Canard gonflable, chaussure, parapluie… De Bangkok à Paris, les objets de la contestation

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Canard gonflable, chaussure, parapluie… De Bangkok à Paris, les objets de la contestation

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1. Bangkok, 17 novembre 2020, Mladen ANTONOV/AFP. 2. Washington, 21 janvier 2017, Noam Galai/Getty. 3. Hong Kong, 27 octobre 2019, Ivan Cheung/Getty.
1. Bangkok, 17 novembre 2020, Mladen ANTONOV/AFP. 2. Washington, 21 janvier 2017, Noam Galai/Getty. 3. Hong Kong, 27 octobre 2019, Ivan Cheung/Getty.

Face aux policiers anti-émeutes thaïlandais, les canards en plastique semblent bien inoffensifs. Ils incarnent pourtant avec force la mobilisation prodémocratique en cours dans le pays. Comme eux, des parapluies hongkongais aux gilets jaunes, certains objets deviennent des symboles de contestation.

Banderoles, pancartes ou mégaphones… certains accessoires se sont traditionnellement fait une place au sein des cortèges des grandes manifestations. D'autres, en revanche, n'apparaissent qu'à l'occasion d'événements bien spécifiques. Parce qu'ils permettent aux militants d'agir contre la répression de leur mobilisation ou parce qu'ils incarnent la cause défendue et lui donnent de la visibilité, certains d'entre eux sont devenus des symboles de contestation. De l'Asie du Sud-Est à l'Amérique du Nord en passant par le Proche-Orient, tour d'horizon de ces emblèmes de révolte et outils de ralliement. 

Thaïlande : canards gonflables versus canons à eau

Le 29 novembre 2020, la police anti-émeute monte la garde derrière des canards jaunes gonflables lors d'une manifestation anti-gouvernementale dans la capitale thaïlandaise.
Le 29 novembre 2020, la police anti-émeute monte la garde derrière des canards jaunes gonflables lors d'une manifestation anti-gouvernementale dans la capitale thaïlandaise.
© Getty - Geem Drake/SOPA Images/LightRocket

Dimanche 30 novembre 2020 à Bangkok, des centaines de manifestants pro-démocratie se rassemblent devant la caserne d'une unité de la garde royale. Parmi eux, se sont invités de très nombreux canards en caoutchouc gonflables. Depuis cet été, le pays voit défiler dans un élan inédit des dizaines de milliers de manifestants qui appellent à la démission du premier ministre Prayuth Chan-o-cha et de son gouvernement issu de la junte militaire. Plus largement, ils réclament une réforme de la monarchie constitutionnelle, jugée dispendieuse et archaïque. Dans les cortèges, le canard jaune est devenu un symbole de la contestation pro-démocratique.

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Alors que les leaders du mouvement prônent une action pacifique, ces bouées gonflables constituent un outil de protection face aux forces de l'ordre qui répriment durement les manifestants. C'était notamment le cas le 17 novembre dernier, lors d'un rassemblement devant le Parlement marqué par de violents affrontements entre la police, les manifestants pro-démocratiques et les contre-manifestants pro-monarchiques, qui s'est soldé par 41 blessés d'après la BBC. Alors que certains militants tentaient de découper les fils barbelés qui entouraient le Parlement, les policiers ont riposté à l'aide de canons à eau et de cinq batteries de gaz lacrymogènes. Certains manifestants ont même été blessés par balles, bien que la police ait nié en avoir utilisé pendant l'opération, selon l'AFP et Reuters. En guise de boucliers, les manifestants se protégeaient derrière les canards en caoutchouc qu'ils avaient l'intention de faire flotter sur le fleuve Chao Phraya, derrière le Parlement. Les bêtes de plastique étaient alors en première ligne, comme le rapporte le journal Thai Enquirer :

Enormes, jaunes, gonflables, les canards en caoutchouc ont été poussés en avant et ont pris de plein fouet les jets des canons à eau. Peu savent d’où ils venaient. Mais tous ont constaté leur héroïsme : des manifestants, voilés dans leurs minces imperméables en plastique vert, se sont réfugiés derrière les canards alors que des vagues de produits chimiques les frappaient. Des photos ont ensuite été diffusées dans la presse : des canards en caoutchouc, légèrement dégonflés, tachés de marques violettes, mais toujours souriants.

