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Carmen Reinhart, Jean-François Bayart, Pauline Gandré, Camille Cornand… Le brouillard du doute

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Face à la pandémie, le doute comme unique certitude ?
Face à la pandémie, le doute comme unique certitude ?
© Getty - Jose A. Bernat Bacete

La Revue de presse des idées. L’importance d’une crise se mesure à la capacité de ses commentateurs à admettre leurs doutes et à reconnaître que les schémas de pensée antérieurs vont devoir subir une révision.

Dans l’entretien qu’il accorde au quotidien catholique La Croix, le philosophe Camille Riquier, grand amateur de Péguy, explique que cette crise 

Nous surprend dans un état de grand désarroi et de désorientation générale quant à la foi, mais aussi quant au savoir et au doute. Nous sommes dans une période de foi faible et de doute faible, qui a des similitudes avec le XVIe siècle français, celui de Montaigne. Les générations qui nous ont précédées avaient encore connu une foi forte et un doute fort, qui était celui de l’athéisme convaincu. Aujourd’hui, nous ne savons plus ni croire, ni douter… L’homme postmoderne ne doute pas tant qu’il ne réclame un droit au doute. Celui-ci instille le doute sans qu’il y ait matière à douter. C’est un doute qui n’est pas fort, qui ne tient pas une position claire qu’il entendrait défendre. C’est ce qui explique que la rationalité soit elle-même mise à mal. À mesure que nous doutons de tout, nous perdons notre esprit critique véritable. C’est la raison pour laquelle notre époque redevient aussi crédule.

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Brouillard de la pandémie

Douter, oui mais de quoi. Dans son éditorial bi-hebdomadaire dans le New York Times, l’éditorialiste Ross Douthat explique qu’une pandémie est une expérience si exceptionnelle qu’il n’est pas question, dans ce cas, d’un simple combat entre vérité et désinformation. Bien sûr, écrit Ross Douthat, « personne n'attend de notre président une évaluation véridique et réaliste de la crise; toute personne sensée devrait chercher ailleurs la vérité. Mais une fois  que vous regardez ailleurs, il devient rapidement clair qu’il n’existe pas d’institution qui détienne la vérité. » Car dans le brouillard de la pandémie, il n’y a pas d’experts, poursuit l’éditorialiste du New York Times qui prend l’exemple de l’OMS, qui au début de la pandémie « n'était pas du côté des «faits» et de la  «science» et a suivi ses propres impératifs politiques en se rangeant du côté de la Chine » ou des institutions états-uniennes qui ont retardé tout au long du mois de mars le développement des tests nécessaires. 

Mais, dans sa vision fataliste, Ross Douthat les excuserait presque : 

Une pandémie est une circonstance et un défi nouveau.

Et c’est là le cœur de son propos : le contexte est tellement incertain et nouveau qu’il faut essayer, expérimenter. Et il conclut « Le monde de la science n’est pas stable. Si vous voulez trouver votre chemin vers la santé et la sécurité, vous devez être prêt à tâtonner, à trébucher et parfois à avancer au hasard, d’instinct dans l’obscurité. »

Myopie au désastre

Être aveugle face à la catastrophe qui vient. Les économistes Jack Guttentag et Richard Herring ont inventé une belle expression, celle de « myopie au désastre ». Deux jeunes chercheuses en économie, Pauline Gandré et Camille Cornand nous l’expliquent dans un passionnant article de The Conversation.  

En 1986, Guttentag et Herring  tentaient de comprendre les crises bancaires internationales en analysant : 

La tendance au fil du temps à sous-estimer la probabilité de chocs peu fréquents » dans un environnement incertain. (…) Or, la myopie au désastre peut expliquer la sous-estimation du risque et son corollaire : une prise de risque accrue, dans les périodes précédant l’éclatement de la crise. Ainsi, les banques, en sous-estimant la probabilité d’un défaut massif des emprunteurs, prennent des positions de plus en plus risquées relativement à leur niveau de fonds propres. Lorsqu’un tel choc survient finalement, les banques ne sont alors plus en mesure d’y faire face

Dans The Conversation, Pauline Gandré et Camille Cornand reprennent cette théorie et tentent de l’appliquer à la crise sanitaire et économique en cours. Les décideurs publics ont ainsi sous-estimés, au fil du temps, la probabilité de l’arrivée d’un tel désastre. Quant aux réactions différentes des pays, elles tiennent à l’expérience « d’épisodes de  pandémies comparables dans la mémoire collective récente » des pays. « Ainsi, des pays d’Asie comme comme Taïwan, la Corée du Sud et Singapour ont réagi très rapidement à la crise sanitaire et ont réussi à contenir la  propagation du virus », en raison des épidémies de SARS et de MERS-COV qui les avaient touchés récemment.

