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Cacher l'épidémie, signer des chèques, partir en guerre : Wilson, Roosevelt, Bush face à une crise

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Aux Etats-Unis, les Présidents Woodrow Wilson, F.D.Roosevelt et George W.Bush ont eu à gérer de graves crises durant leurs mandats
Aux Etats-Unis, les Présidents Woodrow Wilson, F.D.Roosevelt et George W.Bush ont eu à gérer de graves crises durant leurs mandats
© AFP - Ann Ronan Picture Library / Photo 12 et Stan Honda

Aux commandes des États-Unis. Les États-Unis sont embourbés dans une crise à la fois sanitaire, économique et politique. Le Président américain est en première ligne. Comment ses prédécesseurs ont-ils géré des crises, certes différentes, mais aussi – voire plus – graves ?

À l’approche de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre, nous vous proposons de revenir sur l’Histoire du pays par le prisme de l’action présidentielle. Chaque samedi : une thématique, trois présidents. 

Le président en fonction Donald Trump doit faire face à la pandémie de Covid-19 dans son pays, l'un des plus touchés au monde. Dans ce premier volet, nous nous penchons sur la manière dont trois Présidents américains ont géré une grave crise durant leur mandat : crise sanitaire, crise économique et crise internationale. 

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Woodrow Wilson, la guerre et la grippe espagnole de 1918

1918. Le démocrate Woodrow Wilson est aux affaires depuis six ans. Le 28e président des États-Unis exerce en effet son deuxième mandat lorsqu'une épidémie de grippe H1N1 se déclare dans le monde. Ce virus, qui – on le saura bien plus tard – serait d'origine asiatique, ne semble pas mortel lorsqu'il apparaît aux États-Unis. Mais le monde est en guerre et la deuxième vague du virus sera ravageuse.

C'est dans l'État du Kansas, en février 1918, que les premiers cas sont repérés. Le camp militaire de Funston est contaminé. Malheureusement, lorsque l'épidémie est identifiée, des soldats de Funston ont déjà été déployés en Europe, transportant le virus avec eux. 

Woodrow Wilson est donc aux commandes du pays. Il a succédé au républicain William Howard Taft en janvier 1913. Lorsque la guerre a éclaté en Europe en 1914, les États-Unis sont restés neutres. Wilson a même été réélu fin 1916 pour une raison : "Il nous a permis d'éviter la guerre." 

Mais les attaques navales allemandes de plus en plus fréquentes et le torpillage du paquebot britannique Lusitaniatransportant des civils américains indignent les États-Unis, qui partent finalement au combat. La guerre avec l'Allemagne est déclarée le 6 avril 1917 et les troupes américaines sont envoyées en France. Le pacifiste Wilson se métamorphose en véritable chef de guerre. À l'été 1918, tous les hommes américains de 18 à 45 ans sont appelés à s’entraîner dans des camps dont la capacité d'accueil est bientôt dépassée. Les soldats vivent les uns sur les autres avant d'être envoyés en Europe. En septembre 2018, plusieurs bases américaines sont contaminées. La mort et la maladie sont partout. 

Le président Wilson ne fera jamais de déclaration sur la grippe. Le seul objectif est de remonter le moral des Américains en ces temps de guerre. Il ne faut affoler personne. Et si cette grippe H1N1 est appelée "grippe espagnole", c'est justement parce que la presse espagnole a été la seule au monde, fin mai 1918, à en évoquer la gravité dans ses colonnes, alors que les autres pays gravement touchés par les ravages de la maladie (France, États-Unis, Allemagne) n'ont jamais voulu accabler leurs peuples. 

La première vague de cas mortels de la grippe espagnole apparaît aux États-Unis à l'automne 1918. Dans la région de Boston. Entre-temps, l'Europe, puis le reste du monde, a baissé la garde car le virus s'est finalement montré sans gravité. Mais la donne change. Le taux de mortalité de cette grippe est nettement supérieur à celui de la grippe hivernale habituelle. En septembre 1918, le Nord-Est des États-Unis, puis les côtes de Floride, de Caroline, de Virginie, et de Californie (à l'Ouest) enregistrent de nombreux décès. Début octobre 1918, toute l'Amérique du Nord est contaminée. Le virus fait des ravages à l'automne 1918 lors d'un immense défilé patriotique à Philadelphie, dans les mines de charbon, dans les usines, dans les villes et les campagnes.