Journal de 18h
10 min

Ces canards ont migré bien au-delà des frontières thaïlandaises ; on a même pu en apercevoir lors des dernières manifestations contre la loi "sécurité globale" à Paris. Mais c'est surtout au sein des pays de la "Milk Tea Alliance" - Thaïlande, Hong Kong et Taiwan - que la famille de canards s'est agrandie. Ce mouvement de solidarité entre les militants pro-démocratiques de ces pays du Sud-Est est né sur internet. Sous le hashtag #Milktealliance, des internautes thaïlandais, taïwanais et hongkongais se sont unis pour répondre aux messages pro-Pékin diffusés sur les réseaux sociaux. A Hong Kong, le canard gonflable est également présent dans les manifestations contre l'impérialisme chinois. Il s'était déjà fait remarquer en 2013, lorsque l'artiste néerlandais Florentijn Hofman avait fait flotter une sculpture géante du canard appelée "Rubber Duck", dans le port de Hong Kong pendant un mois. Inspiré par l'œuvre, un utilisateur du réseau social chinois Sina Weibo avait alors fait un photomontage de la célèbre photographie de "L'homme au char" commémorant l'anniversaire du massacre de Tian'anmen, en remplaçant les chars d'assauts par ces canards en plastique. Quelques jours après, l'expression "gros canard jaune" était bannie de la plateforme chinoise. Aux yeux du PCC, le mignon petit animal était devenu un signe de défiance envers l'autorité chinoise. 

Si le canard en plastique incarne si bien les luttes qui se jouent en ce moment en Thaïlande, c'est aussi parce que son innocence résonne avec la volonté des leaders de la contestation de mener une action pacifique. "Avec sa figure ronde, son corps gonflable, il incarne parfaitement la lutte à la David contre Goliath qui se joue actuellement entre les manifestants pour la démocratie et la police royale thaïlandaise", observe le Thai Enquirer

L’image des forces de l’ordre armées jusqu’aux dents face à… des canards gonflables souligne l’asymétrie de la bataille en cours entre les manifestants et l’État. (…) La couleur du canard a également un sens. Dans la bataille des symboles, les manifestants pro-monarchie se sont approprié la couleur jaune, qui représente le conservatisme et le respect envers la royauté. Les jeunes manifestants tentent de se la réapproprier pour le peuple, et les canards jaunes leur permettent de le faire de façon implicite. (…) compte tenu de la créativité des manifestants, d’autres effigies tout aussi irrévérencieuses viendront les rejoindre en tant qu’emblèmes résumant parfaitement l’audace d’une nouvelle génération de Thaïlandais. Mais pour l'instant, que น้องเป็ด ["le canard" en thaï] reste sain et sauf. 

Hong Kong : causer des pépins à Pékin

Les manifestants pro-démocratie face aux tirs de gaz lacrymogènes par la police anti-émeute, devant le siège du gouvernement à Hong Kong le 15 septembre 2019.
Les manifestants pro-démocratie face aux tirs de gaz lacrymogènes par la police anti-émeute, devant le siège du gouvernement à Hong Kong le 15 septembre 2019.
© AFP - ISAAC LAWRENCE

Depuis plus d'un an, Hong Kong est secoué par des manifestations de grande ampleur visant à dénoncer l'ingérence de la Chine sur cette région semi-autonome. En dépit de la forte  mobilisation, le gouvernement hongkongais n'a fait aucune concession envers les manifestants : mercredi 2 décembre 2020, trois grandes figures de la contestation pro-démocratique, Agnes Chow, Joshua Wong et Ivan Lam, ont été condamnés à des peines d'emprisonnement pour leur rôle lors d'une manifestation devant le quartier général de la police de Hong Kong en juin 2019 et ce, alors que la loi de "sécurité nationale" imposée par Pékin est entrée en vigueur.

