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Cannibale, bon sauvage, sujet d'étude : l'Indien d'Amazonie dans la littérature

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Deux Indiens de la tribu des Kayapos, au Brésil, en 2002
Deux Indiens de la tribu des Kayapos, au Brésil, en 2002
© Getty - Scott Wallace

Les Amazones dans le récit de l'explorateur Jean de Léry, le "bon sauvage" des philosophes des Lumières, les "Cannibales" de Montaigne... : comment a évolué l'image de l'Indien d'Amazonie à travers les siècles ?

La forêt amazonienne est en feu depuis plus de deux mois et de nombreux internautes s’indignent des conséquences sur la faune et la flore amazoniennes, au point parfois d’oublier les premières victimes de cette catastrophe : les Indiens d’Amazonie. Si ce tragique événement les remet sur le devant de la scène, il est rare d’évoquer les 900 000 Indiens qui peuplent encore le "poumon de la terre". Souvent réduits à leur exotisme et leur hospitalité dans les fictions et documentaires, depuis la découverte du Brésil par l’explorateur Pedro Alvares Cabral en 1500, les Indigènes ont longtemps été une grande source d’inspiration pour les penseurs et écrivains européens. En France, Jean de Léry, Montaigne, Rousseau ou encore Lévi-Strauss ont tenté de décrire et décrypter les mystères des Indiens d’Amazonie. Amazones sanguinaires au XVIe siècle, Indigènes au cœur pur pour les philosophes des Lumières, il faudra attendre la publication de Tristes tropiques en 1955, pour que Claude Levi-Strauss décrypte ces Indiens en tant qu'êtres humains, avec la rigueur scientifique de l’ethnologue. 

À lire : Forêt amazonienne : que serait la Terre sans son "poumon" ?

André Thévet : un peuple primitif et des (pseudo) Amazones féroces  

André Thévet est-il responsable de l’émergence du mythe du "bon sauvage" ? Cet être pur, qui n’a pas encore été souillé par la civilisation ? Rien n’est moins sûr… Quand l’explorateur débarque en 1555 au Brésil pour y établir une colonie française, il découvre des "sauvages merveilleusement étranges". Découverte une cinquantaine d’années plus tôt, l’Amérique du Sud recèle encore de nombreux mystères pour les Occidentaux. En dehors du "pau-brasil", ce bois rouge dont est tiré un pigment écarlate rare et particulièrement recherché, et des plumes de perroquets qui orneront les plus beaux chapeaux de la cour, les Européens ne connaissaient quasi rien du "Nouveau monde". Difficile alors pour Thévet d’entrer en contact avec ce peuple qui ne parle pas un mot de français… Fort heureusement, d’anciens matelots français vont pourtant lui servir d’interprètes : "On les appelait les « truchements ». Ces mousses d’anciennes expéditions françaises ont été laissés sur place, puis adoptés par les Indiens", explique Frank Lestringant, spécialiste de la littérature du XVIe siècle et auteur de Jean de Léry ou L’invention du sauvage ; essai sur "L’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil" (Champion, 2005).

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À son retour il publie, dès la fin 1557, Les Singularités de la France antarctique. Il y livre des descriptions inédites bien qu’approximatives de fruits exotiques, comme l’ananas ou la noix de cajou, et d’animaux encore inconnus comme le tapir ou le toucan. Il y évoque également le peuple tupinamba comme des "sauvages, sans foi, sans loi, sans religion, sans civilité aucune, mais vivant ainsi que la nature les a produits, mangeant racines, demeurant toujours nus"

En seulement 10 semaines de voyage, Thévet n’a pas le temps d’échanger avec le peuple autochtone. Il comble alors son récit en allant puiser dans la mythologie et l'histoire antiques, inventant des Amazones féroces qui n’hésitent pas à s’en prendre aux Européens : 

Il rend compte des bruits qui courent parmi les conquistadors, et représentent des Amazones qui résistent face aux hommes voulant les envahir. Leurs remparts sont constitués d’immenses carapaces de tortues, et c’est comme cela qu’elles résistent aux coloniaux. Elles sont nues, libres, et vivent sans hommes. C’est d’ailleurs à elles que l’on doit le nom du "poumon de la terre", la "forêt d’Amazonie". Frank Lestringant 

"Comme les Amazones traitent ceux qu'elles prennent en guerre",  dans "Singularités de la France Antarctique" 1557, André Thevet
"Comme les Amazones traitent ceux qu'elles prennent en guerre", dans "Singularités de la France Antarctique" 1557, André Thevet
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Jean de Léry : des sauvages qui ne croient pas en Dieu (péché mortel !)

