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Ce qui reste de Bourdieu vingt ans après sa mort d'après Gisèle Sapiro

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Le 'Dictionnaire international Bourdieu' en vitrine d'une librairie à Paris, en novembre 2020.
Le 'Dictionnaire international Bourdieu' en vitrine d'une librairie à Paris, en novembre 2020.
© AFP - Virginie Haffner / Hans Lucas

Entretien. Quel héritage nous a laissé le tenant de la chaire Sociologie du Collège de France de 1982 à 2001 ? L'intellectuel influent qui s'était intéressé à la formation des élites culturelles et à la fabrique des inégalités sociales. Réponse de celle qui a dirigé le Dictionnaire international de Bourdieu.

Le 23 janvier 2002, le sociologue Pierre Bourdieu disparaissait à l'âge de 71 ans. Avec La Distinction. Critique sociale du jugement (Minuit, 1979) pour base théorique, et des concepts comme l'habitus, l'hexis, le capital culturel, il est déjà une référence dans le monde, un classique dans son domaine, tout en restant un auteur polémique. Et son œuvre, qui continue d'être publiée, reste sujet de controverse.

Gisèle Sapiro est directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS, au Centre européen de sociologie et de sciences politiques. Elle a également supervisé l'ouvrage qui en près de 600 entrées et grâce à une équipe de 126 auteurs venus de vingt pays puise dans la pensée de Bourdieu, son Dictionnaire international paru fin 2020 à CNRS Editions. Elle revient sur son legs.

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Quel est l'héritage de l'œuvre de Pierre Bourdieu aujourd'hui ? 

Bourdieu est un des penseurs les plus cités au monde, c'est devenu un classique. Son concept de capital culturel est même passé dans l'usage courant. Il y a d'autres concepts comme Habitus qui sont utilisés et enseignés. Sa théorie, de manière générale, est enseignée de longue date en France comme à l'étranger. Par exemple, on voit dans les curricula aux États-Unis, dès les années 80, apparaître sa théorie de la pratique. 

Il n'a pas seulement légué une œuvre importante qui ne cesse de s'enrichir de nouveaux titres, dont les cours du Collège de France, et le dernier volume vient de paraître sous le titre L'intérêt ou désintéressement. Il nous a aussi légué des manières de pratiquer la sociologie, ainsi qu'un programme de recherche dont atteste le volume qui sort ces jours-ci Microcosmes, Théorie des champs. C'est un livre qu'il n'avait pas pu achever, et qui réunit ses travaux sur les différents champs religieux, politique, littéraire, scientifique, économique. A l'encontre de la théorie de l'acteur rationnel. Bourdieu ne pense pas que le champ économique soit matriciel. Pour lui, c'est le champ religieux qui l'est. C'est-à-dire l'émergence d'un groupe de spécialistes qui va avoir le monopole de la gestion des biens du salut dans le cadre de la religion, des instances spécifiques comme les églises, et un marché des biens symboliques. Cette théorie a été construite par la recherche empirique tout en dialoguant avec des grands penseurs, des grands sociologues comme Durkheim, Marx, Weber et bien d'autres. C'est une théorie qui vise à être mise à l'épreuve, et ses concepts sont des outils de construction d'objets, des instruments pour appréhender le monde social sur de nouveaux terrains. 

Il nous lègue aussi la réflexivité, c'est-à-dire la réflexion sur nos pratiques de recherche. Lui-même a été confronté au problème de la pratique de recherche en situation coloniale. Au moment où il devient ethnologue, il est en situation coloniale et il y a des problèmes pour mener des recherches sur le terrain algérien. Dès lors, il réfléchit sur la situation, la position du chercheur. 

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Pierre Bourdieu s'est attaqué au processus de domination sociale. Qu'en retient-on aujourd'hui concrètement ?

Bourdieu a distingué les espèces de capitaux économique, culturel, social. C'est ce qui le différencie du marxisme (il n'y a pas vraiment d'autonomie de ces capitaux). Du coup, ces notions lui ont permis de penser les différentes formes de domination dans notre société. Elles restent très opérationnelles pour étudier, par exemple, la montée du capital financier dans le champ du pouvoir et le relatif déclin du capital culturel en France aujourd'hui, par comparaison aux enquêtes que Bourdieu a faites dans les années 60. 

Sa réflexion sur l'État, qui n'a pas donné lieu à un ouvrage, mais à laquelle il a consacré deux cours au Collège et qu'on retrouve dans Microcosme, théorie des champs, est aussi d'une grande actualité. Notamment la question de l'appropriation privée des biens publics, comme les savoirs, comme les soins... Appropriation qui est légitimée par ce que l'on appelle le new public management, c'est-à-dire l'application des théories des modes de management du privé au public, l'un des aspects du néolibéralisme qu'il a beaucoup combattu. 