Lors de ces manifestations, on a pu voir des canards gonflables, mais aussi des masques à l'effigie du personnage de dessin animé Winnie l'ourson. En raison de sa ressemblance avec le président chinois Xi Jinping, le personnage est devenu un symbole de dénonciation de l'expansionnisme chinois en Asie du Sud-Est. L'image du petit ours sur les réseaux sociaux chinois a d'ailleurs déjà été censurée par Pékin. Mais l'accessoire qui symbolise le mieux la contestation hongkongaise, c'est le parapluie. Ces photos ont fait le tour du monde : des parapluies de toutes les couleurs brandis contre les canons à eau et tirs de gaz lacrymogènes, des parapluies passant de mains en mains jusqu'à la tête du cortège qui s'en servait comme barricade, des parapluies couvrant les caméras de rue pour contrer la reconnaissance faciale, des parapluies démantelés jonchant les trottoirs à la fin des manifestations.

A l'automne 2014, des militants se regroupent au sein du collectif "Occupy Central with Love and Peace" pour protester contre le projet du gouvernement chinois de limiter la portée du suffrage universel pour l'élection de l'exécutif hongkongais. Réclamant "la démocratie du peuple de Hong Kong", des dizaines de milliers de manifestants paralysent le centre de l'ancienne colonie britannique. Pour se protéger des tirs de gaz lacrymogènes lancés pour les déloger, ils utilisent des parapluies ; le mouvement a alors été baptisé "la révolution des parapluies". 

Après 79 jours d’occupation du cœur économique et financier de Hong Kong, cette révolution des parapluies s’est achevée sans aucune concession de la part du gouvernement chinois. Alors cinq ans plus tard, à nouveau dans la rue, certains Hongkongais ont voulu faire pression plus radicalement, sans pour autant laisser tomber le parapluie. La répression est elle aussi plus violente, comme on a pu le voir dans des vidéos montrant un policier tirer à balles réelles sur un manifestant, un autre à moto foncer sur un groupe de manifestants ou encore, diffusée par les médias chinois et la police hongkongaise, une vidéo d'un homme présenté comme un militant pro-Pékin aspergé d'un liquide inflammable.

Lors des manifestations de 2019-2020, les Hongkongais se sont illustrés par leur ingéniosité pour contrer la répression policière. Symbole de ralliement à la contestation, le parapluie comme on l'a évoqué plus haut s'est fait tour à tour bouclier, barricade, cache-caméra. Pour contenir la fumée des bombes lacrymogènes au sol, les manifestants utilisent des cônes de signalisation qu'ils placent comme un entonnoir au-dessus des grenades, avant de verser de l’eau par le haut troué du cône pour l'éteindre. Souvent munis de masques et de casques, ils ont développé un code gestuel pour organiser le ravitaillement relayé par des chaînes humaines : mains au-dessus de la tête pour signifier le besoin de casques, bras en l’air écartés pour les parapluies… Pour empêcher le traçage, les manifestants évitent d’utiliser leur carte de transport habituelle, et bloquent les portes du métro pour en faciliter l’accès. Autre point remarqué, l'utilisation de lasers pour brouiller l'image des caméras employées par la police pour identifier les manifestants, donnant un aspect futuriste à ces affrontements à distance. 

Les Enjeux internationaux
10 min

France : de la colère jaune plein le dos

Depuis 2018 en France, le gilet jaune évoque moins le gilet de "haute visibilité" dont la présence est devenue obligatoire dans tous les voitures dix ans plus tôt, mais la veste portée par des dizaines de milliers de Français en étendard de leur colère contre le gouvernement. A l'origine du mouvement, Ghislain Coutard, un père de famille passionné d'automobile vivant près de Narbonne, excédé par l'annonce d'une nouvelle taxe sur le carburant. Le 24 octobre 2018, il se filme à bord de son véhicule, appelant ses camarades "en galère" à rejoindre la manifestation du 17 novembre contre cette taxe : 

J’espère que ça va vraiment bouger, que les Français vont se motiver, sortir vraiment, faire un petit blocage bien costaud, montrer qu’il n’y a pas que le foot qui rassemble. (…) On a tous un gilet jaune dans la bagnole, foutez-le en évidence sur le tableau de bord, toute la semaine, là, jusqu’au 17. Un petit code couleur pour montrer que vous êtes d’accord avec nous, avec le mouvement, et qui est chaud / qui est pas chaud. Ça va motiver, ça va dire… 'putain, on va croiser des gilets jaunes partout', sur les tableaux de bord, c’est un signe. 

