Publicité

Carmina Burana : tournée d'enfer pour les danseurs

Par
"Répétition d'un ballet sur la scène". Peinture d'Edgar Degas. Pour les danseuses et danseurs des pays de l'est, Paris et les scènes de France restent un rêve qui peut se transformer en cauchemar
"Répétition d'un ballet sur la scène". Peinture d'Edgar Degas. Pour les danseuses et danseurs des pays de l'est, Paris et les scènes de France restent un rêve qui peut se transformer en cauchemar
© AFP - Josse / Leemage

Enquête. Depuis début novembre, le spectacle Carmina Burana remplit les zéniths de France. Mais cet engouement pour le ballet classique cache les conditions de travail déplorables d'artistes venus d'Europe centrale et de l'Est. Deux danseuses ont témoigné auprès de la CGT qui a saisi l'inspection du travail.

C'est devenu un classique des fins d'années plébiscité par les Français : des ballets de référence interprétés par des compagnies, aux noms apparemment prestigieux. Le film Black Swan ayant relancé l'intérêt du public pour ces spectacles. Mais en coulisses, les artistes déchantent. Deux danseuses originaires des ex-républiques soviétiques viennent ainsi de révéler les conditions de travail déplorables d'un Carmina Burana à succès.

Carmina Burana en coulisses : quand le rêve vire au cauchemar

4 min

Carmina Burana : le bon filon de la foire aux ballets russes

Depuis près de dix ans, des dizaines de compagnies sillonnent la France au moment des fêtes pour offrir un Lac des cygnes, un Casse-noisette, Giselle ou la Belle au bois dormant. A chaque fois, l'affiche fait rêver avec une référence à un Saint-Petersbourg Ballet Theatre, un Moscou Theatre Ballet, un Ballet de Kiev, un Ballet de Sibérie, ou comme pour le Carmina Burana, un opéra national de Russie. Sauf que dans presque tous les cas, ces appellations ne correspondent à rien, car les danseurs sont recrutés en France, par des maisons de production françaises, même s'ils viennent des anciennes républiques soviétiques.

Publicité

Pas étonnant qu'Aramé production programme jusqu'au mois de mai, cinq spectacles de ce type : outre le Carmina Burana, il y a un Casse Noisette, un Lac des cygnes ou un Anna Karénine. Des spectacles qui, à en croire le site internet de la production, affichent complet dans bien des villes. Chaque soir, 6 000 à 13 000 spectateurs paieraient leur place entre 40 et 65 euros. Les bénéfices de ce genre de tournées sont donc sans doute conséquents.

Pour de nombreux artistes, avoir la possibilité de danser tous les soirs pendant trois mois est une expérience très intéressante et beaucoup se bousculent pour les auditions. Sauf que la production le précise dès le départ : si l'entreprise est française, les artistes doivent tous être russophones. Ce sont donc la plupart du temps des artistes venus de Biélorussie, du Kirghizstan ou d'Ukraine qui sont au cœur de ces spectacles, sans parler le français et surtout sans connaître le droit français

Pour afficher ce contenu Facebook, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

"Un seul repas par jour et un seul jour de repos en plus d'un mois"

Peu informés sur leurs droits, rares sont les artistes de ces "ballets russes" qui acceptent de parler. Il a fallu une jeune danseuse ukraino-américaine pour révéler l'envers du décor de ces tournées. Carmina Burana est ainsi une tournée de 3 mois sans feuille de route pour les artistes, avec un seul jour de repos par semaine et une vingtaine de danseurs qui ne sont payés que 60 euros net par représentation.

Malgré le salaire dérisoire proposé, la jeune danseuse ukraino-américaine a accepté début septembre 2017, pour l'expérience et pour pouvoir travailler avec une chorégraphe connue et spécialiste des ballets russes. : 

Dès le départ, c'était n'importe quoi. On répétait au palais des Congrès de Paris et nous étions logés en banlieue, à une heure et demi de route. On nous trimbalait dans des minibus où nous n'avions pas tous de places assises. Arrivés à 9 heures du matin, nous n'avions pas le temps de nous chauffer et nous dansions jusqu'à 9 heures du soir, sans planning, avec un seul repas par jour et un seul jour de repos en plus d'un mois. 

Plus la première se rapproche, plus les danseurs sont fatigués. Mais surtout, la production ne respecte pas les règles en vigueur pour un plateau de danse. Les techniciens interviennent alors que les danseurs sont en répétition générale, le décor sur lequel il faut danser est instable, et il n'y a pas de temps pour s'habituer aux masques. Résultat : 3 danseurs sur 19 se blessent.