En 1919, le président Woodrow Wilson quittant le Quai D'Orsay durant la Conférence de Paix de Versailles
En 1919, le président Woodrow Wilson quittant le Quai D'Orsay durant la Conférence de Paix de Versailles
© Getty - Hulton Archive

Parallèlement, le 18 janvier 1919, les représentants des 32 pays belligérants se retrouvent à Paris pour élaborer le traité de Versailles. Woodrow Wilson, arrivé en "porteur de la paix" sous les applaudissements le 14 décembre 1918, dirige l'équipe américaine qui se rend en France pour défendre son programme en 14 points, dont notamment la création d'une Société des nations offrant à chaque pays-membre indépendance politique et intégrité territoriale. Les négociations de Versailles portent également sur le futur statut de l'Allemagne battue, et les discussions sont animées entre l'Américain Wilson, le Premier ministre français Georges Clemenceau et le Premier ministre britannique, David Lloyd George. 

Le 3 avril 1919, le président Woodrow Wilson commence à tousser, et se sent de plus en plus mal. Son médecin informe la Maison Blanche qu'il a contracté la grippe espagnole. Il est finalement gravement malade. L'information n'est pas ébruitée, la situation internationale est trop délicate. Et c'est ainsi que la grippe est devenue un acteur dans la diplomatie du XXe siècle, car Wilson est alité à l'Hôtel du Prince Murat, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Son état le rend paranoïaque, il se croit espionné de toutes parts par des Français. Il est également désorienté.

Le 28 juin 1919, le traité de Versailles est signé. Woodrow Wilson, épuisé, a finalement abandonné de nombreuses exigences face à Clemenceau. Il rentre aux États-Unis en juillet 1919. Malgré le soutien de nombreux États américains au traité de Versailles, le Sénat vote contre. Les États-Unis signeront à la place le Traité de Berlin le 25 août 1921, qui évitera notamment au pays de rejoindre la Société des Nations pourtant si chère à Wilson. La Société des nations sera donc créée sans les États-Unis !

Selon l'historien John Barry dans son ouvrage The Great Influenza, Herbert Hoover, alors directeur de la Food Administration, chargée de l'aide alimentaire aux pays européens (avant de devenir le 31e Président des États-Unis), aurait déclaré : 

Une chose est certaine : il n'a plus jamais été le même après cet épisode grippal.

Avec un tiers de la population mondiale infectée (500 millions de personnes), et au moins 50 millions de morts dans le monde, l'épidémie de grippe espagnole reste   la pandémie la plus mortelle du XXe siècle. Aux États-Unis, elle a fait environ 675 000 morts. Comme pour la pandémie de Covid-19 en 2020, la plupart des personnes qui ont transmis le virus étaient asymptomatiques. 

ALLER PLUS LOIN | Ce que l'échec de Woodrow Wilson contre la grippe espagnole peut nous apprendre aujourd'hui, 4Sight Health (en anglais)

CONSULTER | Le portrait de la présidence de Woodrow Wilson sur le site de la Maison Blanche (en anglais)

Franklin Delano Roosevelt, la crise de 1929 et le New Deal

L’économie américaine sera le point de départ de la crise économique de 1929 et de la Grande Dépression. Il s'agit encore aujourd'hui de la plus grave crise financière jamais connue. 

Prêts bancaires exagérément faciles à obtenir, spéculation effrénée, hausse des actions, envolée des cours boursiers sont autant de facteurs qui ont mené l'Amérique tout droit à la crise, et à ce 24 octobre 1929 appelé Jeudi noir (Black Thursday). Ce jour-là, la valeur des actions dégringole. C'est le krach. Les résultats des entreprises plongent, la production automobile, les revenus agricoles et la construction s'effondrent. Les banques font faillite, l'économie du pays est très durement touchée. Et pendant trois ans, l'indice Dow Jones va continuer de chuter. Le taux de chômage passe de 3 % à 24 % ! En 1932, on compte 13 millions de sans-emploi, et presque toutes les banques ont fermé. C'est le républicain Herbert Hoover qui est président durant la dépression. Mais c'est son successeur, le démocrate Franklin Delano Roosevelt, qui déclenchera la relance, après son élection en 1933.

