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Caterina Zanfi : "Notre expérience du temps a été bouleversée"

Par
Caterina Zanfi
Caterina Zanfi
- Mattia Santini

Coronavirus : une conversation mondiale. Le temps passe. Mieux, il dure. La persistance de la pandémie, de nos lassitudes et nos ennuis renouvelle notre perception du temps. Et maintenant, il suffit que l'avenir se présente un peu plus clair pour que le futur soit nouveau l'allié du présent.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale, entamée le 30 mars 2020, continue de s'étoffer et dépasse à présent les 100 contributions. En outre, chaque vendredi, Le Temps du débat   propose une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Caterina Zanfi est philosophe, chercheuse au CNRS. Spécialiste de Bergson, elle a récemment co-écrit, avec Frédéric Worms, La pensée et le mouvant : Introduction (Desclée de Brouwer, 2020). Pour la Conversation Mondiale, elle réfléchit au temps et plus précisément à la durée, une durée qui dure, et redéfinit nos repères. 

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Notre "souffrance temporelle"

Au début de la pandémie, les mesures que nous avons dû adopter pour en contenir la propagation étaient surtout liées à la dimension spatiale dans laquelle se déroulaient nos vies : de nouvelles règles nous ont été imposées afin de ne pas nous approcher les uns aux autres de plus d’un mètre ou deux, d’éviter de partager le même bureau avec nos collègues, de visiter les personnes vivant en EHPAD, de ne pas sortir dans la rue ou de le faire dans un rayon d’un kilomètre de nos habitations… Ces réglementations spatiales ont engendré une souffrance liée à la raréfaction de la vie sociale et au rétrécissement de nos possibilités de mouvement, au fait de ne pas pouvoir sortir d’espaces domestiques pas toujours accueillants, de ne pouvoir ni voyager ni rejoindre des proches qui vivent dans d’autres pays. Alors qu’aujourd’hui nous faisons l'expérience d'un relatif assouplissement des réglementations spatiales, nous sommes encore pris dans les contraintes temporelles que le virus nous a imposées, et qui sont encore plus dures à élaborer et à maîtriser. Pour la énième fois, un calendrier des réouvertures nous est proposé, qui nous laisse envisager une sortie progressive de la crise sanitaire. Notre temps disponible est conditionné par la course pour rentrer avant l’heure du couvre-feu, l’attente isolée des résultats des tests, les quarantaines, et par l’extrême difficulté de programmer ce que nous ferons dans un mois, six mois, voire plus loin. 

Au-delà des horloges et des calendriers, c’est pourtant notre expérience vécue du temps qui a été bouleversée. Frédéric Worms l’a vu de manière très lucide dans son dernier livre, Vivre en temps réel (Bayard 2021) : les enjeux de notre "souffrance temporelle" sont parmi les plus profonds et les plus vitaux. Dans notre manière de faire expérience du temps et "d'agir dans la durée", se joue notre avenir éthique, politique et écologique. 

Lors du premier confinement, nous avons toutes et tous vécu un changement abrupt de nos rythmes. Nous aurions pu croire vivre un dimanche sans fin, mais nous attendions tout de même l’arrivée imminente du lundi : il nous a été difficile, au début, de croire aux prévisions qui annonçaient une deuxième vague à l’automne. Au printemps 2020, Stéphane Audoin-Rouzeau dressa un parallèle entre notre esprit de sacrifice pendant les premières semaines de confinement et celui qui avait accompagné le début de la Première Guerre mondiale, dont personne n’aurait imaginé qu’elle durerait plus que quelques mois. Comme jadis, notre lassitude d’aujourd’hui n’est pas sans liens avec l’horizon de plus en plus vague et hypothétique de la fin de la crise que nous vivons. D’où le sentiment souvent pénible de l’attente et de l’impatience, qui est l’expérience la plus commune que nous avons de la durée : "il faut attendre que le sucre fonde", écrivait Bergson, et aujourd’hui il faut attendre que le taux de contagion diminue pour que le confinement soit progressivement suspendu, en attendant peut-être d’autres vagues. 

Suivre les "ondulations du réel"

Nous assistons ainsi à une compétition temporelle de nos "impatiences" et de nos "urgences", qui convergent dans l’événement que nous partageons. Il faudrait donc faire l’effort d’embrasser l’ensemble de nos durées, pour discerner les priorités dans l’administration des vaccins, ainsi que les priorités dans les réouvertures des différentes activités, pour comprendre et composer les exigences des autres catégories et des autres générations, qui peuvent craindre plus que la nôtre le virus, pour des raisons qui vont des risques de mort pour les plus âgés, à la perte de sociabilité et d’éducation pour les plus petits, aux dégâts économiques pour beaucoup d’autres. C’est pourquoi il est important de réfléchir aux conséquences de la diffraction temporelle de nos sociétés, que nous vivons d’abord sur le plan individuel. 

Embrasser la totalité de nos durées d’individus humains ne suffirait pourtant pas, sans que cela ne s’accompagne d’une recomposition de la durée du virus, qui nous dicte aujourd’hui le calendrier, et au sens plus large avec ce que Bergson appelait la "durée de l’univers". L’événement de la pandémie a montré la friction entre le rythme des sociétés humaines et le rythme de la nature, qui est rentré de manière imprévue dans notre calendrier, alors que nous faisions tout pour l’effacer, pour "désaisonnaliser" nos comportements et nos consommations jusqu’à rendre le moins relevant possible le calendrier naturel. 

Depuis des décennies, on nous parlait du changement climatique, de l’Anthropocène, mais cela pouvait encore suggérer une image titanesque de l’être humain et de sa puissance, désormais en mesure de changer l’histoire géologique de la planète. Nos accords politiques (de très long terme) pour contenir le changement climatique pouvaient encore conforter l’idée de notre contrôle sur la nature, et l’illusion de la toute-puissance humaine qui nous accompagne dès la modernité. Aujourd’hui, non seulement le changement climatique est devenu perceptible au fil des années, mais l’horizon temporel de nos sociétés doit désormais se mouler sur le rythme imposé par le Covid-19, à la fois par la périodicité de ses vagues et par l’apparition des variants là où le virus circule le plus. Notre temps historique et politique n’est pas grand-chose dans l’histoire biologique et géologique de notre planète, et il est désormais impossible de les considérer séparément. L’histoire de l’humanité est liée à l’histoire des catastrophes naturelles et des épidémies, et l’histoire de la planète est désormais investie par l’histoire humaine. Dans l’événement, non seulement nos vies individuelles se relient à l’histoire collective, comme nous explique Perrine Simon-Nahum dans son dernier livre, Les déraisons modernes (L’Observatoire, 2021), mais le devenir de l’humanité se lie à celui de la nature. Pour s’orienter aujourd’hui, il faudrait faire converger l’histoire naturelle de l’humanité à l’histoire politique de la planète. Loin d’interpréter notre inscription dans l’histoire naturelle du point de vue collapsologiste ou d’un catastrophisme éclairé à la Hans Jonas, et sans espoirs messianiques d’équilibres entre l’homme et la nature qui seraient atteignables une fois pour toutes, il est aussi possible de voir dans notre historicité "au sens large" l’expression continue de virtualités créatrices qui sont le propre de la durée. Le fait même de participer à ce devenir universel nous demande pourtant l’effort d’embrasser l’ensemble des durées et de "suivre les ondulations du réel." 

39 min

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.