On retient aussi son concept de violence symbolique, qui est une forme de violence douce parce qu'elle repose sur la complicité des dominés, du fait qu'ils/elles ont intériorisé les catégories dominantes et la hiérarchie des identités légitimes. Cette notion me paraît très importante pour comprendre, par exemple, la problématique du consentement qui a été au cœur du mouvement Me Too. Sa réflexion porte aussi sur les luttes et résistances, et notamment sur les mouvements sociaux. Il a également étudié les luttes pour l'autonomie dans chaque champ de production culturelle, et dans le champ scientifique.

La vision de Pierre Bourdieu, ses études, sont-elles partagées majoritairement en sociologie aujourd'hui ? Où est-ce une pensée plutôt minoritaire ?

Sa théorie est enseignée, et il a aussi contribué à la manière de faire la sociologie en France, notamment par la combinaison des approches quantitative et qualitative qui est très spécifique. On ne trouve pas souvent cette combinaison ailleurs qu'en France. Sa sociologie continue en même temps de soulever de très fortes résistances, en particulier sa théorie de la domination. Son programme de recherche n'est mis en œuvre que par une petite minorité de chercheurs en sociologie, en sciences politiques et aussi en littérature, notamment au Centre européen de sociologie et de sciences politiques, et dans quelques autres endroits en France et à l'étranger, à Berkeley ou à Michigan. Mais on voit sans cesse ce programme s'étendre, de nouveaux jeunes chercheurs s'en emparer pour construire des objets originaux, de nouveaux terrains. On utilise ses outils pour interroger les transformations du champ du pouvoir, la comparaison internationale de l'enquête de La Distinction, le champ bureaucratique européen, les rapports entre champs politique et champ médiatique, les relations internationales, le colonialisme, la circulation des idées, la formation de champs transnationaux (champ économique, intellectuel, éditorial, cinématographique)...

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On a beaucoup parlé des thèses intersectionnelles dans l'actualité ces derniers temps. Dans quelles mesures le positionnement intersectionnel comme pratique de recherche est-il présent dans les travaux de Bourdieu ? 

Lors de ses recherches sur l'Algérie, Bourdieu a pris en compte la division sexuée du travail et la vision du monde. C'est ce que l'on appelle aujourd'hui le genre. Par exemple, il a analysé comment le clivage masculin/féminin organise l'espace de la maison kabyle. Il a fait ça dans un hommage à Lévi-Strauss. Il a aussi étudié à cette époque le travail des femmes comme spécifique, différencié : il regarde les femmes travailleuses algériennes. Sur celles qui travaillent, 42 % sont des femmes de ménage et la plupart se recrutent dans les classes populaires, alors que celles issues de catégories plus dotées en capitaux économiques et scolaires, en particulier les jeunes, accèdent à des emplois plus nobles, employées ou cadres, catégories qui représentent 22% des femmes occupées.      

En fait, la sociologie connaissait de longue date ce que l'on appelait dans le temps "le cumul des handicaps". La notion de l'intersectionnalité a permis de monter en théorisation et en généralisation. Cette notion d'intersectionnalité est très attaquée aujourd'hui. Elle fait l'objet de critiques dans le champ scientifique, mais aussi en dehors, par notre ministère de tutelle qui a parrainé, ouvert et même organisé un colloque à la Sorbonne il y a quinze jours. Mais on peut remonter aux déclarations de Manuel Valls sur la culture de l'excuse. Et maintenant, ce sont les attaques de notre ministre Blanquer sur l'islamo-gauchisme. 

Est-ce que ce sont des attaques contre la vision de Bourdieu ou c'est politique ? 

Ces attaques ne sont pas spécifiques à la France, on en trouve aussi en Hongrie ou en Turquie du côté des politiques. Elles ne sont pas spécifiquement contre la sociologie de Bourdieu, mais elles visent aussi, en France en particulier, la sociologie de Bourdieu parce qu'elles visent les théories de la domination. Dans les sciences humaines et sociales, la division sur ces problématiques n'est pas nouvelle. Entre le pôle des notables académiques qui nient ou minimisent les inégalités sociales, en s'abritant derrière une pseudo neutralité axiologique, et ceux qui mettent en avant au contraire les inégalités sociales comme les théories marxistes, la sociologie de Bourdieu ou la philosophie de Foucault, ce clivage n'est pas nouveau. 

