fait l'écriture d'Annie Ernaux, tout ce qui fait que l'on aime."

Néanmoins, la productrice déplore une certaine frustration due à la longueur de l'ouvrage : "Il y a un goût de trop peu. C'est extrêmement court. Évidemment tout y est, évidemment elle maîtrise [...] mais ça m'a quand même frustré dans ma lecture. Il y a plein de thèmes qu'elle évoque qui sont absolument passionnants, [...] son rapport à l'écriture, à la vie, l'imbrication du livre L'Événement dans ce roman-là. [...] Toutes ces imbrications de l'écriture sont passionnantes, mais c'est trop court, c'est une frustration terrible."

"C'est vraiment un livre sur l'écriture"

Ce nouveau roman d'Annie Ernaux rend hommage à l'écriture et au rapport que l'écrivaine entretient à celle-ci, au travers un voyage dans le temps et dans ses souvenirs. Pour Marie Sorbier, cet ouvrage dépasse l'histoire d'amour : "Je voulais revenir sur l'exergue, je trouve que l'exergue de ce livre dit tout du livre, je vous la lis : 'Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu'à leur terme. Elles ont été seulement vécues.' Et pour moi, c'est plus qu'une histoire d'amour, c'est vraiment un livre sur l'écriture, sur le processus de l'écriture, […] c'est un manifeste de comment on écrit, et pourquoi on écrit."

Dans cet ouvrage sur lequel Marie Sorbier conclut, Annie Ernaux convoque parallèlement le récit de L'Événement : "Je crois que l'idée principale de ce livre, c'est que c'est un livre sur la maïeutique : comment on accouche de quelque chose et là, on revient à cet encadrement de 'L'Événement'. Je trouve ça très cohérent de sa part."

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Johan Faerber, co-rédacteur en chef du site Diacritik et essayiste : "C'est un livre qui n'est pas dans la longueur, mais dans la profondeur [...] une sorte de précipité de l'ensemble de l'œuvre d'Annie Ernaux"

Johan Faerber revient sur la longueur du récit qui n'a pas provoqué chez lui de frustration, mais une agréable surprise : "Moi, bizarrement, j'ai trouvé que c'était un livre qui n'était pas trop court : un livre qui n'était pas tellement dans la longueur, mais dans la profondeur."

À propos de l'imbrication d'écriture entre ce nouvel ouvrage et L'Événement, Johan Faerber rejoint la productrice d'Affaire en cours et voit dans ce récit une "synthèse de l'œuvre" prolifique de l'autrice : "Ce livre rejoue pour moi une sorte de précipité de l'ensemble de l'œuvre d'Annie Ernaux. C'est une sorte de synthèse, comme si on était dans une espèce de spectre ou de fantôme de l'œuvre. Moi, tout de suite, ça a fait écho à un des livres qui a fait le succès d'Annie Ernaux au début des années 90, 'Passion simple', où elle racontait la passion qu'elle avait pour cet amant venu de l'Est [...]. Et j'ai trouvé que c'était précisément le contrepoint de 'Passion simple'. Ici ce serait plutôt une passion dédoublée, puisque là, ce contrepoint s'accompagne d'une sorte de récit dont moi, je vois deux fils."

Entre Flaubert et Proust

Si le titre de l'ouvrage semble placer "le jeune homme" au cœur du récit, Johan Faerber y voit davantage un fantôme : "C'est une sorte de trou noir, de fantôme, et on a l'impression qu'il est toujours une surface de projection de ce qu'Annie Ernaux a pu être, ce jeune homme, c'est un peu sa madeleine, c'est un peu son côté Flaubert. Si Flaubert a dit 'Madame Bovary, c'est moi', Annie Ernaux pourrait dire 'Le jeune homme, c'est moi'. Il y a cette espèce d'échange où elle sonde sa vie au regard de la vie de ce jeune homme dans lequel elle se projette."

Convoquant Flaubert, l'essayiste voit aussi dans ce récit une forme d'écriture proustienne : "Cette relation existe sous la bannière de ce qu'elle nomme la création continue. Elle se voit elle-même comme personnage de fiction, elle se crée elle-même. Il y a une injonction à faire l'histoire et à écrire cette histoire qui fait de ce récit, effectivement, quelque chose d'assez proustien. [...] Le jeune homme, c'est un peu son Albertine [cf. 'À la recherche du temps perdu'], il y a quelque chose d'assez beau dans cette relation, et dans la manière dont l'écriture récupère tout ce qui, dans la vie, peut permettre de faire œuvre."

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Et maintenant, à vous de vous faire votre avis !

Écoutez ou réécoutez l'ensemble des critiques à propos du roman Le Jeune homme d'Annie Ernaux dans le studio de La Grande Table critique ⬇️

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