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Céline Spector, Gaspard Koenig, Thomas Gauthier… Questions de temps

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Après le temps de la sidération, le temps du "dégel"
Après le temps de la sidération, le temps du "dégel"
© AFP - TORSTEN BLACKWOOD

La Revue de presse des idées. Le temps politique, figé depuis plusieurs semaines, semble progressivement se réchauffer. Mais les données qui permettraient de prévoir nos futurs, politiques, scientifiques ou sociaux, sont encore trop partielles pour dessiner un horizon.

« Et  je vis des paroles bien piquantes, des paroles sanglantes, [...] des  paroles horribles, et d’autres assez désagréables à voir. Et quand elles furent toutes fondues, nous entendîmes : hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr,  trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, mathagoth, et je ne sais quels autres mots barbares. C’étaient les bruits du choc et du hennissement des chevaux lors de l’assaut. » Nous  y sommes, comme dans le Quart Livre de Rabelais, le dégel est là.  Et les mots retenus depuis plus d’un mois se libèrent. Les tribunes et pages Opinions accélèrent le rythme à l’approche du plan de déconfinement et du 11 mai. Il en est de même en Espagne, en Grande-Bretagne ou en Italie, qui, après la sidération, la peur et le silence, voient eux aussi les débats politiques quotidiens renaître. 

Dans l’Opinion, deux jeunes députés LR ne veulent pas prolonger le temps de la trêve en faisant la base d’un « gouvernement d’union nationale ». Dans Libération, des députées de gauche et des militants écologistes constatent que « les  raisons d’un chamboule-tout sont démultipliées en ces temps tragiques  liée à la crise sanitaire » et donc que le « temps les oblige, vite » pour faire advenir un monde nouveau.

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Ralentir

Pourtant, cette crise et ce confinement nous ont appris à ralentir. C’est le thème d’une tribune dans Le Figaro et d’un des derniers Tracts de crise publié gratuitement sur le site de Gallimard. Dans celui-ci, Gaspard Koenig se souvient d’un dimanche d’avant le confinement empli de réservations d’hôtel et de billets d’avion, en prévision des semaines suivantes. Puis, plus rien. « Le  trafic ralentit. Les livraisons ralentissent. Les échanges  ralentissent. L’internet ralentit. Même les discussions ralentissent.  Quand bien même ce Grand Ralentissement nous coûte très cher, il n’est pas interdit d’en goûter les vertus. Ruse  de la raison historique, le virus nous aura permis de mettre des mots  sur le malaise de notre civilisation. Nous nous interrogions sur la  mondialisation, l’environnement ou le populisme. Or nos inquiétudes n’étaient que les symptômes d’un mal plus profond,  mais aussi plus simple à soigner : la vitesse. L’accélération  perpétuelle, épuisante, destructrice. » Pour s’en guérir, le libéral Gaspard Koenig fait un détour par Montaigne et se souvient que « depuis que la vitesse existe, des esprits rebelles cherchent à ralentir, de Rousseau à Carl Honoré qui, il y a déjà vingt ans, faisait l’apologie des mouvements slow ».  Mais il en tire une leçon pour le libéralisme lui-même : « Sans renier le progrès, la création de richesses ni l’ouverture des frontières, nous pourrions ainsi concevoir les politiques publiques du ralentissement, parmi lesquelles devrait figurer au premier chef le revenu universel. Pour prendre son temps encore faut-il en avoir les moyens. »

Ce ralentissement ne serait-il pas une illusion ? Dans le Figaro, Jonathan Curiel affirme que 

« L_e grand ralentissement et le retour à un temps plus long sont en réalité bien difficiles dans les conditions du moment : télétravail pour certains ; travail habituel dans des conditions acrobatiques pour d’autres ; gestion familiale prenante ; tâches ménagères et approvisionnement extérieur nécessaires ; angoisse permanente et diffuse ; familles touchées par le virus. Trop accaparés et occupés pour décélérer. Nous n’avons pas la disponibilité d’esprit et la concentration suffisantes, et même si du temps peut parfois se «libérer», c’est un temps rongé par le fil de l’actualité, c’est un temps d’inquiétude et de fébrilité, c’est un temps d’incertitude et de précarité._ » 

Nous disions vouloir prendre notre temps mais « les notions de vitesse et d’immédiateté constituent toujours les matrices de nos sociétés. Le fameux «déconfinement» doit arriver vite ; les masques doivent arriver vite ; les essais cliniques, les médicaments, le vaccin doivent arriver vite. (…) Tout en étant à l’arrêt, enfermés chez nous, nous sommes toujours étourdis, hypnotisés, aimantés par la vitesse  et l’immédiateté, socles de notre monde «du tout, tout de suite» et du règne de l’instant. Pour le moment, nous sommes encore englués dans un temps présent paradoxal, écartelés entre nécessité de vitesse et ralentissement subi. »

Temps long de l'incertain

Dans la série « paroles de soignants » du quotidien La Croix,  Jean-Paul Stahl, professeur de maladies infectieuses et tropicales au CHU de Grenoble nous avertit pourtant : « il va falloir composer pendant longtemps avec cette maladie, voire toujours, comme on le fait depuis des décennies avec le sida. En conséquence, de nouveaux comportements devront être adoptés dans les hôpitaux. (…) Mais la culture du grand public pourrait, elle aussi, évoluer. En France, on a encore tendance à penser que le masque est là pour empêcher le vilain virus de nous agresser. Les Asiatiques, au contraire, ont pris l’habitude d’en mettre quand ils toussent ou sont enrhumés, non pas pour se protéger eux mais pour protéger les autres. La banalisation de ce geste en France ne serait sans doute pas une mauvaise chose.»

