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Ces Américains blancs et souvent racistes qui s'habillent en Indiens pour défier l'Etat

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Sous le costume de bison : Jake Angeli, un ancien acteur, connu pour son activisme dans les milieux complotistes. Il se fait appeler "Shaman".
Sous le costume de bison : Jake Angeli, un ancien acteur, connu pour son activisme dans les milieux complotistes. Il se fait appeler "Shaman".
© AFP - Vim McNamee

Saviez-vous qu'il existe aux Etats-Unis des amicales viriles et nationalistes, dont les membres s'habillent en tenues indiennes, et prennent des patronymes amérindiens ? Mais dont les membres sont tous Blancs, et souvent, xénophobes.

C’est assurément l’une des images les plus marquantes de cette sidérante après-midi de mobilisation des partisans de Donald Trump sur le Capitole à Washington, mercredi 6 janvier : un homme, torse nu mais bardé de tatouages et maquillé aux couleurs du drapeau américain, coiffé d’une tête de bison à cornes.

Très vite, l’identité de l’homme sous le bison a été confirmée par les médias américains : rien à voir avec le chanteur Jamiroquai que les internautes s'amusaient depuis le début à imaginer sous la coiffe, il s’agit d’un certain Jake Angeli. Qui fut rapidement identifié tant il est depuis plusieurs années maintenant une figure centrale du mouvement QAnon (il se fait appeler “Q Shaman”) et a déjà manifesté à maintes reprises devant des symboles des institutions américaines - par exemple, en Arizona. 

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Médiatique et photogénique, cet ancien acteur avait d’ailleurs accordé plusieurs interviews à des médias locaux en 2019 et 2020, où il expliquait notamment être en croisade contre les élites corrompues. Outre sa tenue de bison et ses postures spectaculaires au milieu du désordre de l’invasion du Capitole, Angeli a aussi fait l’objet de nombreux commentaires lorsque certains ont cru pouvoir affirmer, au vu de ses tatouages, qu’il appartenait en fait à un groupe d'antifascistes infiltrés chez les Trumpistes : en guise d’indice, un tatouage sur l'avant-bras de son voisin qui aurait pu rappeler la faucille et le marteau. Le tatouage s’est révélé, en réalité, représenter plutôt un symbole germanique, le “valknut”, aujourd’hui répandu dans les milieux néonazis américains qui s’inscrivent dans le sillage du wotanisme.

Il y a quelque chose de dissonant à ramasser sur une image l'extrême-droite suprémaciste et xénophobe et une tenue qui, sur bien des images, a pu lui donner des allures de viking ou de trappeur, mais aussi de chef indien. Car, bison sur la tête, visage peint, poitrail nu et pantalon à franges, c’est bien aux Amérindiens que toute l'effigie de Jake Angeli nous renvoie, quand nous visionnons ces images. Sur d'autres photos prises dans la même salve de photos durant l'invasion du Capitole par les militants trumpistes, on découvre parfois au détour d'une image, d'autres activistes parés de peaux de bête ou de coiffes d'indien, plus anonymes. 

Durant l'assault contre le Capitole, le 6 janvier 2021 à Washington, d'autres costumes de peaux de bête apparaissent au détour des images.
Durant l'assault contre le Capitole, le 6 janvier 2021 à Washington, d'autres costumes de peaux de bête apparaissent au détour des images.
© AFP - Saul Loeb

Des illuminés ? A ce stade et vu d’ici, la part de fantaisie allumée reste difficile à départager en toute rigueur. Toutefois, ce costume nous dit aussi autre chose. Il prend même une autre épaisseur, plus politique, si l’on décale le regard, et qu’on remonte le fil de l’histoire américaine. 

Des insurgés Blancs grimés en Mohwaks dans le port de Boston

Car bien avant cette invasion du Capitole par des partisans de Trump chauffés à blanc par leur candidat défait, d’autres séditieux, en d’autres épisodes de l’histoire étatsunienne, ont revêtu des costumes approchants pour protester. Une date en particulier, vient à l’esprit : 1773. Cet épisode est resté comme le “Boston Tea Party”. Un événement si connu outre-Atlantique qu’il est dans les programmes scolaires, et enseigné à l’école primaire. Cette année 1773, dans la nuit du 16 au 17 décembre, une cinquantaine de Blancs déguisés en Amérindiens avaient fait main basse sur la cargaison de trois navires amarrés dans le port de Boston. Des navires britanniques, qui appartenaient à la Compagnie des Indes britannique, et transportaient notamment du thé. Cette nuit-là, quarante tonnes étaient passées par-dessus bord une fois la cinquantaine d’insurgés parvenus jusqu’aux cales. L’initiative avait été pilotée par une association patriotique qui entendait protester ainsi contre la main-mise des Britanniques sur le sol américain depuis la fin de la guerre de Sept ans entre deux puissances coloniales en concurrence pour le Nouveau monde : la Grande-Bretagne d’un côté, la France de l’autre. Le thé, et les taxes qui y étaient appliquées et dont le montant était toujours décidé à Londres, symbolisant la domination européenne qui se prolongeait sur le front des échanges commerciaux. Trois ans plus tard, la déclaration du 4 juillet 1776 scellait l’indépendance du pays.

