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Censure, Stasi, non-reconnaissance... le sort ingrat des peintres en ex-Allemagne de l'Est

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Dans les archives d'art de Beeskow, mai 2019 : Florentine Nadolny, directrice des archives de l'art, se dresse au "cœur" du nouveau dépôt avec d'innombrables grilles de tirage d'images de RDA
Dans les archives d'art de Beeskow, mai 2019 : Florentine Nadolny, directrice des archives de l'art, se dresse au "cœur" du nouveau dépôt avec d'innombrables grilles de tirage d'images de RDA
© Getty - Patrick Pleul/picture alliance

Durant 40 ans, les artistes officiels de la RDA étaient soumis aux diktats du régime et de sa propagande. Pour autant, leurs tableaux parvenaient étonnamment à s’affranchir des codes de la propagande soviétique ; sans parler des artistes underground, qui tentaient d’œuvrer loin du pouvoir.

Juin 1990, sept mois après la chute du mur. Dans la revue art, le peintre, sculpteur et graveur allemand Georg Baselitz affirme, péremptoire, qu'il n'y a pas eu d'artistes en République démocratique allemande, parce que tous l'avaient quittée. Vraie ou fausse assertion ? Qui étaient ces artistes, à quoi ressemblaient les arts plastiques est-allemands, et qu'est-il advenu d'eux ? 

En RDA, pas d'artistes, que des "illustrateurs" ?

En même temps qu'il lance un pavé dans la mare, Baselitz, à travers ces propos délégitimant les artistes est-allemands, donne naissance à la "querelle des images". Dans un documentaire de France Culture consacré à l’art allemand après la chute du mur de Berlin signé Anaïs Kien et Séverine Cassar, l'historien Jacques Poumet revenait sur les prémices de cette querelle : "[Baselitz] disait que tous les gens qui avaient travaillé dans ces systèmes n’étaient que des illustrateurs, des gens qui avaient illustré une idéologie, et pas des créateurs.

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Il soulignait aussi que Baselitz avait lui-même quitté la RDA en 1958, après avoir suivi une formation artistique à l’école des Beaux-Arts de Dresde :

Il a donc été formé en RDA. A peine arrivé en République fédérale d’ailleurs, il a prôné une nouvelle forme de réalisme, qu’il appelait le réalisme capitaliste. C’est intéressant de voir ça parce qu’à l’époque, le point de vue dominant sur les arts plastiques en RFA, c’était encore, comme dans les années 1950, que l’art abstrait était l’avenir. Il fallait tourner le dos au figuratif qui avait été compromis par le nazisme, puis par le réalisme socialiste, et il n’y avait de salut que dans l’art abstrait. Pourtant, arrivé en RFA, il a appris autre chose : un art figuratif, mais renouvelé.

53 min

Sitte, Heisig, Mattheuer, Tübke... quelques peintres de "l'art officiel"

Peinture à quatre panneaux "Landsauna"
Peinture à quatre panneaux "Landsauna"
© Getty - Willi Site - Maler, RDA

Il faut dire que comme dans la plupart des pays du bloc communiste, la création est-allemande était soumise à l’aval d’un Etat interventionniste. De plus, la scène artistique était structurée par une forte hiérarchie, expliquait l'historien Jérôme Bazin dans cette même émission : "Il y avait au sommet, de grands artistes, très puissants, avec des positions institutionnelles fortes, qui recevaient de grandes commandes du régime et exposaient beaucoup à l’Ouest.

Parmi les noms les plus connus, citons les quatre piliers Willi Sitte, Bernhard Heisig, Wolfgang Mattheuer et Werner Tübke :

Ces quatre-là sont d’ailleurs assez différents, n’ont pas le même rapport aux autorités. Willi Site en était le plus proche. Il a été le président de l’Union des artistes pendant de nombreuses années. Il a le plus mis son art au service du régime, et a été très critique sur la disparition de la RDA en 89-90. Les autres, tout en étant très puissants, avaient quand même cultivé une plus grande distance par rapport au pouvoir. Ils faisaient des œuvres moins explicites dans leur soutien au régime. 

Moins évidemment communistes, Heisig, Mattheuer et Tübke ont d'ailleurs particulièrement suscité la curiosité après la chute du mur. Leurs œuvres font l'objet de débats, mais sont exposées, parfois dans le cadre de grandes rétrospectives à Leipzig, deuxième ville de l'ex-RDA après Berlin.