Ces « peut-être » et ces verbes au conditionnel montrent bien « le grand plongeon dans l’incertitude radicale » qu’a provoqué le Covid-19, comme le note Jean-Marc Vittori dans Les Echos. Ce qui conduit les scientifiques à craindre à l’avenir le « Big One », l’apparition d'un virus hautement contagieux et létal et ceux dont le métier est de vendre le futur à changer leur boîte à  outils. Toujours dans Les Echos, le directeur général de Rexecode, Denis Ferrand constate simplement que « les méthodes et modèles habituels des prévisionnistes se révèlent peu adaptés à un tel moment. (...) Dans l'immédiat, et alors que le choc du Covid-19 frappe de manière  extrêmement hétérogène les secteurs d'activité, écrit Denis Ferrand_, la prévision économique consiste plus modestement à essayer de quantifier l'ampleur du choc économique (…) et la violence de la crise qui s’avance._ »

Futurs antérieurs

Pour décider dans l’incertitude, ne faudrait-il pas se tourner vers le passé et devenir adepte de la « rétroprospective » ? C’est ce que suggère, dans The Conversation un professeur en stratégie, Thomas Gauthier. Il est tentant selon lui « y compris pour les prospectivistes eux-mêmes, de chercher dans l’histoire des fragments de futurs qui contiendraient  des traces de la situation inédite que nous vivons actuellement. » Ainsi dans le sixième rapport du Conseil  National du renseignement américain publié en France sous le titre Le monde en 2035 vu par la CIA. Les experts du renseignement y évoquent ainsi une pandémie pour 2013 qui réduirait les voyages et ralentirait le commerce international. « Le complotiste en herbe conclura sans nul doute, écrit Thomas Gauthier, que la CIA savait et que, d’ailleurs, c’est peut-être elle qui est effectivement à l’origine de la pandémie face à laquelle nous luttons actuellement ! Le rétroprospectiviste, lui, sera d’autant plus curieux et explorera avec enthousiasme les relations systémiques entre lignes de force et événements imaginés par les auteurs : risques pandémiques, changement climatique, montée des inégalités, essor des intelligences artificielles, nouveaux modèles commerciaux, faiblesse chronique de la croissance économique, replis sécuritaires et identitaires, etc. « L’épidémie mondiale de  2023 » est donc, pour le rétroprospectiviste, une spéculation féconde. Composant essentiel d’un futur possible inédit, elle contribue à bâtir une nouvelle vigie à partir de laquelle il est  possible de jeter sur le présent un regard neuf, source de nouvelles pistes de décisions et d’actions. »

Un autre futur en Europe 

Certains historiens travaillent ces temps-ci à faire « l’histoire des possibles » et à y chercher « les futurs non-advenus » pour mieux comprendre, dans des contextes de crise en particulier, les choix qui se présentent aux acteurs sociaux quand ils souhaitent dessiner un avenir. 

Prenons aujourd’hui l’Europe. Une partie des intellectuels pense qu’elle ne peut se réformer car elle est le cheval de Troie du néolibéralisme et qu’il est impossible d’imaginer un futur différent. C’est pourtant ce que s’attache à faire, dans un texte riche, la philosophe du politique Céline Spector. Dans sa contribution au site Le Grand Continent , elle affirme que « la situation actuelle ne préjuge pas de ce qui est  possible – comme si tout était gravé, une fois pour toutes, dans le marbre des Traités (…) et qu’il faut promouvoir une vision sociale de  l’avenir de l’Union, allant beaucoup plus loin que les « politiques de cohésion » actives depuis la Chute du Mur de  Berlin. (...) C’est ici que la philosophie normative peut jouer son rôle : l’Union européenne, dans sa forme actuelle, constitue un contexte propice pour fonder des obligations de solidarité excédant les limites de l’État-nation. Il est possible d’associer les États européens par des règles distributives plus exigeantes que le  simple devoir d’assistance, destiné à préserver la souveraineté étatique. (…) Il faut donc faire de l’Europe sociale et environnementale le bien « commun » susceptible de constituer, après la paix et la prospérité, le nouveau telos de l’Union européenne. »  Et dans ce qui est une réponse à ceux qui pensent et écrivent que l’Europe est irréformable car « néolibérale » par essence, Céline Spector avance ce qui est plus qu’un rêve : 

« Q_ue la crise sanitaire et sociale inédite qui accompagne la pandémie de  coronavirus ne soit pas seulement le symptôme d’un système défaillant (…) C’est au niveau européen qu’il convient d’agir pour lutter contre la mondialisation sauvage, en mutualisant une part non négligeable des ressources provenant de l’impôt et en les mettant au service des infrastructures et de la transition énergétique, afin de financer des "biens publics" européens._» 

Au plus fort de la crise, imaginer un futur radieux. Voilà qui contredit Rabelais dont les paroles dégelées sont « de gueule » «  piquantes » ou  « sanglantes ». En ce domaine, écrit-il, c’est de la folie de faire des réserves » car on n’en manque jamais. 

Un mot pour conclure cette revue de presse des idées que j’ai pris plaisir à faire chaque jour avec l’équipe du « Temps du Débat ». Dans l’attente de la reprise prochaine de notre émission, je passe la main à ma camarade Caroline Broué qui prend le relais avec son équipe pour les semaines à venir. Bonne lecture à elle face à la profusion de ces possibles en devenir.

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