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"Carmen" de Bizet : trois grands airs à redécouvrir

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La mezzo-soprano Denyce Graves interprète Carmen au Metropolitan Opera, dans une mise en scène de Franco Zeffirelli, 2002
La mezzo-soprano Denyce Graves interprète Carmen au Metropolitan Opera, dans une mise en scène de Franco Zeffirelli, 2002
© Getty - Jack Vartoogian

Vous connaissez sans doute la célèbre Habanera de "Carmen", mais quid des particularités de la musique de Georges Bizet ? Nous vous invitons à la découvrir à travers trois grands airs de cet opéra si connu, alors que "Carmen" est joué au MET de New York, encore jusqu'au 8 février !

"L ’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser..." ça y est, vous l'avez dans la tête ? Depuis sa création le 3 mars 1875, il y a cent quarante-trois ans, le Carmen de Georges Bizet est l'un des opéras les plus joués au monde, malgré le peu de succès qu'il rencontra initialement. Nous vous invitons à redécouvrir cette oeuvre à travers trois grands airs, analysés en septembre 1967 sur France Culture, dans l'émission Regards sur la musique. Le compositeur et musicologue Henry Barraud explorait la partition de Carmen, et plus globalement la musique de Bizet, en convoquant le philosophe Nietzsche. Car sachez-le : ce dernier, compositeur à ses heures non-philosophiques, appréciait Bizet autant qu'il détestait Wagner, et avait consacré quelques pages à Carmen dans son Crépuscule des idoles.

Bizet ne répète pas, il n'envoûte pas, il saisit. (...) Il fait confiance aussi à son auditeur, et c’est là que nous retrouvons Nietzsche lorsqu’il écrit : "Cette musique suppose l’auditeur intelligent" ; et ailleurs cette phrase étonnante : "À l’entendre, on devient soi-même un chef-d’oeuvre". Henry Barraud

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Carmen, à l'aune de Nietzsche, par le compositeur henry Barraud_10/09/1967

58 min

Durée : 58 min

L'air de la Séguedille : une musique faussement populaire

Pour Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles, la musique de Bizet est "méchante, raffinée, fataliste”, tout en demeurant populaire car "son raffinement est celui d’une race, et non pas d’un individu.” Ce que corrobore Henry Barraud dans cette archive :

La prodigieuse réussite de Bizet, c’est de faire de la musique d’apparence populaire sans aucune des ficelles avec lesquelles se bricole généralement la musique populaire.

Et pour le musicologue, l'un des airs du Ier acte de Carmen est particulièrement représentatif de cette réussite : non pas la célèbre Habanera ("L'amour est un oiseau rebelle..."), mais la Séguedille, chantée par la belle gitane de Prosper Mérimée près des remparts de Séville. Un morceau populaire dans tous les sens du terme, et pourtant... : "Je mets au défi n’importe quel mélomane, s’il n’est un musicien professionnel, s’il n’est guidé par l’orchestre (...) de suivre le jeu tonal infiniment subtil qui le parcourt (...) de retrouver les cheminements empruntés par Carmen pour dire à Don José [son amant, NDLR], dans des tonalités caressantes, chargées de cinq bémols, que brigadier, c’est bien assez pour une bohémienne.

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Près des remparts de Séville, chez mon ami Lillas Pastia, j’irai danser la séguédille et boire du Manzanilla, j’irai chez mon ami Lillas Pastia. Oui, mais toute seule on s’ennuie, et les vrais plaisirs sont à deux; donc pour me tenir compagnie, j'amènerai mon amoureux !

"Non tu ne m’aimes pas..." : une musique qui semble s'inventer d'elle-même

Nietzsche affirme que lorsque Bizet s’adresse à lui, il se sent devenir meilleur musicien, meilleur auditeur. Il confie son sentiment que la musique de Bizet émerge spontanément, qu'elle ne dépend d'aucune partition : “Il me semble que j’assiste à sa naissance”, confie-t-il.

Cette impression de naturel, pour Henry Barraud, résulte de la simplicité des moyens employés, "qui semblent exclure toute préméditation", mais aussi d'une adhérence totale de la musique à la langue parlée. Procédé qu'il dit retrouver chez le compositeur Moussorgski et "qui fait croire que la musique s’invente d’elle-même avec les mots, avec les sentiments exprimés, avec le déroulement de l’intrigue même.”

Pour mettre en lumière cette idée, le musicologue choisit d'analyser un air chanté par Carmen au cours du IIe acte, "Non, tu ne m'aimes pas" qui suit un autre air bien connu, "La fleur que tu m'avais jetée" chanté par Don José venu rejoindre Carmen une fois libéré de prison. “Cela va commencer par une sourde insinuation sur une seule note répétée pendant seize mesures dans le médium de la voix. Mais la menace est là, présente, à l’orchestre.

Ecoutez, dans cet air, le mouvement chromatique (un mouvement qui progresse par demi-tons) en pizzicatis (notes pincées sur les instruments à cordes frottées). Et l'esquisse d’une galopade… mise en lumière par Henry Barraud :

C'est une mélodie à la fois enveloppante et ardente, qui prend appui non sur le point de départ ou d’arrivée du chromatisme de la basse, mais sur son mouvement même, de sorte que la mélodie naît spontanément, presque sans qu’on s’en aperçoive, d’une dynamique déjà installée dans le champ [chant ? NDLR] de notre conscience.

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- Non! tu ne m'aimes pas ! - Que dis-tu? - Non ! tu ne m'aimes pas ! Non ! Car si tu m'aimais, là-bas, là-bas tu me suivrais - Carmen ! - Oui ! Là-bas, là-bas dans la montagne !

L'air des cartes : une musique qui se structure dans le temps

Pour Nietzsche, la musique de Bizet a beau s'inventer d'elle-même, elle “construit, organise, s’achève”. "Par là elle forme un contraste avec le polype dans la musique, avec la 'mélodie infinie'," ajoute le philosophe dans Le Crépuscule des idoles (considération dans laquelle Henry Barraud décèle une pique à Wagner).

Henry Barraud salue lui aussi chez Bizet “la clarté de la structure d’une musique dont nous savons toujours où nous en sommes avec elle, dont nous savons que les cadences essentielles viendront au bon moment relâcher notre tension et ménager nos forces.” Il évoque l'existence de nombreux exemples dans la partition de Carmen, mais distingue une page en particulier :

L’air des cartes ajoute ce raffinement d’une mise en valeur de la situation dramatique par le contraste. La sombre et sobre mélodie de Carmen, toute en valeurs égales, mouvements conjoints, legato continu, prend toute sa force par l’opposition avec les aimables babillages des deux diseuses de bonne aventure qui tirent les cartes à côté d’elle, ainsi qu’avec l’écriture en montagne russe, de leurs parties.

Ecoutez-le, pour clore ce voyage dans l'univers de Bizet : nous sommes avec les contrebandiers dans la montagne, et l’action dramatique se précipite...

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Mêlons ! Coupons ! Bien, c'est cela ! Trois cartes ici... Quatre là ! Et maintenant, parlez, mes belles, de l'avenir, donnez-nous des nouvelles ; dites-nous qui nous trahira, dites-nous qui nous aimera !

Elina Garanca joue Carmen au Royal Opera House (Covent Garden), à Londres
Elina Garanca joue Carmen au Royal Opera House (Covent Garden), à Londres
- Robbie Jack/Corbis - Getty