L’épisode de Boston mettra tout de même plusieurs décennies à s’installer dans le récit fondateur de la nation américaine. Mais depuis la première moitié du XIXe siècle, le Boston Tea Party passe pour un moment fort d’émancipation américaine, et toute cette charge politique nationaliste est restée chevillée au costume de Mohwak que la cinquantaine de protagonistes avait revêtu ce soir-là, petite hache et arcs à l’appui.

Pourquoi déguisés en Indiens ? C’est la question que s’est posée Philip Deloria dans les années 1990. Jeune historien diplômé de Yale, il dit plus exactement que cette question s’est “imposée à lui” : il s’est soudain demandé pourquoi diable autant d’Américains blancs pouvaient bien s’habiller en Indiens tout en n’ayant rien à voir ni de près ni de loin avec la culture amérindienne. Et le chercheur d’enquêter sur autant de petits signes, d’anecdotes a priori sans intérêt, et de phénomènes de moyenne intensité, qui font du sens une fois pris tous ensemble. Son enquête débouchera sur un livre, Playing Indian, paru en 1998, et il faut fouiller dans les vidéos d’archive sur Internet pour retrouver l’historien, qui enseigne aujourd’hui à Harvard, expliquer sa démarche, et toute sa portée. Ce livre qui est en fait “un livre sur les Américains blancs” comme il le disait lui-même au moment où sortait Playing Indian, nous aide au passage, à bien des années d’intervalle, à extraire cette silhouette de bison du Capitole des brumes du carnaval rigolard et de l’effarement.

Ce qui avait frappé Deloria dans les années 1990, c’est que l’épisode du "Boston Tea Party" n’avait rien de confidentiel. Mais que, malgré tout, il n’était guère pensé au fond pour ce qu’il était. C’est-à-dire, qu’on pouvait l’évoquer ici ou là avec panache ou avec ironie, et même l’intégrer dans le grand récit des manuels scolaires, mais sans jamais réellement fouiller le rapport à l’indianité qu’il mettait pourtant en relief.  Or l'historien l'affirme : “la culture blanche américaine a un truc avec l’indianité, et avec les Indiens” et ce que montre Deloria, c’est que toute l’histoire étatsunienne, depuis deux siècles et demi, est au fond ponctuée d’épisodes où des Blancs se sont saisis de cette indianité, ou au moins de ses oripeaux et d’une forme de folklore qui s’y rattache. Et que cette nuit de 1773 du côté des bassins du port de Boston ne doit rien au hasard, ni à quelque fantaisie d’une poignée de militants toqués. Pour l’historien, plus qu’une série d’événements isolés, chaque épisode qui voit des Blancs mettre en scène une certaine idée de l’indianité (ou en tous cas ses accessoires) s’inscrit au contraire dans une plus vaste chaîne qui a du sens, et doit être regardée comme telle. Même si c’est parfois du côté des plus xénophobes qu’on débusque ces totems qu'on pourrait d’abord prendre pour une ouverture à l'altérité, et qui résistent au simplisme.

A Empire, Colorado, des tipis et des noms d'Indien... pour les Blancs

Lui qui avait grandi dans le Colorado raconte s’être ainsi souvenu d’une sorte de petite auberge, dans la ville d’Empire, qu’il traversait, enfant, pour aller skier. Sur le bas-côté, la bicoque portait un nom de peau rouge, et il se souvient apercevoir des baraquements en forme de tipi, qui souvent prenaient l’eau les jours de pluie. Des Blancs vivaient là, qui s’habillaient avec des tenues indiennes, et se faisaient appeler de noms indiens, se souvient Deloria. Plusieurs décennies plus tard, on arrive à retrouver le bâtiment en question quand on s’aventure sur le site google maps et sa galerie de photos. A Empire, Colorado, l’auberge a tenu bon visiblement, et s’appelle le “Red Men Hall” : ce pan d’histoire nationale que Philipp Deloria entendait “déplier” et faire parler dans toutes ses dimensions est resté debout.