Partagée sur Facebook, la vidéo d'à peine 1 minute 20 est visionnée des millions de fois. L'idée du gilet jaune fait mouche. En quelques jours, le mouvement de contestation se trouve un nom, un mode d'action et un symbole rassembleur. L'automne 2018 en France devient jaune : dans les journaux, à la télévision, sur les ronds-points, dans les déclarations politiques… Le gilet de sécurité est partout et chaque samedi, des Français l'endossent dans un mouvement de contestation populaire d'une ampleur inattendue. 

L'année suivante, le vêtement qui s'est fait une réputation internationale (les médias anglo-saxons hésitant entre "yellow vest" et "yellow jacket"), s'exporte vers d'autres mouvements sociaux, comme l'explique Léna Mauger dans Le Magasin du monde. La mondialisation par les objets du XVIIIe siècle à nos jours, (dir. Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre, Fayard, 2020) : 

Des manifestants le mettent par-dessus leurs vêtements en Belgique, en Espagne, en Pologne, au Portugal, en Allemagne. En Bulgarie, un mouvement de protestation anti-vie chère emprunte le symbole du gilet jaune et bloque des routes aux frontières avec la Grèce et la Turquie. En Israël, des gilets jaunes protestent contre une vague d’augmentation des prix de certains services publics et de produits alimentaires. À Jérusalem, ils sont plusieurs dizaines à se réunir symboliquement sur la place de Paris. Tandis qu’en Égypte le gouvernement réagit en interdisant sa vente. 

Le succès du symbole est tel qu'il devient l'objet de récupérations diverses : Florian Philippot, ancien député européen du Front national, fait déposer la marque "Gilets jaunes" à l’Institut national de la propriété industrielle… tout comme l’agence de communication à l’origine du slogan de la sécurité routière de 2008.

Les Pieds sur terre
28 min

Etats-Unis : répondre au sexisme avec des "bonnets de chattes "

Des femmes portent des "pussy hat" lors de la "Marche des femmes" à Washington, le 21 janvier 2017.
Des femmes portent des "pussy hat" lors de la "Marche des femmes" à Washington, le 21 janvier 2017.
© Getty - Jessica Rinaldi/The Boston Globe

Lors de sa campagne présidentielle de Donald Trump en 2016, une vidéo du candidat républicain ressortie à ce moment a scandalisé une partie de l'opinion. On y entendait Donald Trump soutenir fièrement : "Quand tu es une star, elles te laissent faire. Tu fais tout ce que tu veux. Tu peux les attraper par la chatte" ("grab them by the pussy", en anglais). En réaction à ces propos obscènes, deux Américaines, Krista Suh et Jayna Zweiman, ont lancé le projet "Pussy hat", un chapeau rose en crochet représentant des oreilles de "chatte" (évoquant à la fois l'animal et le terme vulgaire employé par Trump pour désigner le vagin). Elles invitaient les personnes choquées par les propos de Donald Trump à le revêtir. "Nous pourrions tous les porter, faire une déclaration unifiée, expliquaient-elles. Cela a beaucoup de résonance parce que nous disons que, peu importe qui vous êtes et d'où vous venez, vous pouvez être politiquement actif." Populaire, le bonnet n'a pas échappé aux critiques, certains militants comme l'activiste transgenre et afro-américaine Elle Hearns, ancienne directrice l'organisation de Black Lives Matter, jugeant le choix de la couleur rose, et de la référence au vagin, raciste et transphobe. L'initiative a néanmoins eu un succès retentissant, si bien que le pays s'est retrouvé en pénurie de fil à tricoter rose

Le 21 janvier 2017, au lendemain de l'investiture de Donald Trump, des centaines de milliers de personnes se sont réunies lors de "marches des femmes" dans tout le pays. Les rues des grandes villes s'étaient alors colorées de rose, les manifestants portant fièrement le "pussy hat". Celles et ceux qui ne pouvaient pas participer à la marche se montraient solidaires de la contestation en arborant le bonnet sur les réseaux sociaux. Comparant les "pussy hats" aux casquettes "Make America Great Again" portées par les partisans de Trump, la Radio Nationale Publique (NPR) soulignait ce jour-là le fait que les deux accessoires envoyaient "un message politique très particulier, à la fois unificateur et antagoniste"

Après une élection lors de laquelle Donald Trump a utilisé la masculinité comme stratégie de campagne, les pussy hats reprennent sans vergogne des clichés, en ce sens qu'ils sont roses et faits maison (sans oublier qu'ils font référence à un terme péjoratif pour l'anatomie féminine). (...) Les deux chapeaux représentent une sorte de réaction violente : l'un par un groupe de personnes qui pensaient être des "outsiders politiques" ignorés, et l'autre par des personnes qui ont récemment subi une défaite cinglante aux élections. 

