"Ce qui ne tue pas me rend plus fort" : même un combat de boxe ?
"Ce qui ne tue pas me rend plus fort" : même un combat de boxe ?

Ce qui ne me tue pas me rends plus fort : à l'origine d'un slogan pop

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"Ce qui ne me tue pas me rend plus fort" : à l'origine d'un slogan pop

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"Ce qui ne me tue pas me rend plus fort". Vous vous êtes déjà dit cette phrase, dans un moment difficile ? Mais savez-vous d'où elle vient... et ce qu'elle voulait dire, à l'origine ?

François Fillon, le 2 mars 2017 haranguait la foule : "Mes amis, ce qui ne tue pas, vous rend plus fort", suivi d'une clameur d'applaudissements. Une phrase qui ressemble à un mantra des brochures de développement personnel, et même un slogan pop, ou hip hop, qu'on entend dans les morceaux de Jay-Z, de Kanye West, comme de Johnny Halliday.

“Ce qui ne me tue pas me rend plus fort”. Cette phrase, c’est Nietzsche qui l’écrit en 1888 dans Crépuscule des idoles. Et ça ne voulait pas du tout dire la même chose, comme l'explique Emmanuel Salanskis, professeur de philosophie. 

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Développement personnel et résilience

Cette idée, très populaire aujourd’hui, est véhiculée par le développement personnel. Elle apparaît aussi dans l'idée de “résilience”, théorisée notamment par Boris Cyrulnik. 

Emmanuel Salanskis, professeur de philosophie, analyse la popularité que rencontre cette phrase aujourd'hui : "Je pense que c’est un paradoxe. Parce que précisément Nietzsche ne voulait pas s’adresser à un très large public. Cette phrase-là, il l’écrit pour montrer qu’un certain type d’individus, auxquels Nietzsche pense appartenir, va sans cesse être dans une logique d’auto-dépassement face à l’adversité. Et donc pour ce type d’individus-là - d’individus supérieurs - Nietzsche revendique toujours cet aristocratisme, l’adversité va élever et non pas abaisser. Mais ce n’est pas du tout quelque chose qui serait accessible au commun des mortels ou au premier venu, selon Nietzsche."

Boris Cyrulnik définissait ainsi la résilience sur France 5 en avril 2019 : "On est hébété par un traumatisme, qu’est-ce qu’on fait ? Si on ne fait rien, on reste hébété. Et si on se débat pour se remettre en vie, c’est le processus de résilience. Donc la définition, c’est reprendre un autre type de développement après une agonie psychologique."

Emmanuel Salanskis décrypte : "C’est la même logique de réception. Cette idée que tout un chacun, ou en tous cas beaucoup plus de gens qu’on ne pourrait le croire vont pouvoir faire face à un destin traumatisant, ou faire face à l’adversité en trouvant des ressources en eux-mêmes, etc. Je pense que cette idée là est très soluble dans la culture contemporaine, ça correspond bien à cette idée de démocratiser la résilience." 

"Décadents" contre "sur-humains"

Pourtant, pour Nietzsche, la plupart des individus ne vont pas être renforcés par l’adversité, mais au contraire affaiblis. Ceux**-**là, il les désigne comme les “décadents” qui engourdissent la douleur par des “narcotiques”    

Emmanuel Salanskis : "Je verrais chez Nietzsche un point en particulier qui résiste à l’assimilation au développement personnel ou à l’assimilation à la notion de résilience. Ce point, ce serait une affirmation de Nietzsche selon laquelle il y a beaucoup d’individus qui ne vont pas être renforcés par l’adversité, mais au contraire affaiblis.

Le décadent chez Nietzsche, c’est celui qui choisit d'instinct les remèdes qui vont aggraver son mal. C’est un individu souffrant, qui va être confronté à l’adversité, mais il a perdu ce que Nietzsche appelle sa “sûreté d’instinct”. Donc d’instinct, il va choisir par exemple des narcotiques qui vont simplement engourdir sa douleur au lieu de véritablement soigner le mal. Chez Nietzsche, il ne faudrait vraiment pas minimiser cet aspect-là. On peut très bien être affaibli par les résistances, les adversités qu’on rencontre. Ce n’est pas une providence, l’hypothèse de la volonté de puissance. Il n’est pas du tout évident qu’à chaque obstacle, on va en sortir renforcé. Non, ça, ça caractérise un certain type d’individu, que Nietzsche va appeler “supérieur”."

Avant Nietzsche, Emerson et le christianisme  

À l’origine, Nietzsche trouve son inspiration dans une phrase très similaire chez Emerson, philosophe et prédicateur américain du début du XIXe siècle :

“En général, tout mal auquel nous ne succombons pas est un bienfaiteur pour nous.” Emerson

Emmanuel Salanskis : "Ce n’est pas exactement la même formulation, et en fait, dans cette différence de formulation, il y a tout le travail philosophique de Nietzsche. Emerson avait été pasteur unitarien, et donc son discours visait à être une consolation, une inspiration pour les gens souffrants. Et en particulier, l’objectif était de montrer que contrairement à ce qu’on pourrait croire, non, les méchants ne triomphent pas ici-bas, et les bons ne sont pas en butte aux persécutions. Il essaie de montrer que l’homme de bien est toujours récompensé d’une certaine manière, quand bien même il serait en butte à l’adversité. Chez Emerson, ça vise à montrer que contrairement aux apparences, le monde est moral. 

Nietzsche, par rapport à cette phrase-là, transforme tout, parce que d’abord, il dit “tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort”, donc c’est une affirmation au sujet de lui-même. Ce n’est pas le “en général” et le “nous” d’Emerson. Ce n’est pas le même universalisme qui cachait un résidus de christianisme, chez Emerson.
Et en même temps, Nietzsche, tout en singularisant la formule, “tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort”, il se débarrasse du langage du bien et du mal. Parce que Nietzsche veut se défaire de cette morale chrétienne qu’il va critiquer dans La Généalogie de la morale en 1887. Et à la place de ça, il veut développer une interprétation de la réalité. Interprétation philosophique qui repose en particulier sur l’hypothèse de la volonté de puissance." 

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