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Cambodge, Erythrée, Qatar, Rwanda, Turkménistan : ces régimes autocratiques dont on ne parle pas

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Gurbanguly Berdimuhamedov, Cheik Tamim bin Hamad Al-Thani, Isaias Afwerki, Hun Sen : des dirigeants autoritaires très discrets ?
Gurbanguly Berdimuhamedov, Cheik Tamim bin Hamad Al-Thani, Isaias Afwerki, Hun Sen : des dirigeants autoritaires très discrets ?
© Getty - A.v.Stocki / Lev Radin / Scott Peterson /Pool Interagences/Gamma-Rapho

En Biélorussie ou en Corée du nord, des "hommes forts" font l’actualité et nous avons appris à les connaître. Mais ailleurs, d’autres autocrates étouffent une population tombée sous leur joug sans faire la une des médias occidentaux. L'ONG Human Rights Watch sort cinq d'entre eux de l'ombre.

Il y a un certain nombre de despotes qui font l’actualité et nous avons appris, hélas, à les connaître. L’héritier de la dynastie héréditaire pseudo-communiste qui dirige la Corée du Nord nous fait rire parce qu’il est ridicule, mais aussi parce qu’il a roulé dans la farine cet imbécile prétentieux de Donald Trump. La junte militaire birmane qui n’a pas supporté le résultat des élections de l’an dernier parce qu’elles ont donné une éclatante victoire au parti de Aung San Suu Kyi et a installé la dictature, on connaît. A présent, c’est le despote de Biélorussie, Alexander Loukachenko, qui est sous les projecteurs pour le détournement d’avion auquel il s’est risqué, cette semaine. 

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Mais comme le souligne Andrew Stroehlein, directeur médias pour l'Europe de l'ONG Human Rights Watch, sur le site Persuasion, il y a quantité d’autres tyrans qui étouffent les peuples tombés sous leur joug dont on ne parle jamais dans nos heureuses démocraties libérales. Parce que leur pays, coupés du monde, n’ont pas de correspondants de presse occidentaux. Parce que leur population, résignée, ne descend pas dans la rue. Et Stroehlein en présente cinq, parce qu’ils lui semblent présenter des similarités et parce qu’il estime qu’il faudrait justement en parler. 

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Gurbanguly Berdimuhamedov est président de la République du Turkménistan depuis 2006. Il a organisé autour de sa personne un culte de la personnalité extravagant. Il se fait officiellement désigner par ses sujets comme Arkadag, ce qui signifie "le Patron". Il a fait édifier dans sa capitale une statue équestre de 24 mètres de haut, recouverte de feuilles d’or, le représentant. Son pays est totalement coupé du reste du monde. C’est l’un des rares Etats du monde à ne pas communiquer le nombre de cas de contamination au Covid-19 parmi sa population. Officiellement, aucun… Du point de vue des droits de l’homme, "c’est un trou noir". Toutes les associations sont interdites. L’information est muselée. Un très grand nombre de personnes ont "disparu" mystérieusement après avoir critiqué le "Boss". 

Isaias Afwerki dirige l’Erythrée, depuis la proclamation de l’indépendance de cet Etat en 1993. Depuis cette date, la population n’a jamais eu d’occasion de se prononcer par des élections. A quoi bon ? Le parti du président, le Front populaire pour l’indépendance et la justice, est le seul autorisé. Il n’y pas de système judiciaire indépendant. La société est soumise à un despotisme extravagant. Depuis la guerre contre l’Ethiopie, la durée du service militaire a été porté à 25 ans : de 16 à 40 ans, tout Erythréen de sexe masculin et toute Erythréenne non mariée est enrôlé dans une des armées les plus dures du monde : punitions dégradantes, tortures, exécutions y sont courantes. Comment s’étonner que plusieurs centaines de milliers d’Erythréens aient fui vers l’Europe ? 

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Le fort sentiment de culpabilité ressenti par la France pour le rôle peu glorieux joué par notre pays lors du génocide des Tutsis du Rwanda en 1994, incite aujourd’hui le Quai d’Orsay à une réserve excessive face au pouvoir dictatorial exercé par Paul Kagamé dans ce pays. Et le fait qu’il ait été formé militairement aux Etats-Unis semble lui valoir également de grandes complaisances au Département d’Etat américain. Et pourtant, le nombre d’opposant décédés lors "d’interrogatoires" musclés par une police qui pratique couramment la torture, l’emprisonnement de nombreux journalistes, montrent que son régime foule aux pieds les droits de l’homme. 

Lorsque des étrangers visitent le Rwanda, ils s’émerveillent de la propreté des rues de la capitale, Kigali, et du calme qui y règne. Mais les touristes et les personnalités politiques venus d’autres pays ne voient pas l’envers du décor. Les vendeurs de rue, les prostituées, les sans-abris et les enfants des rues sont couramment raflés, battus et maintenus au secret dans des centres de détention, tel que celui de Gikondo, pour les punir, leur dit-on, de " rendre la ville sale.  
Andrew Stroehlein, directeur médias pour l'Europe de Human Rights Watch

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Au Cambodge, où là aussi a eu lieu un génocide, celui que les Khmers Rouges ont perpétré contre leur propre population. Hun Sen, un ancien Khmer Rouge qui s’est réfugié au Vietnam afin d'éviter d’être lui-même victime d’une campagne d’épuration, y joue un rôle politique de premier plan depuis 1985. A partir de 1998, son pouvoir peut être qualifié de dictatorial. Les élections sont manipulées et leur résultat contesté lorsque son parti, le Parti du peuple cambodgien, ne les gagne pas. Son gouvernement contrôle étroitement les communications, emprisonne les critiques, liquide les opposants. Surtout, le Cambodge est une kleptocratie : la clique au pouvoir, une mafia politico-militaire, a mis la main sur toutes les richesses du pays et le niveau de la corruption est inimaginable.

Cheik Tamim bin Hamad Al-Thani est le 8e Etat souverain le plus riche du monde, grâce aux énormes réserves de pétrole dont dispose son pays. Il règne, en effet, sur le Qatar depuis 13 ans. Il tente de projeter l’image d’un petit Etat engagé dans la modernité. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas engagé, sous sa férule, sur la voie de la démocratisation. En réalité, le Qatar est un Etat quasi féodal où 90 % de la population, immigrée, travaille dans les pires conditions, au service des 10 % de citoyens qataris. Le système de la kafala s’apparente à l’esclavage : les patrons, qui confisquent aux travailleurs immigrés leurs passeports à leur arrivée dans le pays, sont autorisés à abuser de cette main-d’œuvre de toutes les façons possibles. 

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Ces cinq pays, conclut Andrew Stroehlein, diffèrent par leur histoire et leur culture. Ce qui les rapproche, c’est la concentration d’un énorme pouvoir entre très peu de mains et le refus de la séparation des pouvoirs. Dans de telles conditions, les abus de pouvoir sont presque inévitables. Les Occidentaux considèrent ces aberrations comme le fruit de cultures très étrangères et se consolent en se répétant que "ce genre de choses ne risque pas d’arriver chez nous" : ils se trompent. Des gouvernements autoritaires peuvent se mettre en place n’importe où, par exemple à la faveur d’une crise majeure. La tentation de recourir à "l’homme fort" n’a pas épargné l’Europe dans le passé. Et certains pays d’Europe centrale, comme la Hongrie et la Pologne, sont engagés dans une spirale autoritariste qui devrait déjà inquiéter les défenseurs de la démocratie libérale. En outre, la crise sanitaire actuelle a servi de prétexte à de nombreux gouvernements pour restreindre les libertés et étendre leur pouvoir.