Roosevelt veut expérimenter plusieurs solutions pour guérir le pays de cette crise économique. Il part du principe que le pays a besoin de la puissance de l'État fédéral pour sortir de la Grande Dépression et a l'idée d'un New Deal (Nouvelle Donne), un programme en partie d'inspiration keynésienne

Pour sauver le système, l'État va intervenir dans la vie économique et sociale, y compris artistique. Crédits et commandes de l'État vont s'ajouter à une nouvelle organisation de l'économie destinée à mieux répartir les revenus et les richesses entre les entreprises et leurs salariés. Réformes bancaires, aides d'urgence, et programmes de secours sont planifiés. Plus tard, un deuxième New Deal est lancé.

Il prévoit la constitution de syndicats, la loi sur la Sécurité sociale, et des plans d'aide aux fermiers et aux travailleurs migrants. Mais Keynes lui-même écrit une lettre ouverte à F.D. Roosevelt publiée dans le New York Times. Cette lettre, étudiée par l'économiste Sebastian Edwards dans son ouvrage American Default : The untold story of FDR, the Supreme Court and the battle over gold (Ed. Princeton University Press, 2018), est surtout une lettre de reproches. 

CONSULTER | Le portrait de la présidence de Franklin Delano Roosevelt sur le site de la Maison Blanche (en anglais)

George W. Bush, les attentats du 11 septembre 2001 et la Guerre contre le terrorisme

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Il s'agit probablement de l'image d'un briefing présidentiel la plus célèbre de l'Histoire. Nous avons tous en mémoire cette image de George Walker Bush, 43e Président des États-Unis, assis dans une classe, face à des élèves de CE1 lors de sa visite de l’école Emma E. Booker à Sarasota, en Floride. Il écoute son Chief of Staff lui murmurer à l'oreille. Nous sommes le 11 septembre 2001. L’ex-gouverneur républicain du Texas, fils de l’ancien président George Bush, est président depuis seulement sept mois. Il a remporté l’élection après une bataille juridique sans précédent devant la Cour suprême face au démocrate Al Gore. Il a fallu recompter les bulletins de la Floride (lire "Irreparable Harm : The U.S. Supreme Court and The Decision That Made George W. Bush President", Renata Adler, 2004, Ed. Melville House) 

CONSULTER | " La Cour Suprême dans "Bush c. Gore" : du conflit entre droit et politique" de Vincent Michelot, in Revue française d'études américaines No. 90 

Ce 11 septembre 2001, Andrew Card, le chef de cabinet de George W. Bush, entre dans cette classe de CE1 où le président s'est installé pour faire la lecture aux enfants. Son conseiller lui murmure  à l’oreille. À l’écoute, George W. Bush semble éberlué, comme figé, les yeux écarquillés. Puis il retourne à sa lecture. Pourtant, en 11 mots, Andrew Card vient de lui annoncer : 

Un deuxième avion a percuté le deuxième tour. L’Amérique est attaquée.

Deux avions de ligne ont en effet détruit le plus grand symbole du capitalisme américain, les buildings du World Trade Center à New York. À son entrée dans la classe quelques minutes plus tôt, il avait simplement été dit au président qu’un "petit avion avait percuté une tour du World Trade Center". 

Son Chief of Staff se souvient, sur MSNBC, dix ans plus tard :

Je pense que ce jour, il a réalisé la charge que représentait la fonction présidentielle.

À partir de ce moment, le Président Bush semble ailleurs. Il reste sept minutes dans la classe, à écouter les élèves faire la lecture. Il sera vivement critiqué pour ne pas avoir quitté la classe immédiatement. Il lui a également été très souvent reproché d'être resté sourd aux menaces précédant les attentats.

À 9h31, il s’exprime face caméra : "Il s’agit apparemment d’une attaque terroriste contre notre pays."

Puis à 9h37, un troisième Boeing s’écrase cette fois sur la façade ouest du Pentagone à Washington. À 10h07, un quatrième avion détourné s'écrase au dessus de la Pennsylvanie.

