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Ce que WikiLeaks veut, WikiLeaks l'obtient-il ?

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L'association promet 100.000€ à quiconque saura révéler le contenu du très polémique partenariat transatlantique, négocié entre l'Union Européenne et les Etats-Unis. Une somme financée par une cagnotte participative, à laquelle plusieurs personnalités, dont Yanis Varoufakis, ont annoncé participer. Une opération qui révèle, en creux, les limites des lanceurs d'alerte, et dévoile la nouvelle stratégie de WikiLeaks.

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**C'est "le secret européen le mieux gardé du moment" , comme l'annonce d'entrée de jeu la vidéo mise en ligne mardi par le site de l'association. ** Et bien entendu, cela ne pouvait pas ne pas appâter le lanceur d'alerte et fondateur de Wikileaks, Julian Assange, lui qui a déjà promis en juin dernier la même somme, 100.000€, à toute personne susceptible de lui fournir la copie du traité transpacifique.

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Archives, interventions... la vidéo de 11 minutes retrace la genèse du traité transatlantique - le fameux TTIP/Tafta - pour mieux en expliquer les dangers, selon Julian Assange : "le secret entourant le TTIP constitue une menace pour l'avenir de la démocratie européenne. (...) Le TTIP a un impact sur les vies de tous les Européens et entraîne l'Europe dans un conflit de long terme avec l'Asie", peut-on lire dans son communiqué.*

Des informations sous très haute surveillance...
L'ennui, c'est que ce n'est pas pour rien que le fondateur de WikiLeaks l'appelle le secret "le mieux gardé du moment" , car si certains documents sont déjà disponibles sur le site de la Commission européenne, et si d'autres ont fuité l'an passé, les plus sensibles bénéficient de mesures de protection apparemment très efficaces.

Devant l'insistance des Etats-Unis, les textes ne peuvent plus être transmis par voie électronique ou sur papier, mais sont uniquement consultables dans une salle de lecture à Bruxelles, placée sous haute surveillance. Bien sûr, il n'existe aucun moyen de scanner le contenu des pages, les téléphones portables étant interdits d'utilisation dans cette salle, comme tout appareil permettant de copier électroniquement quelque document que ce soit.

Le seul moyen serait de les reproduire à la main, sur des feuilles fournies par la Commission, à l'en-tête nominatif, l'institution autorisant en effet la prise de notes. Autant dire qu'il faut se lever de bonne heure pour recopier des pages et des pages d'informations sensibles, d'autant que ce serait se mettre dans une position difficile, les rares personnes habilitées à pénétrer dans cette salle ayant au préalable signé une déclaration de confidentialité.

Ce qui explique que certains détracteurs du texte, Yanis Varoufakis en tête, ou encore le député européen Yannick Jadot, n'ont pu faire fuiter quoi que ce soit. **Alors qui WikiLeaks vise-t-il exactement ? ** Un ministre européen ? Un haut fonctionnaire de Bruxelles ou du ministère du Commerce américain ? Un membre du Congrès ? Ce sont les seuls à avoir accès aux points les plus sensibles du dossier Tafta.

... qui ne révéleraient de toute façon rien de concret
Et a priori, qui prendrait le risque de compromettre son précieux sésame, soit l'accès à cette fameuse salle de lecture ? D'autant que l'accord est très loin d'être finalisé, et même si la commissaire européenne en charge du Commerce, Cecilia Malmström, promet d'intensifier les négocations à l'automne, elle ne garantit pas qu'elles aboutissent d'ici la fin de la présidence Obama.

Le gros du contenu des fameux documents "sensibles" de ce traité transatlantique ne repose en fait que sur des aspects techniques, les seuls sur lesquels l'Union Européenne et les Etats-Unis sont parvenus à s'accorder depuis le début des négociations, à l'été 2013. Car les discussions achoppent encore sur les aspects les plus politiques du dossier, et notamment sur le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et Etats (RDIE).

Ces tribunaux d'arbitrage privés doivent permettre, selon ses partisans, d'éviter les blocages en rendant des décisions plus rapidement que dans le circuit judiciaire traditionnel. Mais selon ses détracteurs, l'intégration de ce mécanisme au texte profiterait uniquement aux multinationales, puisqu'il leur permettrait de passer outre les réglementations sanitaires ou environnementales.

WikiLeaks, de l'action à la communication
Mais puisque les questions les plus polémiques sont loin d'être tranchées, quel intérêt de révéler au monde un texte purement technique ? Aucun. Et plus généralement, la manoeuvre apparaît bien peu discrète tant le nombre de candidats est restreint. **Ce qui, en creux, dévoile les limites des lanceurs d'alerte, derrière ces 100.000€ qui ne paraissent n'être rien d'autre qu'une provocation pure et simple. **

Comme WikiLeaks n'a pas les moyens humains et matériels de se procurer le texte, Julian Assange doit repenser sa stratégie.** Et passer de l'action à la communication, en allant sur le terrain du financement participatif et en ralliant des personnalités à sa cause** - outre Yannis Varoufakis, la styliste Vivienne Westwood ou le journaliste américain et lanceur d'alerte Glenn Greenwald figurent dans la liste des donateurs.

Ce qui dessine aussi une nouvelle cartographie des rapports de force entre les lanceurs d'alerte et leurs cibles privilégiées , dans le sens où si aucune information ne peut filtrer de la fameuse salle de lecture de la Commission européenne, c'est que cette dernière a su élever le niveau de sécurité de manière à rendre ce traité imperméable aux fuites - qui ne sont ni plus ni moins que la raison même d'exister de WikiLeaks.

Peut-être Assange espère-t-il tout au moins déclencher un sursaut d'indignation chez les Européens, et dans ce cas là, la ficelle est de taille à attirer l'attention de l'opinion publique sur l'opacité qui entoure la négociation de ce traité transatlantique. Mais quoi qu'il en soit, le fondateur de WikiLeaks, fort d'avoir obtenu par le passé le rejet de l'Acta après l'avoir révélé au grand public, nous avait habitués à mieux.