Rachel Carson, Arne Næss et André Gorz, trois écologistes face aux nouvelles technologies
Rachel Carson, Arne Næss et André Gorz, trois écologistes face aux nouvelles technologies

Carson, Naess, Gorz : trois écologistes face à la technologie

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Carson, Næss, Gorz : trois écologistes face à la technologie

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Régulièrement accusés d'être contre le progrès technologique, apparentés aux Amish par Emmanuel Macron, les écologistes ne sont pourtant pas tous les technophobes que l'on croit. Plusieurs penseurs de l'écologie ont tenté d'inclure les nouvelles technologies dans leurs réflexions.

Non, les écolos ne sont pas tous technophobes ou anti-progrès. Dans l’histoire, des pionniers ont intégré le progrès technologique dans leur conception de l’écologie. C'est ce que nous explique Catherine Larrère, essayiste et philosophe de l'éthique environnementale.

Ce n’est pas un refus de principe des technologies ce n’est pas non plus : "Il y en a des bonnes et il y en a des mauvaises", c’est toujours une appréciation en contexte. Catherine Larrère, philosophe

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50 min

Rachel Carson replace la technologie dans un contexte environnemental 

Biologiste américaine, elle se fait connaître du grand public grâce à son livre Le printemps silencieux. Sorti en 1962, son ouvrage est une alerte contre l’utilisation d’une technologie très répandue depuis la Seconde Guerre mondiale : le pesticide DDT.

Les industries chimiques vont riposter avec une violence extraordinaire, en l’attaquant personnellement parce que son dossier scientifique est très bien établi. On l’accuse de vouloir faire interdire tous les pesticides et de vouloir faire retourner l’agriculture au Moyen Âge, on l’accuse de vouloir faire le malheur des hommes en étant contre le progrès. 

En replaçant le DDT dans son contexte environnemental et en étudiant son impact sur la biodiversité et sur l’homme, elle lance la première réflexion sur l’impact des pesticides sur la nature.

La question qui se pose maintenant de toute urgence est de savoir s’il est sage ou responsable de s’attaquer au problème par des méthodes qui l’aggravent rapidement. Rachel Carson, en 1962

A contre-courant, elle propose d’utiliser la nature et la technologie en stérilisant les moustiques, par exemple, grâce à des bactéries tueuses de larves. Elle préconise l’utilisation de "pesticides naturels".

Elle dit qu'il ne faut pas s’attaquer violemment à la nature, mais qu'il faut guider prudemment les forces vitales dans les directions qui nous sont favorables. Appuyons-nous sur les prédateurs naturels, sur les processus. Donc, tout ça, c’est de la technique si vous voulez. Catherine Larrère, philosophe

À réécouter : Carson et la mer
28 min

Arne Næss pose la question du contexte social

Philosophe norvégien, résistant, non-violent, écologiste, alpiniste... Arne Næss développe dans les années 1970 le principe de deep ecology, l’écologie profonde, qui ne considère plus les êtres vivants comme inférieurs à l’homme.

Il introduit le terme "d’écosophie" car, selon lui, l'écologie n’est pas seulement une science... c’est une sagesse. Il articule sa réflexion autour de la critique sociale des nouvelles technologies :

Ce n’est pas une dépréciation de la technologie ou de l’industrie, mais un contrôle culturel général du développement. Arne Næss

2 min

Il pense beaucoup à l’adoption de techniques dans les processus de production dans les usines, et il dit : “est-ce que ces techniques font disparaître l’inventivité de l’ouvrier ? Est-ce très consommateur en énergie ? Est-ce qu’il y a beaucoup de pollution ? Est-ce que ça nécessite de gros investissements, autrement dit, qui peut s’en charger ? Il y a aussi des techniques qui demandent plus d’administration que d’autres… Il demande, en fait, quel est le contexte politique et social des techniques. Catherine Larrère, philosophe

Arne Næss prône les technologies douces. Pour lui, une technologie "avancée" est "une technologie qui fait progresser les fins fondamentales de chaque culture". 

André Gorz critique de la dépendance aux technologies  

André Gorz est un philosophe français, journaliste écologiste et socialiste. Il travaille sur la liberté et l’autonomie dans une démarche écologique. Pour lui, nous avons besoin des nouvelles technologies, mais elles peuvent être sources d’émancipation comme de dépendance.

Pour André Gorz, la dépendance dans laquelle nous met la technique est plus politique que proprement technique. Je prends un exemple, il est très hostile au nucléaire, non pas tellement à cause des risques, mais parce que ça suppose une administration centralisée, le renforcement de l’État et le secret; et ça, pour lui, c’est dangereux pour la liberté. Catherine Larrère, philosophe

Selon Gorz, l’écologie est inséparable d’une perspective de transformation des rapports sociaux. Passionné par le numérique et l’Intelligence artificielle, il imagine cette nouvelle technologie comme possible facteur de liberté.

Il va opposer deux numériques. Un numérique qui serait un renforcement de la centralisation, de l’espionnage, et puis une intelligence artificielle qui serait celle des hackers finalement, celles des logiciels libres, des communs de l’informatique et ça, je pense, le passionne plus que l’écologie. 

On voit mieux maintenant ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas demander à la technique. On peut lui demander d'accroître l'efficacité du travail et d'en réduire la durée, la peine. Mais il faut savoir que la puissance accrue de la technique a un prix : elle coupe le travail de la vie. André Gorz