Alors que les oreilles de chat roses défilaient dans la rues, des familles à visières rouges mangeaient dans les restaurants alentour… "Au moins, les bonnets de chats et les chapeaux de camionneur remplissent le rôle fondamental d'identification des tribus !" note la radio américaine. Le "pussy hat", symbole anti-sexiste inspiré par une expression misogyne, était également devenu un accessoire distinctif des anti-Trump. 

Egypte : chasser le pouvoir autoritaire à coups de pompes

Les manifestants anti-gouvernementaux égyptiens agitent leurs chaussures pour exprimer leur colère lors du discours du président égyptien Hosni Moubarak, place Tahrir au Caire, le 10 février 2011.
Les manifestants anti-gouvernementaux égyptiens agitent leurs chaussures pour exprimer leur colère lors du discours du président égyptien Hosni Moubarak, place Tahrir au Caire, le 10 février 2011.
© Getty - PEDRO UGARTE

Suivant de peu la révolution tunisienne ou "révolution du jasmin", la population égyptienne se révolte en 2011. Dans un mouvement populaire inédit, des Egyptiens de divers milieux sociaux s'unissent pour réclamer la fin de l'Etat policier, une libéralisation du régime et davantage de démocratie. Tous appellent alors à la démission du président Hosni Moubarak, à la tête du pays depuis 30 ans déjà.

Après plusieurs jours de mobilisations durement réprimées, le 10 février 2011, vers 23 heures, la place Tahrir occupée par les manifestants se fige. La foule écoute l'allocution du président Moubarak qui s'adresse aux Egyptiens pour la troisième fois depuis le début de la révolution, dans l'espoir de l'entendre annoncer sa démission. Seulement, le raïs s'accroche : il accorde des pouvoirs supplémentaires au vice-président Omar Souleiman, pilier de l'appareil sécuritaire du régime égyptien, mais ne démissionne pas. Sur la place Tahrir, les manifestants sont abattus. Un homme enlève alors ses chaussures et les soulève du bout des bras. D'autres l'imitent, bientôt, des centaines de chaussures visent le ciel, sous des cris de colère et de déception : "Va-t'en !

Lancer sa chaussure ou en montrer la semelle est un geste de mépris, de contestation dans de nombreux pays, particulièrement au Proche-Orient. On se souvient des chaussures jetées au visage de George W. Bush par le journaliste irakien Mountazer Al-Zaïdi en 2008, lors d'une conférence de presse à Bagdad. Filmée, la scène a rendu les chaussures du journaliste mondialement connues. La même année, à des kilomètres de là, des manifestants montréalais imitaient son geste. Ils lançaient des chaussures sur une affiche de George W. Bush en signe d'opposition aux occupations militaires américaines en Irak et en Afghanistan (où l'armée canadienne était également présente), mais aussi en soutien à Mountazer Al-Zaïdi, condamné à neuf mois de prison. Des observateurs zélés tiennent à jour la page wikipedia dédiée aux chaussures lancées, déposées, ou brandies en l'air en signe de protestation. 

Dans une symbolique différente, ce sont parfois les chaussures qui manifestent seules. C'est le cas des opérations "pyramides de chaussures" organisées tous les ans par l'ONG Handicap International et qui invitent le public à déposer une paire de chaussures pour protester contre les armes explosives dont sont victimes les populations civiles. Ces dernières années, on a aussi vu des chaussures peintes en rouge déposées sur de grandes places, au Mexique ou en France, pour représenter les victimes de féminicides.

Journal de 12h30
16 min

Bouilloire, œillets, drapeaux multicolores… 

Le tour d'horizon de ces objets qui se sont invités dans les contestations politiques, sociales ou culturelles peut encore se prolonger. Citons, plus brièvement, trois derniers exemples.

