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Centre Pompidou : une inauguration et des réactions épidermiques

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Des ouvriers travaillent, le 26 janvier 1977, sur les tubes d'escalators du centre national d'art et de culture Georges Pompidou, à Paris
Des ouvriers travaillent, le 26 janvier 1977, sur les tubes d'escalators du centre national d'art et de culture Georges Pompidou, à Paris
© AFP

Il y a 40 ans. Il y a 40 ans, le Centre Pompidou ouvrait ses portes en grande pompe à Paris. Participants au projet, critiques d'art, journalistes... florilège, grâce à nos archives sonores, de déclarations plus ou moins enthousiastes faites à l'époque à propos de cette "usine à gaz".

31 janvier 1977. Il y a quarante ans, le Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou était inauguré à Paris par Valéry Giscard d'Estaing. Une architecture impressionnante signée Renzo Piano et Richard Rogers... des façades de verre transparent... et l'ambition de ne se vouer qu'à la création moderne, qu'il s'agisse d'arts plastiques, de design, de cinéma, de musique... Autant dire que les réactions des critiques d'art, des journalistes, effarouchées, sceptiques ou enthousiasmées, ne se sont guère fait attendre. "Dieu que c'est laid !", s'exclamait par exemple l'écrivain Barjavel dans une tribune hilarante publiée dans le Journal du dimanche : "Est-ce un morceau de France, qu’on a écorché comme une langouste et qui a perdu ici la salle de ses machines ? Est-ce une raffinerie destinée à récupérer les boues de la Seine pour en faire de l’essence ?". À travers quelques archives de France Culture (de l'époque de l'inauguration, et de la réouverture du Centre après rénovation en 2000), nous vous proposons ici de découvrir quelques autres déclarations et réactions, enthousiastes ou acerbes, à commencer par celles de ceux qui avaient participé au projet. Que des hommes (reflet d'une époque ?).

Les hommes derrière le projet

Renzo Piano, l'un des architectes / janvier 2000 :

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“Je crois qu’on s’est toujours trompé à propos du centre Beaubourg, du centre Pompidou, en disant que c’est monument high tech, de la haute technologie... puisque c’est en réalité plutôt une parodie de la haute technologie. (...) C’était une façon d'exagérer le côté usine. Mais l’usine est le seul type de construction dépourvu de complaisance où l’on fait ce qui est nécessaire à l’état brut.”

Claude Mollard, secrétaire général de Beaubourg en 1977 / janvier 2000 :

**“**Nous étions d’anciens militants de mai 68. Georges Pompidou, au fond, très intelligemment, a compris ce qui s’était passé en mai 68, quelles étaient les aspirations de mai 68, ses aspirations culturelles, et a voulu les exprimer dans un lieu tout à fait original. Et pour cela, une chose qu’il faut dire avec force : il a fait appel aux jeunes. La seule personne qui était un peu adulte, c’était Robert Bordas qui avait une soixantaine d’années. Mais nous avions 30 ans. Renzo Piano en avait 32, Rogers en avait 35, moi 29, et ainsi de suite. Je le dis aujourd’hui parce qu’on ne réalise pas combien ce bâtiment neuf, et toujours neuf, a été le fruit de l’imagination de jeunes gens inexpérimentés. Nous ne savions rien, et nous avons eu le pouvoir. Claude Mollard

Le Centre Pompidou, en octobre 1978
Le Centre Pompidou, en octobre 1978
- Osbornb / Flickr

Les enthousiastes

Francis Crémieux, journaliste et écrivain / janvier 1977

"Les réactions contre Beaubourg me semblent vraiment des réactions très épidermiques, contre la tuyauterie, la couleur... Je les trouve respectables... Evidemment, ça ne ressemble pas aux vieilles maisons qui entourent la Piazza, mais enfin, tout de même, il faut aller plus loin (...), il faut aller à l'intérieur. Il est clair que tout ça fait choc, peut-être cela est-il fait pour, mais enfin il s'agit de savoir ce qu'on a mis à l'intérieur de cette grande carcasse."

Le Centre Pompidou, dans "Le monde contemporain", 22 janvier 1977

1h 05

Pierre Descargues, journaliste / janvier 2000

“Ce qui m’amusait, c’est que, pour une fois, on avait un musée où il ne fallait pas monter des marches et franchir un porche monumental. Il y avait une descente facile dans la Piazza, et puis une porte... comme les portes, n’importe laquelle. C’était vraiment un appel aux gens, en disant : 'Venez-là, c’est simple, ça ne fait pas peur le musée !'"

