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"C'est une série qui provoque un effet d'épuisement" : le succès controversé de la saison 2 d'Euphoria

Rue (Zendaya) et Jules (Hunter Schafer) sont au cœur d’une relation amoureuse conflictuelle dans cette nouvelle saison. ©HBO
Rue (Zendaya) et Jules (Hunter Schafer) sont au cœur d’une relation amoureuse conflictuelle dans cette nouvelle saison. ©HBO

Critique . Ces dernières semaines, il était difficile de ne pas entendre parler de la deuxième saison de la série "Euphoria" diffusée sur OCS et Canal +. Pourquoi cette nouvelle saison fait-elle autant de bruit et qu'en ont pensé nos critiques ?

La série Euphoria, diffusée sur HBO et Canal +, créée par Sam Levinson, est une adaptation américaine de la série israélienne du même nom, créée en 2012 par Ron Leshem. En France, la saison 1 - diffusée en 2019 - avait discrètement fait parler d'elle, quand la saison 2 fait grand bruit sur les réseaux sociaux. Si la remarquable performance des acteurs est largement soulignée par la critique, quelles controverses lui sont portées ?

  • Alors, de quoi parle la série Euphoria ?

La série raconte l'histoire de Rue Benett, une jeune fille de 17 ans tout juste sortie de cure de désintoxication. De retour au lycée, elle fait la rencontre de Jules Vaughn, une adolescente trans. Autour de ces deux personnages se succèdent leurs camarades, dressant un portrait d'une jeunesse sans tabous où s'entremêlent les névroses des personnages, la drogue, les relations amoureuses et les réseaux sociaux…

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  • Les avis de nos critiques

Mathilde Wagman, productrice déléguée de "Par les temps qui courent" : "Loin de déconstruire quoique ce soit, la série renforce les stéréotypes"

Euphoria n'invente rien, il s'agit d'une énième variation sur le genre de la série adolescente - des lycéens mis en scène dans le high school américain - mais la série ambitionne de prendre le contre-pied de cet univers plein de bons sentiments, en allant dans le trash. L'objectif : déconstruire les personnages archétypaux de cet univers que forment le capitaine de l'équipe de foot, les freaks - comprendre la fille en surpoids, la droguée, la transgenre - Mais, parce qu'il y a un mais, "loin de déconstruire quoi que ce soit, la série renforce les stéréotypes en enfermant les personnages dans une caractérisation psychologisante très sommaire, très grossière, estime Mathilde Wagman, et ceci est donné par la forme même des épisodes. Chaque épisode commence par un résumé de l'enfance de chaque personnage censé nous expliquer pourquoi le personnage est devenu ce qu'il est. Si c'était ironique, si c'était drôle, j'y aurais pris beaucoup de plaisir. Je trouve qu'au fond, c'est très premier degré et donc très problématique."

Et ce n'est pas le seul problème pour Mathilde Wagman. Certes les personnages sont séduisants, certainement encore plus pour les jeunes ados qui regarderaient les épisodes (interdits aux moins de 16 ans 😬), mais quid de la crédibilité de cette série censée refléter les tourments adolescents ? "Il y a une invraisemblance totale et à tous les niveaux, selon Mathilde Wagman. L'adolescence de personne ne ressemble à ça, mais pas seulement par le côté extrême de la violence que ces jeunes gens subissent et s'infligent, mais aussi, par exemple, sur la sexualité. Comment peut-on représenter une sexualité adolescente en parlant si peu de la réalité de la sexualité adolescente, à savoir la découverte complexe, obscure, mystérieuse, de son propre corps et du corps de l'autre ?"

Fez + Nate = 💥 / HBO
Fez + Nate = 💥 / HBO

Lucile Commeaux, productrice de "La Grande table critique" : "C'est une série qui provoque un effet d'épuisement"

La mise en scène des sensations extrêmes éprouvées par une troupe d'ados agités de Californie, qui essaient tous de se sentir vivants peut provoquer un certain malaise au point d'avoir envie de tourner les talons. "Il y a un effet d'épuisement, explique Lucile Commeaux, c'est-à-dire que ça m'affecte profondément. Ça paraît très artificiel, mais dans le fond, peut-être parce que les histoires d'amour ont quelque chose d'incarné, il y a une forme d'authenticité. Notre réception reste quand même celle, primaire, devant une série adolescente, devant la grâce des personnages de cet âge-là."

Sam Levinson plonge très vite le spectateur dans un univers sans filtre : nudité, sexe, violence… Mais selon Lucile Commeaux, ce n'est pas la tentation réaliste qui préoccupe le réalisateur, "c'est la pulsion". Et quand le réel fracasse cet univers adolescent fantasmé, illustré par une esthétique de clip, c'est à ce moment-là "que le spectateur est heurté, car il est quasiment absent".

26 min

Olivier Joyard, critique et réalisateur : "Il y a une intensité de tous les instants. C'est à la fois ce qui nous attire et ce qui nous repousse"

L'intensité palpable soulignée par l'addiction des personnages est recherchée par le créateur de la série, Sam Levinson. Si Olivier Joyard n'est pas "convaincu par sa façon d'aller au bout de ses idées", il attribue néanmoins le succès de cette deuxième saison au travail du réalisateur sur la notion même d'addiction : "L'idée de l'addiction est centrale dans la fiction puisque le personnage de Zendaya tourne autour de la drogue et elle y replonge. […] Mais aussi notre addiction à nos désirs, notre rapport de spectateur et de spectatrice, ce qui se passe à l'écran et qui est toujours une façon de nous ramener alors qu'on pensait qu'on allait tourner les talons. Ça m'est arrivé plusieurs fois avec Euphoria_."_

Sur la durée, Olivier Joyard déplore la sur-esthétisation du corps par Sam Levinson, au point d'en devenir "problématique", n'apportant rien à la série : "On se demande à quoi ça sert vraiment, ce que ça raconte. Moi, je ne suis pas contre le fait de filmer des corps nus, y compris des corps d'adolescents, ça ne me paraît pas être un interdit, mais simplement la façon dont il le déploie. Et on se demande un peu pourquoi il le fait." Néanmoins, Olivier Joyard relève la capacité d'expérimentation du réalisateur, notamment dans l'épisode 5 et la séquence d'errance du personnage principal dans la ville ; _"Là, il se passe vraiment quelque chose d'assez fascinant. À ce moment-là, je me dis qu'on touche vraiment au sujet profond d'_Euphoria qui est l'espèce de dénuement absolu qu'on a face au monde, au corps, et au réel d'une manière générale."

Et maintenant, à vous de vous faire votre avis !

Écoutez ou réécoutez l'ensemble des critiques à propos de la saison 2 d'Euphoria dans le studio de La Grande Table critique :

27 min