Mais les deux chercheuses en économie ne souhaitent pas en faire l’explication unique des différences de perception selon les pays. Rompant avec tant d’avis de « toutologues », elles pratiquent le doute méthodique : « Cette variabilité entre pays suggère l’existence d’un lien entre disponibilité du risque pandémique dans la mémoire collective récente, estimation subjective du risque et degré de préparation à la crise. À l’évidence, il ne s’agit que d’une explication partielle des différences observées entre pays, parmi de multiples autres. Des différences culturelles, politiques, et législatives, notamment en ce qui concerne la possibilité ou non de suivre à la trace les déplacements individuels, ont aussi joué un rôle significatif. »

Sortir des sentiers battus

Comment ne pas douter de ses hypothèses, quand une économiste reconnue telle que Carmen Reinhart, spécialiste des crises financières, professeure de finances internationales à Harvard, nous dit dans une tribune du Monde que « cette fois, c’est vraiment différent ».

Pourquoi ? Parce que « les  gouvernements du monde entier accordent la priorité aux mesures qui  limitent la propagation de la maladie et qui sauvent des vies.(…) Ces mesures se situent aux antipodes de la réponse politique à l’épidémie virale la plus meurtrière des temps modernes, la pandémie de grippe espagnole de 1918-1919. » Mais aussi parce que « l’énorme incertitude qui entoure la propagation possible de la maladie, et la durée de la quasi-paralysie économique nécessaire pour lutter contre le virus, font qu’on ne peut plus distinguer les prévisions des tentatives d’un devin pour prédire ce qui nous attend. »

Nous voilà donc revenus à ce brouillard décrit plus haut par l’éditorialiste du New York Times.

La professeure à Harvard élargit son horizon aux pays les plus pauvres : 

Le krach des prix du pétrole et des matières premières réduit la valeur des exportations de  nombreux pays émergents et diminue leur accès aux dollars et l’affaiblissement de l’économie chinoise au début de l’année 2020 augmente le risque d’une forte réduction de ses prêts extérieurs aux pays en développement.

Le tableau dressé, bien que peu assuré, est néanmoins bien sombre. « Il faut remonter aux années 1930 pour trouver une situation où les économies avancées et émergentes ont connu la combinaison d’un effondrement du commerce mondial, d’une baisse des prix mondiaux des matières premières et d’un ralentissement économique synchrone », conclut Carmen Reinhart en espérant « des politiques budgétaires et monétaires à grande échelle  sortant des sentiers battus. »

Otages contre aide financière

Comment se saisir de cette  situation instable pour faire avancer une cause ? Le chercheur Jean-François Bayart, co-fondateur du comité de soutien à la chercheuse Fariba Adelkha, détenue depuis plus de trois-cents jours en Iran, ne semble pas effleuré par le doute. Il publie une tribune dans le quotidien suisse Le Temps dans laquelle il rappelle les conditions de libération d’un autre chercheur, Roland Marchal qui avait subi le même sort. « Le 20 mars, la libération de Roland Marchal, «prisonnier scientifique» en Iran depuis le 5 juin 2019, a confirmé le cynisme de la République islamique, ou tout au moins celui des acteurs qui en ont pris le contrôle au-delà de leurs prérogatives constitutionnelles. Comme le laissaient entendre les diplomates iraniens à mots de moins en moins couverts, sa détention était bien une prise de gage pour obtenir le renvoi en Iran de l’ingénieur Ruhollahnejad, arrêté en France sur mandat international  émis par les Etats-Unis. Et comme la France n’avait sans doute plus de monnaie d’échange sous la main, Fariba Adelkhah__, anthropologue de Sciences Po arrêtée en même temps que Roland Marchal (et à laquelle l’Université de Genève vient de décerner un  doctorat honoris causa), reste en prison sine die. Avec une dizaine d’universitaires occidentaux dont la valeur d’échange est encore inconnue. » 

Ce qui justifie, aux yeux de Jean-François Bayart, de faire le parallèle avec les pirates « barbaresques » qui sillonnaient la Méditerranée à l’époque moderne. Il serait donc légitime de conditionner l’aide demandée  par la République islamique au FMI dans le cadre de la crise à la libération « du stock d’otages ». Car « exiger de la République barbaresque d’Iran qu’elle libère ses captifs avant qu’une aide ne lui soit consentie ne signifie en rien qu’on ne reconnaît pas ses intérêts légitimes d’État, pour peu qu’elle se comporte en État, respectueux du droit international et de la Charte des Nations unies dont il est membre. » Car, pour Jean-François Bayart, ce n’est pas  le peuple iranien qui est visé par cette condition mise à l’aide internationale: "Rien ne permet de penser que l’opinion iranienne serait choquée de voir les pays occidentaux défendre la dignité et la liberté de leurs ressortissants injustement détenus. »

40 min

Emmanuel Laurentin, avec l'équipe du « Temps du débat »