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"Camps de la mort polonais" : comprendre la controverse

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Un groupe de Juifs polonais interrogés le 2 janvier 1943 dans le ghetto de Varsovie avant d'être envoyés au camp d'extermination de Treblinka.
Un groupe de Juifs polonais interrogés le 2 janvier 1943 dans le ghetto de Varsovie avant d'être envoyés au camp d'extermination de Treblinka.
© Getty

Alors que la Pologne affirme avoir amendé son texte interdisant d'évoquer la participation polonaise à la Shoah, la polémique reprend de plus belle en Israël, sous l’œil médusé des historiens qui, partout dans le monde, dénoncent eux aussi "une opération de blanchiment mémoriel".

Pendant une semaine, le compromis conclu ce 26 juin 2018 entre la Pologne et Israël pour ficeler une nouvelle version du roman national polonais n'a pas fait de bruit. Puis la polémique s'est réveillée, sortant l'opinion publique israélienne comme la communauté des historiens spécialistes de la seconde guerre mondiale d'une certaine torpeur : pour l'une comme l'autre, le nouveau texte de loi polonais continue de réécrire l'histoire. Il fait fi de tout un pan de recherches historiographiques, consensuelles dans le monde académique, pour mettre en valeur une vision angélique du rôle des Polonais sous le joug d'Hitler. Au mépris de ce qu'on connaît aujourd'hui de l'Histoire.

1. De quoi on parle : une loi mémorielle sur la Shoah

La controverse a démarré au début de l'année 2018, lorsque l'exécutif polonais a fait voter par le Parlement, à Varsovie, et ratifier par le Président de la République de Pologne, une loi mémorielle menaçant de poursuites criminelles quiconque accuserait la Pologne de complicité dans les crimes nazis... ou n'importe qui évoquant des "camps de la mort polonais". 

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A l'époque, Israël et les Etats-Unis s'étaient rapidement émus de cette ingérence politique dans l'Histoire de l'Holocauste, et durant six mois, des échanges diplomatiques ont eu lieu entre Varsovie, d'un côté, et Tel Aviv, de l'autre. Jusqu'à la fin du mois de juin, Israël a en effet cherché à obtenir par cette voie diplomatique une réécriture du texte, très décrié dans l'opinion publique israélienne.

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2. Pourquoi on en reparle : un conflit diplomatique entre Pologne et Israël

Le 27 juin, Benjamin Nétanyahou et son homologue polonais, Mateusz Morawiecki, affichaient une même satisfaction devant la nouvelle mouture, qui laissait tomber les poursuites pénales. Or le texte conserve en réalité l'essentiel de son sens, comme en témoigne la volonté du gouvernement polonais de communiquer à grand renfort d'encarts achetés dans la presse dans quatre langues, dont l'hébreu.

En Israël, l'opinion publique n'a pas mieux accueilli cette nouvelle version de la loi polonaise, accusant au contraire le Premier ministre Nétanyahou de "trahison". Depuis quelques jours une protestation mobilise un attelage inédit, capable de fédérer aussi bien le camp ultra-orthodoxe en Israël que le mémorial Yad Vashem, ou encore l'immense majorité des historiens spécialistes de la seconde guerre mondiale à l'échelle de la planète.

Dans la nouvelle version de la loi après lifting, la Pologne a consenti à renoncer aux trois ans de prison qu'encourait n'importe qui susceptible, disait le texte, "d'attribuer à la nation ou à l’Etat polonais, en dépit des faits, de crimes contre l’humanité" à l'époque où la Pologne, occupée par l'Allemagne hitlérienne, a hébergé malgré les camps d'extermination tels qu'Auschwitz-Birkenau ou Treblinka. Mais sur le fond, cette gigantesque opération de revalorisation de l'histoire de la Pologne pour en finir avec ce que Morawiecki a pourfendu comme "la pédagogie de la honte", procède d'abord d'une réécriture de l'Histoire. Par exemple lorsque le Premier ministre polonais dit ceci :

Nous voulons que le point de vue polonais soit perçu par un prisme positif. Et je crois profondément que ce sera le cas grâce à cette déclaration, par laquelle nous défendons l’honneur de nos ancêtres, (…) ainsi que l’héroïsme des Polonais dans le sauvetage de leurs concitoyens juifs.