  • Les œillets rouges au Portugal

Comme on l'a vu avec la "révolution des parapluies" ou le "mouvement des gilets jaunes" cités plus haut, il n'est pas rare de voir un accessoire-clé d'une mobilisation populaire devenir, par métonymie, le nom de la contestation. C'est le cas de la "révolution des Œillets" survenue en 1974 au Portugal. Dans la nuit du 24 au 25 avril, un coup d'État soutenu par la population renverse la dictature salazariste en place depuis un demi-siècle. Lors des opérations, des milliers de Portugais prennent la rue pour se joindre aux militaires insurgés. C'est au marché aux fleurs de Lisbonne que la majorité d'entre eux se retrouve. Celeste Caiero, pacifiste et restauratrice, offre des œillets aux militaires qui les placent dans le canon de leur fusil. Les fleuristes l'imitent, décorant de fleurs rouges les armes des soldats mutinés. L'œillet devient ainsi le symbole de cette révolution démocratique.

De la même façon, au cours de l'histoire un même objet a pu donner son nom à différentes contestations sociales. C'est le cas du bonnet rouge, présent lors la "révolte des Bonnets rouges" antifiscale sous le règne de Louis XIV, une sédition qui toucha particulièrement la Bretagne, et le "mouvement des Bonnets rouges" à l'automne 2013, toujours en Bretagne, contre la taxe poids lourds.

À réécouter : La mémoire en chantant - La Révolution des Oeillets
Les Nuits de France Culture
19 min
  • Le wiphala en Bolivie 

L'an dernier, c'est un joyeux drapeau multicolore, le "wiphala", symbole des indigènes des Andes et second drapeau officiel de la Bolivie, qui a cristallisé les tensions lors de la crise post-électorale bolivienne de l'automne 2019 (aussi appelée "printemps bolivien"). Après l'annonce des résultats donnant la victoire du président sortant Evo Morales aux élections, le pays vit des semaines de violentes manifestations contre la fraude électorale présumée. La période de trouble aboutit, le 10 novembre 2019, à la démission du candidat à sa réélection et l'organisation d'un nouveau scrutin. Mais l'exil vers le Mexique de l'ancien "cocalero", premier président indigène du pays, n'a pas calmé les tensions. C'est à ce moment que l'on a vu le wiphala arraché des uniformes, piétiné et même brûlé. Des actions qui ont choqué de nombreux Boliviens, et à leur tour provoqué des manifestations en soutien au président déchu avec un slogan : “On ne touche pas au Wiphala”. Dans une société où plus de 40 % de la population est amérindienne, le drapeau évoque aujourd’hui la lutte et la résistance indigène.

A propos d'ailleurs
3 min
  • La bouilloire pro-kurde en Turquie

En 2018, les Turcs sont appelés aux urnes pour élire leur président et députés, dans un contexte politico-social tendu. Alors que le candidat du parti pro-kurde HDP (Parti des peuples et de la démocratie) Selahattin Demirtas, muselé par l'Etat turc, est contraint de faire campagne depuis sa cellule de prison, des citoyens lui manifestent leur soutien en utilisant… leurs bouilloires. Si l'ustensile ménager est devenu un objet militant, un symbole de l'opposition, c'est qu'il est le seul bien que les autorités turques ont retrouvé en fouillant la cellule du candidat HDP, après que celui-ci a posté un message sur son compte twitter. Et pour cause, le tweet avait été rédigé par ses avocats, lesquels n'ont pas manqué de se moquer des surveillants de la prison d'Erdine : "Ils ont trouvé une bouilloire, mais ont conclu qu'elle n'était pas en mesure d'envoyer des tweets." On a alors vu apparaître des dessins de bouilloire sur les murs d'Istanbul et les réseaux sociaux. Le compte du candidat HDP a également repris l'image de la bouilloire durant sa campagne pour signifier sa résistance. Comme l'auteur du photomontage du canard jaune moquant le pouvoir chinois cité plus haut, les dessinateurs de bouilloires ont été réprimés, deux lycéens ont même été arrêtés pour "propagande terroriste". 

Cultures Monde
58 min