Calais et les morts de la frontière

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Calais et les morts de la frontière

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Des tombes récentes dans le carré musulman du cimetière de Calais-Nord fin novembre 2021. Des personnes qui tentaient de franchir la frontière vers l'Angleterre sont enterrées là.
Des tombes récentes dans le carré musulman du cimetière de Calais-Nord fin novembre 2021. Des personnes qui tentaient de franchir la frontière vers l'Angleterre sont enterrées là.
© Radio France - Maxime Tellier

Au moins 336 personnes sont mortes à la frontière avec l'Angleterre depuis 1999. Sur le littoral français, des associations se mobilisent pour donner un nom à ces disparus et accompagner leurs proches. Ce projet vise aussi à recenser les morts pour rendre visible cette dure réalité.

C'est l'histoire d'une frontière qui tue et de militants qui se mobilisent pour empêcher les morts de tomber dans l'oubli. Il y a ceux qui sont là le jour J, à la découverte d'un corps ou après un accident - pour identifier le disparu, contacter les proches et organiser les obsèques -, et ceux qui recensent les décès année après année. Macabre comptabilité mais qui a le mérite de mettre des chiffres et des noms sur la vie de ces personnes exilées dont la vie s'est arrêtée sur la route de Calais.

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Redonner un nom aux disparus et contacter les proches

C'était un groupe informel au début, composé de membres d'associations d'aide aux migrants et d'habitants du Calaisis. Puis l'organisation s'est formalisée avec le temps : "Car malheureusement, le rythme des morts et des blessés est très soutenu sur la frontière", explique Juliette Delaplace, chargée de mission au Secours catholique auprès des personnes migrantes à Calais et elle-même membre de ce "groupe décès". "Ce sont des personnes qui se mobilisent auprès des proches des personnes décédées et qui essaient de les soutenir de la manière la plus respectueuse et la plus digne possible dans l'épreuve si difficile du deuil", résume la jeune femme. 

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Nous travaillons sur plusieurs aspects : permettre l'identification des personnes pour qu'elles ne soient pas enterrées sous X, ce qui arrive parfois et qui est terrible. Car un enterrement sous X signifie qu'une famille ne saura jamais ce qui est advenu de leur proche, c'est toute une mémoire qui n'est pas honorée. Notre groupe s'assure aussi que des funérailles sont réalisées selon la manière souhaitée par les proches, avec une cérémonie religieuse par exemple. Et puis nous entretenons la mémoire de ces personnes qui sont des victimes des politiques migratoires menées ici à la frontière. 

Le plus important, et nous tenons à le rappeler à chaque fois, est de répéter que ces morts sont évitables, que ces personnes auraient pu rester en vie si les gouvernements français et britannique choisissaient de mener une politique d'accueil et de protection.

Juliette Delaplace : "Identifier les personnes décédées et accompagner les familles"

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Sur les morts récentes, et en particulier le naufrage qui a coûté la vie à 27 personnes le 24 novembre dernier, Juliette Delaplace ne donne pas de détail : "On ne communique pas d'informations sur les personnes décédées, sauf si c'est le souhait de la famille et des proches". Lors d'un décès, le temps est compté et la priorité n'est pas non plus de communiquer dans les médias, sauf exception. Comme en septembre dernier avec la mort du jeune Yasser Abdallah, 20 ans, vécue comme un électrochoc à Calais, et dont l'histoire a été racontée dans un article de Libération paru en octobre. Il a été tué en tentant de monter sur un camion.

Le décès de Yasser Abdallah a été très douloureux pour la communauté locale et pour sa famille en Angleterre. Sa mort a provoqué une manifestation organisée par les personnes exilées ici à Calais et une grève de la faim d'Anaïs, Ludovic et Philippe pour dénoncer les conditions de vie des personnes migrantes dans le Calaisis. Sa famille et ses proches ont tout de suite accepté que l'on parle de son histoire : il était originaire de la région de Kassala, entre l'Érythrée et le Soudan, deux pays où Yasser avait de la famille. Il avait aussi des proches en Angleterre où il essayait de se rendre depuis six mois et était très apprécié en France et en Belgique ; il faisait des allers-retours depuis six mois. Beaucoup de monde est venu à son enterrement : des Belges, des Français, des exilés... C'était quelqu'un de vraiment chéri et aimé, qui avait beaucoup d'amis et était très connu ici...

