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Cahiers du cinéma : l'ensemble de la rédaction claque la porte

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Les dernières couvertures des Cahiers du cinéma
Les dernières couvertures des Cahiers du cinéma
© Radio France - SL

le fil culture. Décision d'une ampleur rare, tous les journalistes de la mythique revue ont annoncé hier leur départ. Quelques jours après le rachat du mensuel par des producteurs et des patrons, les 18 rédacteurs engagent leur clause de conscience, en désaccord avec ces nouveaux actionnaires.

Dénaturer les Cahiers, les dévoyer. Dans un communiqué publié ce jeudi, les plumes du magazine emblématique du 7e art refusent de participer à un titre qui deviendrait "convivial" et "chic", selon l'avenir qu'on leur aurait tracé. Une claque aux ambitions du collectif baptisé “Les Amis des Cahiers” qui venait de les racheter au précédent propriétaire britannique Richard Schlagman. 

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Les actionnaires et la future nouvelle directrice générale particulièrement contestés

Les 18 rédacteurs font valoir la clause de conscience qui protège le droit du journaliste lors du changement de propriétaire d’un titre. Leurs craintes publiquement exprimées il y a peu n'auraient pas été entendues, la charte d'indépendance promise contredite. Et ils contestent vivement la nature même de leur nouvel actionnariat. Avec surtout huit producteurs, ce qui selon les démissionnaires pose un problème de conflit d’intérêts immédiat dans une revue critique. La nomination au poste de directrice générale de la déléguée générale de la SRF (Société des Réalisateurs de Films), Julie Lethiphu, ajoute à leurs craintes d’une influence du milieu du cinéma français. En question enfin, des "hommes d’affaires proches du pouvoir. Les Cahiers du cinéma ont pris parti contre le traitement médiatique des gilets jaunes, contre les réformes touchant l’université (Parcoursup) et la culture (le pass Culture) et mis en question à son arrivée la légitimité du ministre de la Culture, qui s’est d’ailleurs félicité publiquement du rachat de cette entreprise privée. Là aussi les actionnaires ont des intérêts qui nous interrogent".

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Rédacteur en chef des Cahiers du cinéma depuis 2009 et rédacteur depuis 1998, Stéphane Delorme explique la genèse et les raisons de ce geste particulièrement fort. Il regrette que les journalistes aient peu pris en compte un premier communiqué d'alerte au début du mois. :

Stéphane Delorme : "C'est une question d'abord de principes par rapport au nouvel actionnariat et un geste dans le cadre général de la presse"

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On a beaucoup discuté entre nous parce que la rédaction est très soudée, c'est pour cela que nous avons fait un communiqué collectif. Nous voulions être tous d'accord, que tout se passe bien entre nous. C'était très important parce que cela fait onze ans que l'on travaille ensemble. On s'est demandé si l'on pouvait résister de l'intérieur, mais il y a une telle question de principes qu'il était impossible de rester. Par ailleurs, on retrouve les mêmes noms que d'habitude dans ce petit conglomérat - Xavier Niel, Alain Weill - et on veut protester contre cela. On en a assez que les mêmes rachètent tous les titres de presse. Cela pose en permanence un problème de suspicion. (...) Ce départ est déchirant pour nous parce que nous avons l'impression évidemment d'abandonner les Cahiers, nous y sommes tellement attachés. Après, c'est une question de principes, on ne peut pas jouer ce jeu, donc on s'en va.

Pas de "vitrine clinquante ou une plateforme de promotion du cinéma d’auteur français"

Les journalistes refusent de devenir "une vitrine clinquante ou une plateforme de promotion du cinéma d’auteur français" et revendiquent l'article le plus célèbre de la revue, de François Truffaut, fustigeant la bourgeoisie d’une partie du cinéma français. Ceux qui réaliseront encore un dernier numéro pour avril dénoncent donc aussi la concentration de titres jadis libres au profit de grands des télécoms ou de patrons. 

Au début du mois, un article des Echos révélait le projet du fondateur d'Iliad-Free, du DG d'Altice notamment propriétaire de "L'Express", de Marc du Pontavice, le fondateur du studio d'animation Xilam, du start-upper Marc Simoncini (Meetic), du dirigeant des télécoms Jacques Veyrat, Pascal Breton, du patron du distributeur audiovisuel Federation Entertainment, du banquier Grégoire Chertok ou encore de Reginald de Guillebon, propriétaire du « Film Français », revue professionnelle sur le cinéma. Avec des diversifications en vue comme un festival et des podcasts.

Dans Le Monde, ce jeudi soir, le nouveau gérant de la société Eric Lenoir assure que "La rédaction doit écrire ce qu’elle veut sur le cinéma. Il est hors de question de guider ses choix". Celui qui est par ailleurs  directeur général de Seri, une société de mobilier urbain, a précisé au quotidien que si la rédaction est libre, il lui sera tout de même suggéré de "renouer"  avec le cinéma français.

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A quelques heures des Césars, un nouveau symbole du cinéma français plonge dans l'inconnu. Avec déjà des ventes en recul à environ 12 000 exemplaires en moyenne l'an dernier, soit une baisse de 8 % sur un an, que deviendra cette bible des cinéphiles, fondée par André Bazin, avec l'aide de Jacques Doniol-Valcroze, Léonide Keigel et Joseph-Marie Lo Duca en 1951 ? Ce journal mondialement connu qui a contribué à la naissance de la Nouvelle Vague, avec des signatures de légende comme aussi Godard et Rohmer.

Avec la collaboration de Sébastien Lopoukhine