"Je foule l'Avenida Rio-Branco, où s'élevaient jadis les villages Tupinamba, mais j'ai dans ma poche Jean de Léry, bréviaire de l'ethnologue", écrit Claude Lévi-Strauss en préambule de Tristes tropiques. Qui l’eût cru ? Le voyage de ce pasteur calviniste en 1557 est devenu une des références en matière d’ethnologie. En pleine guerre des religions, Jean de Léry rejoint la "France antarctique", colonie française alors établie au Brésil. L'explorateur est subjugué par ce nouveau monde accueillant, qui n'est pas encore souillé par la civilisation occidentale et la guerre. Jean de Léry note d'ailleurs dans son Voyage fait en terre du Brésil : “Je regrette souvent que je ne suis parmi les sauvages”. 

C’est la première fois qu’on voit un tel commentaire en 1578, parce que les Indiens d'Amazonie semblent plus dignes de respect que la France de l’époque : en effet, celle-ci se déchire dans les guerres de religion qui durent déjà depuis des décennies. De plus, on est six ans après la Saint-Barthélémy. Frank Lestringant

Un peuple bienveillant et accueillant dont l'explorateur décrit la culture, les coutumes et les habitudes. Au contact des Indiens, Léry commence à apprendre leur langue et reprend quelques termes comme "Arabotan", c’est-à-dire "bois de Brésil", "Mairs" et "Peros", c’est-à-dire Français et Portugais. Il s'attarde également sur leurs coutumes, et pour la première fois, on en apprend sur leur mode d'alimentation, comme en atteste cette recette de manioc : 

Partant je croy que celuy qui rapporta premierement que les Indiens qui habitent à vingt deux ou vingt trois degrez par-dela l’Equinoctial, qui sont pour certain nos Toüoupinambaoults, vivoyent de pain fait de bois gratté : entendant parler des racines dont est question, faute d’avoir bien observé ce que j’ay dit, s’estoit equivoqué. Neantmoins l’une et l’autre farine est bonne à faire de la boulie, laquelle les sauvages appellent Mingant, et principalement quand on la destrempe avec quelque bouillon gras : car devenant lors grumeleuse comme du ris, ainsi apprestée elle est de fort bonne saveur. Voyage fait en terre du Brésil, Jean de Léry 

Petit bémol dans ce paysage idyllique : la non-croyance présumée des Indiens, péché mortel pour un pasteur calviniste. "Jean de Léry parle des Indiens qu’il a rencontrés. Leur seul défaut, c’est qu’ils ne croient pas en Dieu, du moins c’est ce qu’ils pensent. Il a une vision positive des Indiens, mais il est pasteur et prêche les foules, il annonce la catastrophe aux foules. Pour lui, les Indigènes sont un écho du paradis, mais le péché d’Adam entraîne vers la fin du monde", explique Frank Lestringant. 

Ce qu’on peut appeler religion entre les sauvages Ameriquains : des erreurs, où certains abuseurs qu’ils ont entr’eux, nommez Caraibes, les détiennent : et de la grande ignorance de Dieu où ils sont plongez. Voyage fait en terre du Brésil, Jean de Léry 

Famille d'Indiens du Brésil, avec un ananas ; gravure incluse dans l’Histoire d'un voyage de Jean de Léry
Famille d'Indiens du Brésil, avec un ananas ; gravure incluse dans l’Histoire d'un voyage de Jean de Léry
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Chez Montaigne, les "Cannibales" se jouent du peuple occidental 

La découverte des Amériques, gravure de Théodore de Bry. Les mœurs indigènes qui fascinent Montaigne nourrissent le relativisme des Essais
La découverte des Amériques, gravure de Théodore de Bry. Les mœurs indigènes qui fascinent Montaigne nourrissent le relativisme des Essais
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Ce n'est pas au Brésil mais bien en France que le philosophe rencontre les Indiens d'Amazonie. Comme il le rapporte dans ses Essais (1580), Montaigne s’est rendu au port de à Rouen pour rencontrer trois chefs Indiens fraîchement débarqués en France. 