Juliette Delaplace : "Le décès de Yasser Abdallah a été quelque chose de très douloureux"

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Une épreuve aussi pour les membres d'associations

Cette réalité est très dure à vivre aussi pour les membres des associations mais Juliette Delaplace refuse de s'étendre sur cette dimension : "Je ne veux pas minimiser la difficulté de ce que nous vivons mais ce sont les personnes exilées qui dorment dehors, ce sont elles qui se font voler leurs tentes et leurs duvets, elles qui se font agresser par la police, elles qui sont habitées par l'angoisse de la traversée avec tous ces décès qui les renvoient à leur propre situation. Bien sûr, il est important que nous soyons en forme pour les soutenir au mieux mais malgré tout, nous dormons dans un lit avec une couverture le soir, notre famille n'est pas dans un pays en guerre et nous n'avons pas ce poids permanent sur les épaules : savoir si l'on va réussir à boire ou manger dans la journée, si l'on va vivre ou mourir demain."

Une plaque en hommage aux morts de la frontière a été apposée sur un mur extérieur de l'église Saint-Joseph à Calais.
Une plaque en hommage aux morts de la frontière a été apposée sur un mur extérieur de l'église Saint-Joseph à Calais.
© Radio France - Maxime Tellier

En accompagnant les familles, les associations pointent aussi l'absence des autorités : "Les mairies ont l'obligation légale d'inhumer les personnes décédées mais dans ce qu'on appelait autrefois le 'carré des indigents'", précise Juliette Delaplace en évoquant cet endroit des cimetières où les tombes individuelles sont accolées et anonymes, sans nom, ni date. "Mais les familles souhaitent de vraies sépultures, avec une cérémonie, catholique ou musulmane, et dans ce cas effectivement, nous faisons appel à la générosité des habitants ou des communautés religieuses proches pour financer ces enterrements".

L'enquête sur l'identification des personnes décédées et les causes du décès est une mission confiée à la police : 

Mais le lien avec les personnes exilées est tellement violent et dégradé que la police aurait beaucoup de mal à mener ces missions sans nous. C'est là encore une conséquence de la politique menée à la frontière et dans ce domaine non plus, l'État n'assume pas ses responsabilités... Aujourd'hui, les funérailles ne sont pas prises en charge et il n'y a aucun accompagnement des proches, au contraire. Le matin même de la mort de Yasser Abdallah en septembre dernier, son ami Mohammed a été expulsé de son campement et a perdu sa tente et son duvet... C'est pourtant lui qui, quelques heures plus tôt durant la nuit, avait appelé les pompiers et pris le pouls de son ami.

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Les demandes des associations ont toutefois été entendues par l'État pour l'inhumation des 27 victimes du naufrage du 24 novembre. Dans un communiqué, le groupe décès avait interpellé les autorités en demandant la prise en charge des frais : une requête acceptée sur décision du président de la République quelques jours après, mais seulement pour les enterrements et pas pour un rapatriement des corps.

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Comptabiliser les morts pour montrer ce qu'est la frontière

Une fois les morts en terre, un autre travail commence : recenser les décès pour ne pas les oublier. C’est une tâche pilotée par Maël Galisson, ancien militant associatif à Calais : “J’ai travaillé sur place pendant trois ans jusqu’en 2015 comme coordinateur de la plateforme des soutiens aux migrants, un réseau d’associations sur le littoral. J’ai commencé ce projet lorsque je suis parti et je le mène toujours aujourd’hui, en tant que militant bénévole du Gisti ( le Groupe d’information et de soutien aux immigrés), qui est une référence en matière de décryptage des droits des migrants et des politiques migratoires”.

Banderole recensant le nombre de morts à la frontière au lendemain du naufrage du 24 novembre où 27 personnes ont perdu la vie. Un rassemblement avait lieu au parc Richelieu à Calais.
Banderole recensant le nombre de morts à la frontière au lendemain du naufrage du 24 novembre où 27 personnes ont perdu la vie. Un rassemblement avait lieu au parc Richelieu à Calais.
© Radio France - Maxime Tellier

Commencé en 2015, ce décompte remonte pour l’instant à 1999 : l’année du plus ancien décès constaté sur la frontière. Il s’agissait d’un homme irakien inconnu retrouvé écrasé sous un camion à Douvres, côté anglais de la Manche. “1999 correspond aussi à l’ouverture du centre d’accueil de Sangatte [qui sera fermé en 2002]”, explique Maël Galisson “mais il s’agit d’un travail qui demeure inabouti ; d’autres décès ont probablement eu lieu avant ou même après et ont pu passer inaperçus.”