Bernhardt Heisig
Bernhardt Heisig
© Getty - Ulli Winkler/ullstein bild

Une peinture officielle finalement peu traditionaliste, et déconcertante

Toujours dans ce documentaire, le critique d'art Philippe Dagen se remémorait une visite au salon officiel des peintres de RDA à laquelle il avait pu participer. Entré avec l'idée qu'il allait découvrir une peinture traditionaliste, brossée à la palette du réalisme socialiste de l'Union soviétique, il se souvient avoir été très déconcerté par la portée symbolique des œuvres - qui n'en restaient pas moins politiques :

C'était une peinture qui portait le double héritage des deux écoles de peinture allemande que, à l'école de Dresde et à l'école de Leipzig, on enseignait dans les années 70-80. Pour des raisons presque de fidélité géographique, à Dresde, l'Académie cultivait le souvenir de Die Brücke, c'est-à-dire d'un mouvement qu'on appelle en France l'expressionnisme allemand, qui était né à Dresde avec Kirchner, Heckel, etc. Alors qu'à Leipzig, et aussi à ce qui s'appelait à l'époque Karl-Marx-Stadt et qui s'appelle aujourd'hui Chemnitz, on était beaucoup plus sur la mémoire de l'analyse de la Nouvelle Objectivité et en particulier de la peinture d’Otto Dix, George Grosz, etc. Et les tableaux que l'on pouvait voir à Berlin-Est, donc au milieu des années 80, portaient le double héritage de l'expressionnisme allemand, avec une espèce de forme de gestualité, de couleurs, d'énergie.

A l'Albertinum, à Dresde, une femme regarde les peintures " Sisyphe taille le rocher" et "La fuite de Sisyphe", toutes deux de Wolfgang Mattheuer. Exposition "Peinture et sculpture est-allemandes 1949 - 1990"
A l'Albertinum, à Dresde, une femme regarde les peintures " Sisyphe taille le rocher" et "La fuite de Sisyphe", toutes deux de Wolfgang Mattheuer. Exposition "Peinture et sculpture est-allemandes 1949 - 1990"
© Getty - Sebastian Kahnert/picture alliance

Les œuvres plus underground des artistes non-agrémentés par le régime

En RDA étaient exposées d’abord dans chaque district, puis au niveau national, les productions des quatre ou cinq dernières années. Dans les années qui ont précédé la chute du mur, l'historien Jacques Poumet témoigne avoir noué des contacts avec les petites galeries alternatives semi-illégales de la subculture de Leipzig qui exposaient dans les fonds de cours et donnaient un tout autre visage de ce qui se faisait en art plastique :

D'une part, il y avait l'existence dans ces petites galeries, de l'art action. Les performances n'existaient pas sur la scène publique des arts plastiques de RDA. C'était considéré comme un produit venant de l'Ouest et donc ça attirait la méfiance. Ce n'était pas la grande tradition de l'art allemand, on ne pouvait pas se référer à une tradition nationale préexistante avant le nazisme ! A côté de ces performances, il y avait des formes graphiques qui n'étaient pas du tout celles qu'on était habitués à voir dans les arts plastiques qui avaient pignon sur rue.

Après la réunification, l’Ouest met l'accent sur cette culture marginale de RDA, et notamment sur la peinture qui s'est faite un peu sous le manteau, loin du régime. Mais selon Julie Sissia, chercheuse associée au Centre d'histoire de Sciences Po, que nous avons interviewée, ce regard est celui des vainqueurs de l’histoire. Pour elle, il n’y avait pas vraiment de dissidents, mais plutôt des artistes qui s'étaient vu privés d’agrément, et avaient fait une carrière moins officielle, moins illustrative des doctrines du régime.
Parmi ceux-là, A.R. Penck, formé à Dresde puis à Berlin, qui avait échoué à intégrer les écoles d'art officielles et avait surtout été recalé à l'Union des artistes peintres de RDA :

Plus qu’une instance de reconnaissance du travail artistique, cette Union permettait d'avoir une carte donnant accès à la peinture, aux toiles, au matériel dont les peintres avaient besoin au quotidien. Il fait donc partie des rares artistes qui n'ont pas agrémentés et se sont construits en marge du régime : il a mis au point une peinture figurative, mais qui s’apparentait à un langage de signes ; comme des pictogrammes devenus de plus en plus monumentaux. C’était la critique d’un langage qui était l'instrument du totalitarisme en RDA.