George Bush s'adresse aux New-Yorkais après les attentats du 11 septembre 2001
George Bush s'adresse aux New-Yorkais après les attentats du 11 septembre 2001
© AFP - PAUL J. RICHARDS

Une autre image de George W. Bush restera dans les mémoires : cette fois-ci à New York, ville défigurée, mégaphone en mains, aux côtés d'un pompier, criant aux New-Yorkais : 

Je vous entends. Le monde entier vous entend.

Les attaques ont fait près de 3 000 morts.

En réponse, le 8 octobre 2001, George W. Bush annonce la création du Bureau de sécurité intérieure ( Office of Homeland Security) pour “développer et coordonner la mise en œuvre d’une stratégie nationale complète qui protège les États-Unis des menaces ou d’attaques terroristes". 

Puis l’on revoit George W. Bush devant le Congrès américain, défiant le monde entier "Soit vous êtes de notre côté, soit vous êtes du côté des terroristes" ("Either you are with us, or you are with the terrorists"). Bush veut combattre ce qu’il appelle "l’axe du Mal" ("axis of Evil"). Il lance alors toute une législation pour "lutter contre le terrorisme". Le Congrès américain adopte, le 26 octobre 2001, le Patriot Act, qui vient renforcer le pouvoir des autorités et limite les libertés individuelles.  

Rapidement, les soupçons se portent sur Oussama Ben Laden, réfugié en Afghanistan. 

Les Américains attaquent d’abord l’Afghanistan. Ce sera la plus longue guerre de l'Histoire des États-Unis. Mais les moyens américains ne sont pas suffisants sur le terrain pour stopper les Talibans, qui se reforment au fil du temps.

Puis, avec l’aval du Congrès, les États-Unis ciblent l’Irak. 

Bush s'était adressé au Conseil de Sécurité de l'ONU le 12 septembre 2002, brandissant la menace d'un recours à la force en Irak :

Pourquoi l’Irak, alors que le chef des attentats Oussama Ben Laden est soupçonné de se cacher en Afghanistan ? Parce que le président irakien Saddam Hussein "posséderait _des armes de destruction massive"_selon Bush et son Secrétaire d'État Colin Powell. Selon également les néo-conservateurs de son entourage que sont son secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et Dick Cheney, le vice-président. Colin Powell, lui, affirmera dix ans plus tard, dans son autobiographie (J'ai eu de la chance, Odile Jacob, 2013) que sa déclaration devant l'ONU le 5 février 2003 affirmant disposer d'une multitude de preuves sur les armes de destruction massive irakiennes restait "une tache dans [sa] carrière". 

Les Américains n'obtiennent pas l'aval des Nations unies, qui s'en tiennent à la Résolution 1441 du 2 novembre 2002. Mais Washington attaque quand même l'Irak. George W. Bush n'a pas tenu compte de l'opposition de ses alliés. L'intervention précipite ce pays dans le chaos.

Selon un rapport du Pentagone publié en juillet 2017, la "guerre contre le terrorisme post-11-Septembre en Irak, en Afghanistan et en Syrie a coûté au contribuable américain 1 500 milliards de dollars__". Une étude du Watson Institute de Brown University établit que les guerres liées aux attaques du 11 septembre 2001 ont coûté aux États-Unis 6 400 milliards de dollars (environ 5 400 milliards de dollars et 1 000 milliards de dollars pour le soutien aux anciens combattants de ces guerres pour les vingt ans à venir).

De lui, son père, l'ancien président George Bush, dira : 

Il a dû faire face au plus grand défi qu'aucun président n'a eu à affronter depuis Abraham Lincoln.

Concernant cette partie (la plus importante) de ses deux mandats, George W. Bush a dans son bilan le camp de Guantanamo, le recours à la torture pendant les interrogatoires, le scandale de la prison d'Abou Ghraib, et la reformation des Talibans en Afghanistan. L'administration Bush a foncé tête baissée dans ce que le Renseignement et la CIA voulaient bien lui faire croire.

CONSULTER | Le portrait de la présidence de George W. Bush sur le site de la Maison Blanche (en anglais)