Il y a eu ce garçon qui est tombé à cause de son masque. Mais ils n'ont pas arrêté la répétition, la musique a continué et le pauvre a dû danser en boitillant. A la fin, son pied était bleu. Il voulait voir un docteur, mais la production a dit : pas la peine, on va prendre une photo de ton pied et on va l'envoyer à un médecin. On te mettra une crème ! raconte la même danseuse du Carmina Burana

Carmina Burana: une danseuse témoigne

1 min

Une enquête en cours de l'inspection du travail

Il y aussi les conditions d'hébergement : les artistes sont à deux par lit, avec un petit-déjeuner réduit, pas de machine à laver pour leur linge et pas de possibilité le soir, lorsqu'ils rentrent tard, de trouver de quoi manger.

Au bout de plus d'un mois de répétitions, ils n'ont toujours pas été payés. Le patron d'Aramé production arrive alors avec une mallette pleine de 20 000 euros en espèces. Il distribue 1 000 euros à chacun. Pour Roland Seropian, responsable administratif d'Aramé production :

Il n'y a rien d'illégal à payer en liquide. Ces artistes sont étrangers et n'ont pas de compte en banque. La plupart d'entre eux, nous ont demandé de ne pas les payer tout de suite. 

Reçu d'espèces
Reçu d'espèces

La maison de production française assure avoir tous les justificatifs et ne reconnaît qu'une erreur : ne pas avoir donné les jours de repos réglementaires lors des répétitions. Elle accuse par ailleurs la jeune danseuse qui a témoigné, d'être mise en cause par l'opéra d'Arménie dans une affaire de rupture de contrat. Alerté par la jeune danseuse, le SFA CGT a saisi l’Urssaf et l’inspection du travail dont l’enquête est en cours et qui confie qu’il y a effectivement dans cette affaire des irrégularités.

Une maison de production récidiviste

Il y a deux ans, la société Aramé Production, anciennement France Concert, avait été condamnée à verser 250 000 euros de salaires impayés à des artistes biélorusses d'une production du Lac des cygnes. France Concert avait alors déposé le bilan sans s'acquitter de la facture, ni les charges demandées par le tribunal .

Dans le même temps, ses dirigeants créaient Aramé Production, qui propose aujourd’hui ce Carmina Burana. Or, juste après la liquidation de France Concert, Aramé production a récupéré les locations de salles, la billetterie et le site internet de l'ancienne maison de production et s'est même installée dans le même siège social en banlieue parisienne. Aujourd'hui, les affiches du Carmina Burana portent sans complexe le nom de France Concert.

C'est contre ce type de tour de passe-passe que s'insurge la CGT du spectacle vivant.  Dans de si grosses productions qui drainent tellement de bénéfices, de telles pratiques doivent être sanctionnées lourdement.

Cette affaire va bien au delà du droit du travail, des artistes qui ne sont pas payés, qui travaillent en cadences infernales, sans jour de repos et qui mettent en danger leur corps , c'est à dire leur outil de travail, c'est inacceptable. On touche ici à la dignité et à l'intégrité des personnes. On touche ici aux droits de l'homme "Denys Fouqueray du SFA CGT

Quelles solutions?

Les recours en justice sont très longs et souvent les artistes ont le temps de rentrer chez eux avant de se voir dédommagés. Quand il y a une décision de justice, elle n'est pas toujours respectée dans le secteur. Pourtant les choses bougent dans le métier : des artistes professionnels reconnus commencent à dénoncer. 

Ça fait 30 ans que je vois ces danseurs de l'Est subir un véritable esclavage en France, avec des maisons de production françaises qui s'en mettent plein les poches. Ces artistes sont jeunes, avides de danser, une tournée ici pour eux, même avec un salaire dérisoire, c'est beaucoup d'argent et c'est bon pour le CV. Mais les autres artistes, eux, depuis la disparition des compagnies de ballet, subissent de plein fouet ce dumping social. Nadejda Loujine, chorégraphe.

Dans les pays de l'Est, là aussi, les mentalités changent, et de nombreuses compagnies refusent aujourd'hui de collaborer avec ces tournées françaises. C'est le cas de l'opéra de Minsk qui a refusé cette année de collaborer avec Aramé production "parce que les conditions chez vous, c'est vraiment le XIXème siècle" raconte le porte Parole du FIA.

Reste le levier du public, très important dans l'équation et c'est précisément pour cela que l'affaire est sortie parce qu'une chorégraphe à décider de pousser l'une de ses élèves à parler.

Si le consommateur réagit avec les spectacles comme avec les vêtements faits par des enfants et refuse d'être complice de ces pratiques, alors progressivement elles n'auront plus cours. Nadejda Loujine, chorégraphe.