3. Un "blanchiment de l’histoire" pour les historiens

Les historiens, comme une bonne partie des intellectuels israéliens, dénoncent ainsi "une opération de blanchiment mémoriel". Car la communauté académique s'accorde de longue date et soutient de façon consensuelle que l'héroïsme polonais en la matière fut très relatif, même s'il a évidemment existé dans cette Pologne qui comptait la plus grande communauté juive de toute l'Europe avant guerre, soit quelque 10% de la population polonaise au total. Yad Vashem, qui a inventé la notion de "Juste parmi les nations" pour célébrer les quelque 26000 personnes dans le monde qui ont œuvré pour protéger les Juifs de l'Holocauste, précise que le nombre de Justes polonais labellisés dans ses registres est loin de représenter une majorité dans la population polonaise, même si le Mémorial reconnaît 6620 Justes polonais. Pour le dire plus explicitement, le sauvetage des Juifs en Pologne par la population ne fût pas inexistant, mais il représente l'exception et non la règle. Yad Vashem le résume ainsi :

Il n’y a aucun doute sur le fait que "camps de la mort polonais" est une déformation de l’histoire : les camps d’extermination ont été établis dans la Pologne occupée par les nazis dans le but d’assassiner le peuple juif dans le cadre de "la solution finale". Toutefois, [restreindre] la complicité directe ou indirecte du peuple polonais avec les crimes commis sur leurs terres durant l’Holocauste est une distorsion sérieuse.

Ainsi, s'il est juste de dire que la Pologne n'a, institutionnellement et en son nom, construit aucun camp d'extermination, il est tout aussi juste de regarder avec distance les récentes déclarations de l'exécutif polonais, un peu rapide à évacuer toute collaboration polonaise dans la Shoah, à une époque où 360 000 Juifs se sont entassés dans le ghetto assiégé de Varsovie, mourant à raison de cinq ou six mille par mois de maladie ou de faim. 

Comme le soulignait Brice Couturier le 20 février 2018 sur France culture dans "Le Tour du monde des idées", "il y a une face sombre de l’histoire de la Pologne occupée. C’est celle qui a été révélée par le livre de Jan Gross, Les voisins, paru en 2000, complété depuis par son livre La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz, publié en français dix ans plus tard". "Dans Les Voisins_,_ poursuivait Brice Couturier pour raconter un antisémitisme bien réel dans le pays au moment de l'occupation allemande, Jan Gross révélait le pogrom de Jedwabne, en juillet 1941. Dans cette petite ville du Nord-est de la Pologne, l’arrivée des Allemands dont l’invasion succédait à celle des Soviétiques, presque deux ans plus tôt, donna lieu à des scènes de pogrom antisémite atroces. Plusieurs centaines de Juifs furent battus à mort, d’autres enfermés dans une grange à laquelle des Polonais mirent le feu. Et ce n’est pas l’unique cas où des Polonais participèrent à des massacres de leurs compatriotes juifs."

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Le 12 juin dernier, "La Fabrique de l'histoire" consacrait un des volets de sa série sur "l'histoire qui fait scandale" au livre Les Voisins de Jan Gross. Dans son documentaire, Joanna Grudzinska rappelait la déflagration qu'avait représenté cette parution dans laquelle Gross révélait un antisémitisme bien réel de la population polonaise, quoique passablement refoulé. 

Alors que Gross, historien et sociologue de formation, était venu surligner en 2000 le rôle de cet antisémitisme dans le projet exterminateur nazi, voilà dix-huit ans que, depuis, le pays se divise entre défenseurs et détracteurs de Gross. Vous pouvez redécouvrir la brèche historiographique sans précédent que son travail avait pu représenter dans le roman national polonais lorsqu'avait paru Les Voisins :

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Article mis à jour le 9/07/2018 pour éclairer les chiffres des Justes reconnus par Yad Vashem.