Dans le chapitre "Des Cannibales", il se montre particulièrement élogieux avec ces étrangers. "Il conteste le terme de sauvage, et explique qu’ils surpassent les plus beaux rêves de société idéale", explique Frank Lestringant. 

Ce chapitre s’intitule "Des Cannibales" ce qui est un terme défavorable. Ce terme apparaît à la fin du XVe siècle et il est inventé par Christophe Colomb. Lors de son premier voyage, il entend les Indiens Taïnos des Bahamas parler de leurs ennemis, les "Caribes". Ce mot a été déformé par Colomb, qui était convaincu d’être arrivé en Asie. Il s’attendait à découvrir le "Grand Khan", l’empereur de la Chine. Donc, dans l’imaginaire de Colomb, les Cannibales sont les sujets du Grand Khan. Frank Lestringant 

En savoir plus : Cannibales et anthropophages

La confusion du cannibale avec la racine de canis, qui signifie le chien en latin, a assimilé les mangeurs d'hommes aux mythiques cynocéphales qui peuplaient l'imagerie médiévale. D'ailleurs, dans les premières publications du Journal de bord de Christophe Colomb, les Indiens de Colomb sont représentés avec des têtes de chien, en train de découper de la chair humaine. "Montaigne va reprendre ce terme pour le questionner dans un chapitre où il dit du bien des Indiens. Il dit qu’ils sont au contraire un modèle d’humanité. Le terme cannibale n’apparaît d’ailleurs que dans le titre. C’est à la fois pour appâter le lecteur et en même temps susciter sa curiosité", souligne Frank Lestringant

Chez Montaigne, les Indiens sont loin de leur terre natale, ces indigènes découvrent alors le monde occidental sans perdre leur sens critique. "Les Indiens sont particulièrement choqués par l'extrême pauvreté et les inégalités entre les Français. Chez les Indiens, il y a une égalité sociale, et c'est déjà ce que disait Jean de Léry. Les Indiens préconisent même la révolution contre les riches en quelques sorte, en se demandant pourquoi les Français ne mettent pas le feu à la maison des riches", poursuit Frank Lestringant. 

Ils s’étonnent notamment de constater que le roi Charles IX règne sur la France, du haut de ses 10 ans, alors que chez les Tupibamba, l’autorité et la sagesse sont attribuées aux doyens de la tribu : 

Ils dirent qu'ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portants barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable que ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant. Montaigne, Les Essais – Livre I, chapitre 31 "Des Cannibales"

En savoir plus : Les Cannibales

Le mythe du "bon sauvage" contre l’occidental vaniteux  

Après la découverte vient le temps de la réflexion philosophique. Au XVIIIe siècle, le sauvage n’est plus perçu de façon simpliste. Il paraît heureux car il ne connait pas la société, et semble dénué de passions artificielles que le progrès matériel développe. 

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant. Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes 1755, Rousseau

Il ne connait pas la propriété privée, et sa vie semble dénuée de toutes les passions qui raccourcissent notre vie, ces  vaines passions que le progrès matériel a engendrées. Si les penseurs occidentaux fantasment alors une humanité heureuse, pas encore souillée par la vaniteuse domination des Occidentaux, la figure de l’Indien devient alors un habile moyen de mieux critiquer les sociétés européennes, comme l’explique Jean-Luc Ganichet, spécialiste de Rousseau, invité de l’émission " Tout un monde ", consacrée au mythe du bon sauvage, le 19 juin 2012, sur France Culture. "Le bon sauvage au XVIIIe siècle est une vraie machine de guerre contre la religion et contre la société. Montaigne a été précurseur là-dessus. Il y a une humanité possible qui soit heureuse, rayonnante chez eux, et cela, sans le christianisme. C’est une vision laïcisée. Les matérialistes, les sciences naturelles et la critique sociale, tous les courants de ce XVIIIe siècle vont s’emparer du « bon sauvage. Chez Rousseau, l’Indien va devenir une clé anthropologique pour l’homme occidental."