Maël Galisson explique son travail de décompte des morts à la frontière

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À la date de publication de cet article, 336 morts étaient recensés : un chiffre visible via deux sites internet. Depuis 2015, une frise chronologique est en ligne et présente les informations clés liées à chaque décès : identité, âge, lieu, circonstances... Plus récente, une carte est également consultable et permet de visualiser les lieux des morts : France, Belgique, Royaume-Uni ou en mer.

Pourquoi mener un tel projet ? “Il y avait une dimension de devoir de mémoire”, raconte Maël Galisson, qui complète : 

En tant que militant associatif à Calais, on avait été confrontés à des cas de décès et je me rendais compte qu’on avait du mal à garder la mémoire de ces choses-là. Parce qu’on est confrontés à l’urgence permanente sur le littoral calaisien, on gérait comme on pouvait, à l’emporte-pièce, les décès. On essayait d’assurer l’identification, on s’occupait des commémorations si on avait le temps et puis on retournait à l’urgence du quotidien… On avait du mal à conserver le décompte ou une trace de ces personnes qui mouraient à la frontière et je me suis dit qu’on avait un devoir de mémoire. En terminant mes trois ans à Calais, je me disais aussi que rien n’allait changer, que les politiques étaient obtuses, que ce soit le Parti socialiste ou la droite : les ressorts et les logiques étaient toujours les mêmes. La seule chose qui me restait à faire en tant que militant, c’était de documenter, documenter, documenter. Et c’est le point de départ de mon travail.

Au moment de se lancer, il veut aussi changer le regard médiatique sur les morts des personnes migrantes : “De la même manière qu’on traitait les féminicides comme des faits divers il y a quelques années, les décès à la frontière étaient couverts de façon déshumanisante et fataliste, les gens mouraient comme ça et on ne savait pas trop pourquoi. Cela me dérangeait profondément. Le but était d’arriver à une analyse structurelle et politique de ce qui se passait à la frontière”. Maël Galisson parvient à dresser une liste avec toutes les informations qu'il glane, "même si souvent, on n'arrive pas à retrouver le nom ou les circonstances du décès". Il travaille sur des archives avant 2015, "les articles de la Voix du Nord notamment", et effectue un travail de veille depuis : "via les réseaux sociaux, les médias, les associations..."

Avant lui, d'autres ont fait le même travail et l'ont inspiré pour continuer. Il cite le travail de la journaliste Marion Osmont, ayant écrit dans le Monde Diplomatique et qui avait commencé un décompte des morts, notamment dans cet article richement illustré de 2013. À d'autres frontières, d'autres personnes et d'autres associations avaient fait de même : "Je pense notamment à la frontière méditerranéenne, que ce soit le détroit de Gibraltar, l'île de Lampedusa, le détroit de Sicile et, depuis 2015, la mer Egée ou le fleuve Evros [à la frontière entre la Grèce et la Turquie]. Des données existaient aux frontières extérieures de l'Europe mais elles étaient très partielles concernant le détroit du Pas de Calais, il y avait un manque, un angle mort".

Aujourd'hui, le travail de Maël Galisson continue et permet d'observer les effets des renforcement successifs de la frontière : sécurisation des ports de Calais et de Dunkerque, du site Eurotunnel. Les tentatives de passage ont lieu désormais plus loin du littoral : sur des aires d'autoroute très en amont, parfois même en Belgique ou au sud de Paris où des migrants sont morts dans des accidents, sans compter les traversées par la mer. Sur place, les associations continuent leur mission, malgré le déni qui les entoure.

Mael Galisson : "Les renforcements de la frontière ont des conséquences sur les lieux de décès"

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Publication du compte Instagram d'Utopia 56 après la mort de 27 personnes lors d'un naufrage dans la Manche. Comme l'ensemble des acteurs sur le terrain, l'association accuse les politiques migratoires européennes d'êtres responsables des morts à la frontière ; tant qu'un passage sûr et légal vers le Royaume-Uni n'existe pas, ces décès continueront, expliquent les militants.

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