Ce qui est frappant là, et qui rappelle un peu les pratiques du maccarthysme ou les pratiques dans les années 60 des listes noires établies par le département de l'économie de Chicago, c'est en fait cette espèce de vindicte et cette manipulation médiatique qui visent à ramener des travaux théoriques empiriques, en débat dans le champ scientifique, à de la politique et à de l'idéologie. Et cela a été aussi une stratégie permanente contre Bourdieu : discréditer sa sociologie critique (surtout à partir du moment de 95 quand il s'est engagé contre le néolibéralisme) en la dénonçant comme de l'idéologie. 

Une confusion s'est établie parce que les notions de race de genre ont permis de renouveler les sciences humaines et sociales, de sortir du fonctionnalisme, mais aussi du marxisme qui ignorait ces dimensions. L'approche intersectionnelle a eu le mérite de réintroduire les discriminations de classe qui avaient été un peu oubliées des approches en termes purement identitaires. Le problème, c'est qu'aujourd'hui tous ces acquis de la recherche sont réduits à être une couverture d'idéologie. Or, on sait très bien qu'il y a une distinction à faire entre objectivation, objectivité, et ce qu'on appelle la neutralité. Il n'y a aucun savoir qui est neutre, puisqu'il est une forme d'intervention dans le monde social et qu'il a des effets. C'est une question que Bourdieu traite énormément dans ses cours du Collège de France : la science catégorise, classe. Et les classements scientifiques se situent entre les classements pratiques (il donne l’exemple de l’insulte) et les classements officiels, validés par l’Etat. Et donc, la réflexivité, c'est s'interroger sur ce que l'on fait quand on classe. Ces classements sont aussi l'objet de luttes spécifiques dans le champ académique. Mais la manière dont ils sont exposés dans les débats publics et présentés comme nuisant à la liberté académique, alors que c'est bien cette intervention qui nuit à la liberté académique, c'est ça le problème. 

À réécouter : Pierre Bourdieu clashe le petit écran

Dans l'actualité, on a aussi parlé des universités et des frais de scolarité récemment. Cette question était déjà centrale dans les travaux de Bourdieu sur l'éducation. Que peut-on en dire ? 

La France se distingue d'autres pays, notamment des États-Unis et du Royaume-Uni, par un système d'enseignement supérieur presque gratuit qui traduit en pratique la notion d'égalité des chances. Bourdieu a critiqué ce qu'il y avait d'illusoire dans cette notion abstraite d'égalité, et cet idéal de démocratisation scolaire, en montrant que la réussite dans ce système était conditionnée dans une large mesure par l'origine sociale. Non pas parce que les classes populaires seraient moins capables, mais parce que la culture scolaire est plus proche de la culture des classes dominantes, et aussi parce que les enseignants tendent à valoriser inconsciemment la culture héritée, plutôt que les savoirs transmis par l'école. Et pourtant, Bourdieu n'appelait pas du tout à remettre en cause ce système. Il appelait à développer une pédagogie rationnelle. 

Aujourd'hui, le problème qu'il pointait est toujours présent, et on le voit au taux d'échec en première année, ce qui est dû au fait que les universités n'ont pas les moyens adéquats en termes d'encadrement pour rattraper les écarts qui se sont creusés dans le secondaire. Mais la solution qui consiste à augmenter les frais d'inscription conduit à la résoudre en supprimant le principe même de l'égalité des chances, parce que le système des bourses et des quotas ne peut par définition, toucher qu'une petite minorité (on le voit avec les quotas pour les ZEP dans les grandes écoles). D'autant plus que le gouvernement oblige les universités à limiter à 10 % les exonérations qui incluent non seulement les cas sociaux, mais aussi les réfugiés qui ont droit automatiquement. Pour résumer : l'Université française risque de devenir un instrument de reproduction des classes dominantes, et de faire perdre à la France cette tradition de dissociation du capital culturel et du capital économique. 

En outre, l'augmentation des frais d'inscription pour les étudiants extra communautaires est clairement une sélection socio-économique. La France s'est formée des étudiants d'Amérique du Sud et du continent africain, région où la francophonie est encore très présente. Or, seules celles et ceux provenant des classes dominantes pourront désormais s'inscrire en France. D'autant que le nouveau système de candidatures en France est déjà très coûteux en soi. C'est absolument dramatique de perdre ce contact avec ces régions avec lesquelles nous avons une histoire de coopération et d'échanges. L'hypocrisie de l'égalité des chances valait mieux que ce cynisme à peine déguisé. 

Avec la collaboration de Caroline Bennetot et d'Éric Chaverou