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Cameroun : "Pour s’engager en politique, il faut être prêt au sacrifice suprême"

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Des soutiens au leader de l'opposition, Maurice Kamto, avant l'élection présidentielle d'octobre 2018, le 30 septembre 2018 à Yaoundé
Des soutiens au leader de l'opposition, Maurice Kamto, avant l'élection présidentielle d'octobre 2018, le 30 septembre 2018 à Yaoundé
© AFP - Marco Longari

Emmanuel Macron est attendu mardi au Cameroun où il sera reçu par son homologue camerounais, Paul Biya, au pouvoir depuis 40 ans. Le président français s'est engagé à parler des opposants emprisonnés, comme l'a été Pierre Anoumedem, détenu pendant six mois en 2019 après une manifestation. Entretien.

Le président Emmanuel Macron est attendu mardi au Cameroun, première étape d’une tournée en Afrique qui va durer trois jours. À Yaoundé, la capitale, il rencontrera le président camerounais Paul Biya, 89 ans, dont près de 40 ans au pouvoir.

Lors de cette visite, il sera question d’agriculture, sur fond de guerre en Ukraine mais aussi de terrorisme. Le Cameroun est touché depuis des années par des attaques dans le nord, attribuées au groupe Boko Haram.

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L’Élysée promet également que le président Macron mettra sur la table les sujets qui fâchent, notamment le respect des droits de l’homme, dans ce pays où des opposants sont encore emprisonnés. Pierre Anoumedem, 59 ans, a été l’un d’entre eux. Il a été arrêté le 28 février 2019 lors d’un rassemblement de son parti d’opposition, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), l’un des principaux dans le pays. Pierre Anoumedem a passé six mois en prison à Yaoundé et accepte aujourd’hui de raconter ce qu’il a vécu.

Pierre Anoumedem a été emprisonné pendant six mois pour "outrage au chef d'État"
Pierre Anoumedem a été emprisonné pendant six mois pour "outrage au chef d'État"
- Pierre Anoumedem

Que s’est-il passé le 28 février 2019, jour de votre arrestation ?

Le 28 février 2019, nous avons appris que le président de notre parti (MRC) était au domicile d'un de ses conseillers spéciaux, et qu'il était menacé d'interpellation. Comme beaucoup de militants, je me suis rendu sur place pour voir ce qu'il se passait. Une fois sur place, nous avons été encerclés par une escouade de policiers et gendarmes qui nous ont arrêtés comme de vulgaires malfrats à Douala. On nous a reproché une "insurrection", "une manifestation interdite" et un "outrage au chef de l’Etat". Ils nous ont conduits de nuit à Yaoundé dans des conditions difficiles.

Quelles étaient vos conditions de détention ?

Quinze jours après, nous avons été présentés à un juge militaire qui, sans autre forme de procès, nous a transférés directement en prison, à la prison centrale de Yaoundé. Personnellement, j'y ai passé six mois. Les conditions de détention étaient simplement indescriptibles. Le premier jour, on nous a mis dans une salle de moins de 15m² où nous étions plus d'une centaine à passer la nuit les uns sur les autres, à suffoquer.

Le repas était absolument infect. Du riz, pas trié et préparé dans des fûts qui ne se sont jamais lavés, cela ressemblait à une sorte de pâte. On nous sert aussi des haricots pleins de cailloux, du maïs plein de cailloux avec un peu d'huile de palme. Et on donne à chacun une ration qui ne dépasse guère 120 à 150 grammes.

Ensuite j’ai été transféré dans un autre quartier de la prison. Dans une cellule d’à peine 9m2, nous étions quinze. Nous dormions sur des étagères, plutôt que dans des lits. Je n'ai vraiment pas envie de me souvenir de tout cela. Je n'ai pas été physiquement molesté par les geôliers, mais des autres membres du MRC qui étaient particulièrement véhéments, qui répondaient aux geôliers ou qui répondaient aux autres prisonniers, étaient régulièrement touchés. Ils étaient jetés dans une cellule qu'on appelait "cellule disciplinaire", de 2m² et dans laquelle les conditions étaient plus qu'invivables. Parfois, les gens se retrouvaient dedans à trois, quatre, cinq ou six.

Est-il toujours très dangereux de s’engager en politique au Cameroun ?

C'est effectivement très très dangereux de s'engager en politique contre le président de la République du Cameroun actuel, monsieur Paul Biya. Je l'ai dit, pour l'avoir vécu : si vous voulez vous engager en politique contre le président Biya, il faut vous attendre à tout et même au pire. D'ailleurs, en parlant du pire, nous avons des camarades, des amis politiques du MRC qui sont morts en prison, morts de maladie ou morts de violence, morts par manque de soins. Si vous voulez vous engager en politique contre le président de la République actuel, il faut vous attendre au sacrifice suprême.

Qu’attendez-vous de la venue du président Macron au Cameroun ?

Sincèrement, je n'en attends rien. J'ai appris en grandissant. J'ai appris, du haut de mes 59 ans, de ma culture, par la lecture, par les voyages que les pays n'ont pas d'amis, que les pays n'ont que des intérêts. C'est la raison pour laquelle je n'attends rien de la succession de Paul Biya non plus. J'en attends beaucoup des Camerounais, pas de la France. Évidemment, la France est un partenaire historique mais la France ne va lutter que pour ses intérêts, ce qui est compréhensible. Moi, je souhaite que, à l'occasion de la succession de Paul Biya, pendant que la France se bat pour ses intérêts, que les Camerounais se battent pour leurs intérêts à eux. La France, est un pays que nous aimons visiter mais qui n'est pas notre pays. J'en attends beaucoup des Camerounais et je n'en attends rien de la France.

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