Claude Levi-Strauss, premier regard d’ethnologue sur cette civilisation 

"Je hais les voyages et les explorateurs". C’est par ces mots que commence Tristes tropiques, le récit de ses expéditions à la rencontre des Indiens d’Amazonie. Avec ces travaux, l’ethnologue se désolidarise de cette vogue des voyages exotiques. Pour lui, le voyage n'est pas un but mais un moyen, pour rapporter connaissances et informations. Très critique à l'égard de l’ethnocentrisme occidental, Lévi-Strauss revendique un relativisme culturel. Pour la première fois, les Indigènes sont perçus en tant qu’êtres humains avec une vision scientifique, comme l'expliquait l’anthropologue Nastassja Martin, invitée de l’émission "Avoir raison avec Claude Lévi Strauss ", le 17 août 2018 sur France Culture :

Claude Lévi-Strauss est fondateur dans l'approche anthropologique. En partant explorer ces tribus, il voulait faire de la science. Il ne voulait pas raconter toutes ces bribes d’expériences de terrain, ces rencontres ratées, comme le faisait les explorateurs. "Tristes tropiques", c’est la vérité scientifique : il intègre l’observateur dans son objet d’observation. Aujourd'hui, c'est cette démarche que nous tentons d'avoir en tant qu’anthropologues sur le terrain au quotidien, pour rencontrer cette altérité. Nastassja Martin, anthropologue, spécialiste des populations arctiques

En savoir plus : Anthropologie et crise de la modernité

De 1935 à 1938, Claude Lévi-Strauss étudie plusieurs peuples d’Indiens d’Amazonie parmi lesquels les Bororos, les Nambikwara, les Caduveo, et les Tupi-Kawahibs. L’ethnologue va s’attacher à décrire leurs coutumes, leurs croyances et modes de vies pour s’interroger sur le concept de civilisation et d’histoire. De ces voyages, il tire des règles qui permettent de dévoiler les structures inconscientes qui régissent le fonctionnement des sociétés, comme l’expliquait l’ethnologue Anne-Christine Taylor, invitée de l’émission "Avoir raison avec Claude Lévi Strauss ", le 14 aout 2018 sur France Culture

Il rencontre des sociétés qui, en dépit des terribles bouleversements produits par la colonisation, l’invasion européenne, ont réussi à s’accrocher à  une façon d’être qu’elles reproduisaient indépendamment, et quasiment contre l’histoire. Ce rapport à l’histoire lui paraît très précieux. Par rapport à notre vision de l’histoire, qu’on voit comme un moteur de progrès. Anne-Christine Taylor, ethnologue 

En savoir plus : La rencontre avec l’Autre

Dans ces travaux, l’ethnologue s’attache à saisir une réalité humaine, plutôt que de dépeindre l’aventure et l’exotisme des peuples indigènes. Il est l’un des premiers à souligner l’importance d’ornementations du corps comme des codes sociaux : 

Il a décrit et photographié les peintures corporelles de la tribu des Caduveo. Ces femmes ont des graphismes très raffinés sur une partie du visage. Il a vu dans ces ornementations, une sorte d’héritage d’un agencement social furieusement hiérarchique, des notions d’aristocratie, d’asymétrie entre les castes. Les Caduveo ont été bouleversés par l’histoire, ils ont été dépossédés de leur terre et vivaient misérablement… Néanmoins, Lévi-Strauss a été bouleversé par le spectacle de ces femmes qui préservaient la trace de cette culture aristocratique que représentaient les Caduveo. Anne-Christine Taylor, ethnologue

Avec les récents incendies qui consument la forêt d'Amazonie depuis plus de deux mois, et la politique du président brésilien, Jair Bolsonaro a annoncé son intention d'exproprier des Indiens d'Amazonie pour exploiter leurs terres, les peuples autochtones sont, plus que jamais menacés d’extinction. 

Dans les années 1950, Claude Lévi-Strauss mettait déjà en garde contre la disparition des tribus et la fin de la diversité humaine : 

La civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques. L'humanité s'installe dans la monoculture; elle s'apprête à produire la civilisation en masse comme la betterave. Claude Lévi-Strauss Tristes Tropiques.

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