A.R. Penck devant l'une de ses œuvres à l'occasion d'une exposition à la Neue Nationalgalerie de Berlin, en avril 1988
A.R. Penck devant l'une de ses œuvres à l'occasion d'une exposition à la Neue Nationalgalerie de Berlin, en avril 1988
© Getty - Binder / ullstein bild

En 1980, A.R. Penck doit se résoudre à quitter la RDA car il est sous surveillance permanente, subit des intimidations, son atelier est vandalisé... Comme le précise Julie Sissia, il était ami avec Jörg Immendorff qui était lui est aussi un artiste figuratif, mais côté ouest, vers la région de Dusseldorf/Cologne, l'une des plus dynamiques avant que Berlin devienne le centre suite à la chute du mur : "Il a mis en scène, dans des peintures monumentales, des rencontres, qui étaient difficiles à faire advenir dans la réalité, entre lui et A.R. Penck."

Alors que les femmes avaient aussi pleinement leur rôle à jouer en RDA, Julie Sissia évoque aussi le cas de l’artiste Ruth Wolf Rehfeldt qui, bien qu’ayant sa carte à l’Union des artistes, proposait des œuvres singulières : des compositions abstraites à la machine à écrire. “Elle n’a quasiment pas exposé par choix, par discrétion… Mais on ne peut pas considérer que c’était une artiste underground à proprement parler.” Quant à son mari, Robert Rehfeld, il avait choisi par conviction de rester en RDA, sans pour autant mener une carrière semblable à celle des grands noms : “Il a développé un art postal en correspondant par-delà le mur avec toute la scène européenne, aussi bien avec de nombreux artistes Polonais qu’avec Joseph Beuys en Allemagne de l'Ouest. En France, il avait des contacts avec les artistes de Fluxus, comme par exemple Robert Filliou, qui s'est rendu en RDA et avec lequel il a fait une performance..."

A Dresde, dans l'exposition "Pour Ruth, le ciel à Los Angeles" à l'Albertinum, une femme examine des copies de machines à écrire de l'artiste Ruth Wolf-Rehfeldt. Septembre 2018
A Dresde, dans l'exposition "Pour Ruth, le ciel à Los Angeles" à l'Albertinum, une femme examine des copies de machines à écrire de l'artiste Ruth Wolf-Rehfeldt. Septembre 2018
© AFP - ROBERT MICHAEL / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE

Mais, comme le soulignait Mathilde Arnoux, directrice de recherches au Centre allemand d'histoire de l'art, dans le documentaire d'Anaïs Kien : 

Les artistes de RDA qui vont accueillir ces pratiques artistiques venant de l'Ouest, par exemple, n'attendent pas le messie ! Ça les intéresse, mais ils sont déjà situés, plastiquement, ils ont leurs idées, ils ont des convictions, ils ne sont pas dans un désir du système capitaliste, nécessairement, ils ont été pour beaucoup éduqués avec la conviction que le capitalisme voisin représentait le fascisme et ils sont dans une lutte antifasciste convaincue. Et ça, c'est extrêmement important de ne pas penser la réception de ce qui s'est fait à l'Ouest, quelle que soit la période, comme quelque chose qui représentait une sorte de conversion, mais avec vraiment une appropriation singulière.

Une difficile réhabilitation

Si depuis quelques années, certaines expositions allemandes sont consacrées à des artistes de l'ancienne RDA (qui ont leurs collectionneurs propres, comme Andreas Ludwig), voire confrontent l'art des deux côtés du mur, il a fallu se livrer à un vrai travail de remise en visibilité et de ré-historisation des œuvres, comme le confie Julie Sissia :

Il y a eu véritablement un enfouissement des œuvres de l'ancienne RDA dans les réserves et le travail de la recherche a consisté à exhumer et revaloriser tout ce corpus. Des polémiques sont nées lorsque certains historiens de l'art ouest-allemands, après la réunification, ont voulu faire une histoire de la peinture en Allemagne sans intégrer l'Allemagne de l'Est. Cela a suscité un énorme débat.

En fait, ce regard sur les œuvres officielles d'Allemagne de l'Est a mis vingt ans à changer, explique Jacques Poumet, qui précise que les premières manifestations violentes se sont produites au moment où les deux académies des Beaux-Arts de Berlin-Ouest et de Berlin-Est ont fusionné après la réunification, et que malgré les trois décennies passées, il existe encore quelques résurgences du débat. Quant aux artistes officiels de l'ancienne RDA, s'ils n'ont pas arrêté de peindre, comme le prouvent certains entretiens ou certaines monographies, ils cantonnent la diffusion de leurs œuvres en Allemagne, et se voient étudiés uniquement par des historiens qui avaient eux-mêmes une affinité avec l'art est-allemand.