François Chaslin, architecte / janvier 2000

"Avec Pompidou, il y a cette chose merveilleuse qui est une sorte de vigie de la modernité, qui se met en place très tard puisqu’elle est achevée en 1977, alors que l’époque est totalement postmoderne, que Giscard est au pouvoir, qu’on réhabilite à tout-va, qu’on craint beaucoup la modernité dans les années 1977-1978. Jusqu’à 1980, ce sont des années, dans le monde entier d’ailleurs, qu’on appelle postmodernes, on voit triompher un goût de l’ancien, une peur de la modernité. Et puis Beaubourg se construit pourtant. (...) Il y a une puissance et une beauté irruptive de Beaubourg qui est très grande, et qui à mon avis, n’offense pas du tout le quartier. C'est cette merveille, assez rarement réussie dans Paris, qu'un quartier soit assez largement chamboulé malgré tout (...), et puis qu'on voie émerger un bâtiment qui semble faire corps avec lui.”

Les indécrottables pessimistes

En février 1977, deux semaines après l'inauguration du Centre Pompidou, Jean Clair, qui en était le conservateur, accordait pour France Culture un entretien à Jean-François Bory. Son discours à propos de Beaubourg était ambivalent, oscillant entre admiration pour l'architecture, et dénonciation d'un lieu trop imposant, qui phagocyte l'art vivant.

A propos de l'ampleur du bâtiment :

"L’avenir de l’art va se jouer autour de cet énorme machin qu’on appelle 'Pompidoleum', 'Raffinerie de pétrole' ou 'Usine à gaz', en plein cœur de Paris. Ça va beaucoup conditionner la production artistique. C’est fini par exemple des tableaux grand format. Parce que si grands soient-ils, une fois entrés à Beaubourg, ils sont tout petits. Donc l’effet de sur-dimensionnement, tout ce qui a fondé pendant dix ans une certaine esthétique à travers l’art minimal, c'est-à-dire le shaped canvas, le giant size, tout ce vocabulaire pour lequel les critiques américains ont déliré, à Beaubourg, à cause du surproportionnement de l’édifice, ça ne marche plus." Jean Clair

A propos de l'institutionnalisation de l'art moderne par ce nouveau Centre :

"Désormais, le musée d’art moderne existe dans l’histoire et l’espace au même titre que le musée d’art toltèque, ou le musée d’art africain, ou le musée des arts et traditions populaires. C'est à dire que l’art moderne n’est plus une entité en soi, porteur d’un message dynamogénique si j’ose dire, propulsant une certaine idéologie. L’art moderne n’est plus qu’un canton très délimité dans l’espace et dans le temps qu’on trouve en un certain lieu et à un certain moment, et qui est lui aussi fort clos désormais." Jean Clair

A propos du brouillage des frontières par l'architecture transparente :

"Hier je me baladais autour de Beaubourg, et puis à un endroit il y avait des plaques de fonte au sol qui étaient disposées régulièrement, c’était exactement une sculpture minimaliste de Carl André, mais vraiment à s’y méprendre ; et puis un peu plus loin au pied d’un pilier, il y avait une accumulation de boulons, et ça c’était véritablement un Arman ; et puis un petit peu plus loin il y avait des chutes de moquette en feutre qui avaient été mises à la décharge… c’était exactement un Robert Morris. Vous me direz ‘Oui mais ça on sait bien, c’est très connu…’. C’est très connu mais ça prend un sens très différent, parce que le bâtiment est en verre, c'est-à-dire que je voyais à l’extérieur exactement ce qu’on pouvait voir à l’intérieur, ce qui n’est pas le cas d’un musée classique avec des murs opaques, des cimaises opaques…" Jean Clair

Jean Clair sur le Centre Pompidou, 15 février 1977

30 min

En 1977, le sociologue Jean Baudrillard avait manifesté sa réticence à l'égard de la création du Centre Pompidou, notamment à travers la publication d'un ouvrage intitulé L'effet Beaubourg : implosion et dissuasion. En 2000, il réexpliquait sa position critique de l'époque :

"J'ai trouvé que c'était un objet monstrueux, c'est-à-dire que c'était un contresens total par rapport à ses propres objectifs. (...) Il me semblait que la culture y était d'une certaine façon surexposée et mise à sac, enfin livrée à une surconsommation délirante. Ce qui n'a pas changé [en 2000, NDLR], mais comme tout s'est harmonisé, s'est synchronisé sur le même mode, aujourd'hui Beauboug n'apparaît peut-être plus exactement comme il était à ce moment-là. (...) C'était un lieu stratégique justement où la culture, à mon avis, disparaissait. C'était un trou noir de la culture d'une certaine façon. Et l'agent de la disparition, c'était les masses mêmes dont on voulait faire les consommateurs de la culture." Jean Baudrillard

Vue depuis le Centre Pompidou, avril 2007
Vue depuis le Centre Pompidou, avril 2007
- Yair Haklai / Wikipédia CC

La réouverture du Centre Pompidou (Surpris par la nuit, 04.01.2000)

1h 29

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