Dans ce livre qui a aujourd’hui plus de vingt ans, le chercheur ne se contentait pas de documenter cette incongruité qui consiste à voir des Blancs, a priori sans lien explicite avec la culture amérindienne, investir ainsi l’indianité pour en faire leur blason. Son ambition allait au-delà, pour approcher, via ce détour par ces pratiques a priori étranges, quelque chose de la façon dont l’histoire américaine avait sédimenté. Ainsi, c’est non seulement l’incorporation d’une certaine idée que ces gens ont pu se fabriquer de ce que pouvait bien vouloir dire d’être indien que ses travaux éclairent. Mais aussi la place qu’occupe cette représentation de l’indianité dans la culture nationale aux Etats-Unis qui affleure à l’adresse de cette maison au bardage défraichi à Empire, Colorado, et à la rencontre d'autant d’anonymes qui décident de vivre torse nu, poitrail dehors, et peau de bête sur les épaules.

De fil en aiguille, la référence à une indianité forgée sur mesure, et souvent construite de toutes pièces, s’est imposée dans un élan aussi créatif qu'étrange. Dans cette invention de la tradition qui finalement doit plus au désir qu’à la généalogie et à la coutume, l’idée d’un sentiment d’appartenance qu’on viendrait se façonner sur mesure a servi de catalyseur. En effet, à l’époque de l’indépendance et du Boston Tea Party, Deloria explique qu’en quelque sorte “pour devenir un Américain vous deviez quelque part avoir cessé d’être un Britannique”. C’est-à-dire, substituer à l’image de ces colons britanniques “en manteau rouge” qui continuent de faire office de représentation du colon, une autre image, en rupture. C’est au filtre de ce processus-là d’invention de soi, et de construction d’une identité bis, qu’a émergé l’idée d’une citoyenneté aborigène désirable : le chercheur montre que “dans ce processus, les gens se sont figuré les Indiens comme des Aborigènes et ont eu besoin de s’identifier, en tant qu’Aborigènes, comme des Indiens” pour ensuite “interpréter une identité de ce type, c’est-à-dire, mettre en jeu et mettre en place, cette identité-là”.

L'indianité de recours en cas de crise

Etrange et dissonant, de découvrir des protagonistes du camp suprémaciste, ouvertement racistes, parmi ces Blancs qui jouent aux Indiens, dans les années 90 sous la plume de Deloria et jusqu’à aujourd’hui ? Pas tant que ça, si on suit le raisonnement de l’historien qui charpente, au fond, une histoire de la culture blanche grâce à ce détour étonnant : en regardant le phénomène sur le temps long, il identifie avant tout des crises, comme autant de moments paroxystiques qui ont dopé ce détour et ce recours à une indianité inventée. C’est le cas en particulier de la révolution américaine, c’est-à-dire ce que Deloria appelle ce moment où “les Américains, pour être des Américains, ont dû cesser d’être des colons et ont commencé à se penser comme des indigènes sur ces terres”. 

C’est aussi le cas d’un autre “moment de crise” que l’historien américain rapportait en 1998 à “la modernité”. Le terme manque sans doute de précision conceptuelle, et d’arrimage empirique. Mais le chercheur précise qu’il pointe en fait la fin du XIXe siècle et le début du XXe, c’est-à-dire une période dont il souligne toute la charge d’anxiété, et de fragilité dans la société américaine, qui voit ses fondamentaux vaciller à présent que le capitalisme s’institutionnalise, et que le mythe de la frontière s’affronte à une réalité beaucoup plus âpre, vécue par les pionniers sur la route de l’Ouest. C'est aussi une période d'immigration importante. Pour Deloria, on voit resurgir à ce moment-là, et avec plus de netteté encore, l’idée que les Indiens incarneraient l'authenticité, la pureté, la vérité. C’est-à-dire, autant de propriétés désirables en temps de crise. Et aussi, qu’ils se situeraient du côté de ce qui passe pour “l’expérience vraie”, et qui leur donnerait quelque chose en plus que les Blancs des villes.

En 1935, la société fraternelle “The Improved Order of Red Men”, sorte d’amicale virile et nationaliste, exclusivement composée de Blancs, fait justement le plein. On estime qu’à cette date, l’ordre compterait jusqu’à un demi-million de membres. Soit autant d’affidés qui font vivre une institution vieille de plus de cent ans : la création de l’organisation remonte à la première moitié du XIXe siècle, quand plusieurs amicales forgées sur l’idée d’une indianité factice, renaissent de leurs cendres pour fusionner. Aujourd’hui, "The Improved Order of Red Men" conserve un musée, qu’on peut visiter à Waco, au Texas. L'Ordre entretient des réseaux numériques, et un site internet sur lequel on commence par lire que les membres aujourd’hui se revendiquent des "Sons of Liberty" de 1773. C’est-à-dire, précisément le petit groupe d’insurgés blancs habillés en Indiens, qui s’étaient soulevés contre les navires britanniques lors du Boston Tea Party.

52 min
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