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Cannes à l'aune des identités

Par
Ashton Sanders, Jharrel Jerome dans Moonlight de Barry Jenkins
Ashton Sanders, Jharrel Jerome dans Moonlight de Barry Jenkins
- A24 / DCM / David Bornfriend

Si le cinéma est toujours un miroir de nos sociétés et de leurs représentations, les festivals, et celui de Cannes en premier lieu, sont des moments de concentration de ce type d’enjeux. L'occasion de débattre de ce qui fait la valeur des films choisis.

Aux Etats-Unis, les festivals s’apparentent de plus en plus à de grandes cérémonies anti-Trump, et sont autant de mobilisations pour un cinéma de plus en plus identifié, concerné, militant. Toute la question est de savoir si ce choix se fait au dépend des critères esthétiques.

Dans son dernier essai, White, l’écrivain Bret Easton Ellis dénonce avec virulence et non sans provocation la “tyrannie des victimes”, cette vague de "résistance" qui s’est révélée après l’élection de Trump, mais aussi on le devine, après la vague “me too”, et qui selon lui aboutit à une forme de "fascisme". Il est intéressant que le premier exemple qu’il donne de ce phénomène, pour l’illustrer, soit le succès de Moonlight, film de Barry Jenkins, l’histoire d’un jeune homme qui cumule les discriminations: noir, pauvre, homosexuel. Bret Easton Ellis y livre une analyse qui relève à la fois du polémiste et du critique de cinéma, y voit le signe que le septième art répond désormais à des questions morales et identitaires, et regrette que les Oscars l’ait célébré plutôt que La La Land, qui recueillait ses suffrages.

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Le "piège de l'identité" au cinéma

Dans les Cahiers du cinéma datant de mars dernier, un article de Stéphane Delorme posait - différemment - cette question, celle du “piège de l’identité”: cette inquiétante propension, selon l’auteur, du cinéma américain à devenir un cinéma autorisé, bridé par le souci des différentes communautés: celle par exemple de trouver des acteurs “suffisamment” noirs pour jouer des personnages afro-américains, ou d’être "suffisamment" gay pour filmer des scènes de sexe homosexuel, le tout dans une logique économique ultra capitaliste encouragée par les diverses plateformes de cinéma et séries en ligne, de rentabilité et de ciblage des publics.

Les festivals de cinéma aux Etats-Unis sont devenus de grands messes anti-Trump

Cette question se cristallise surtout en période de festivals: les festivals de cinéma aux Etats-Unis sont devenus de grands messes anti-Trump, où chacun y va de sa blague ou de son discours sur le vivre ensemble, et surtout où les films sélectionnés et récompensés sont à l’avenant. En France aussi, se pose la question de cette “tyrannie des identités”, ou en tous cas, de la toute-puissance du film concerné: Murielle Joudet par exemple, critique au Monde entre autres, s’agaçait il y a quelques mois à cette même table de constater que le film ayant remporté le plus de récompenses aux derniers Césars, Jusqu’à la garde, était avant tout un sujet, - en l’occurrence celui de la violence faite aux femmes - et beaucoup moins, de son point de vue, un film.

Le festival de Cannes paraît presque vieux jeu de ce point de vue, les cinéastes qui concourront à la palme la semaine prochaine sont pour la plupart des habitués de la Croisette, et d’une cinéphilie bien classique: Almodovar, Dardenne, Loach, Malik, à voir si ceux qui rejoignent depuis quelques années cette liste-là répondent à des logiques de type "identitaire", voire même de quotas plus ou moins assumés; une chose est sûre, dès la liste publiée, la première chose qu’ont observé les habituels commentateurs est le nombre croissant de femmes réalisatrices en compétition. Signe des temps, Thierry Frémaux a qualifié la sélection 2019 de “romantique et politique”, séparant opportunément deux domaines - esthétique et idéologique - qui ne le sont probablement jamais. Le débat est donc vif, et doit concerner les critiques de cinéma, les provoquer à examiner le corpus que représentent les films en compétition à l’aune de cette question ultra-sensible: celle des identités.

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La Dispute
56 min