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Ces écoles transformées en garderies solidaires

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Cette école du XVIIIe arrondissement est devenu un des pôles de regroupement pour les enfants à garder.
Cette école du XVIIIe arrondissement est devenu un des pôles de regroupement pour les enfants à garder.
© Radio France - Hugo Boursier

Si depuis lundi 16 mars, les professeurs travaillent depuis leur domicile, une partie d’entre eux se sont aussi portés volontaires pour s’occuper, à l’école, des enfants des personnels indispensables à la gestion de la crise sanitaire.

Les cartables se font rares dans les salles de classe. Mais la fermeture des établissements scolaires, annoncée par Emmanuel Macron lors de sa première allocution en lien avec le Covid-19, tenue quelques jours plus tôt, s’accompagnait aussi d’une précision : "Un service de garde sera mis en place région par région pour que les personnels qui sont indispensables à la gestion de la crise sanitaire puissent faire garder leurs enfants et continuer d’aller au travail". 

Ainsi, sur tout le territoire, des écoles se transforment en garderies pour les 30 000 petits dont un des deux parents travaille dans un hôpital, une clinique, un EHPAD, mais aussi prochainement dans un commissariat ou une caserne de pompier, comme le laissait entendre le gouvernement, mardi 24 mars, lors des débats à l’Assemblée nationale. Pour s’occuper d’eux, les professeurs doivent se porter volontaires. Mais avec un pic du virus annoncé dans les prochains jours, l’effectif des classes pourrait grandir et demander davantage de personnel… Alors, comment s’organise cette garde ? Quelles sont les difficultés des professeurs ? 

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Une intense première semaine 

Trois jours. C’est le temps qu’ont eu des centaines de professeurs pour s’organiser entre l’annonce du président de la République, jeudi 12 mars, de la fermeture partielle des établissements scolaires, et le début, lundi 15 mars, des cours à distance et des gardes d’enfants. Partout, les coups de fil et les messages se multiplient. "On a dû réfléchir à la manière dont on allait communiquer à distance avec les familles, celles qui pouvaient garder leurs enfants et celles qui étaient dans le besoin", explique Claudie Laurent, directrice d’école maternelle dans le Maine-et-Loire. Il faut s’adapter aux situations de chacun. "Ce n’est pas simple : deux de mes collègues ont un matériel informatique vétuste, et la connexion internet à la campagne est souvent défaillante", ajoute la co-secrétaire départemental du SNUipp, le syndicat majoritaire chez les professeurs des écoles. 

La première chose à faire est de connaître le nombre d’enfants susceptibles d’être gardés. Une circulaire émise par le ministère de l’Éducation nationale, datant du 13 mars et que nous avons pu consulter, donne la liste des catégories professionnelles pouvant prétendre à faire garder leurs petits. Il s’agit uniquement de personnels soignants. Mais sur le terrain, les consignes sont plus floues. Avec ses collègues, Catherine, directrice d’une école parisienne, décide de prendre les devants. 

Chaque directeur d’école a recensé les enfants dans le besoin : personnel soignant, certes, mais aussi forces de l’ordre ou cantiniers à l’hôpital. On s’est dit qu’on pouvait les regrouper dans une école polyvalente pour qu’il y ait du matériel nécessaires au maternelles et aux élémentaires. On a envoyé un emploi du temps interactif à remplir où les enseignants pouvaient s’inscrire. Toute la semaine, on a eu une petite dizaine d’enfants à garder, pour deux à trois professeurs.

D’épineux critères sont à prendre en compte : le nombre d’enfants peut varier du jour au lendemain - même si des plannings commencent à être mis en place -, certains enfants ne sont pas de l’école "réquisitionnée" et, surtout, les niveaux peuvent être différents entre les petits. "Jeudi soir, on pensait avoir personne pour le lendemain. La mairie a donc libéré les employés qui devaient s’occuper du temps périscolaire. Finalement, on a eu trois élèves. Donc avec ma collègue directrice, on a gardé les enfants de 7h30 à 18h30", raconte Alain qui travaille dans un groupe scolaire de 140 jeunes en Creuse, n’hésitant pas à citer Louis Aragon : 

Quand les blés sont sous la grêle                              
Fou qui fait le délicat                              
Fou qui songe à ses querelles                              
Au cœur du commun combat

Car en plus des professeurs qui sont sur le pont, il y a aussi les personnels qui prennent en charge le temps périscolaire – la pause méridienne et la fin de l’après-midi-, et les employés de ménage. Les gardiens d’école, eux, sont réquisitionnés. Sur le plan pédagogique, certaines initiatives sont lancées, comme ce « cahier de confinement », où les petits peuvent raconter à leurs parents cette première semaine, à l’aide de photos et de descriptions : "Dans la classe, à côté, il y a les grands d’élémentaire qui travaillent… Nous avons la cour pour jouer et patauger…", indique ainsi une légende. 

Dans une classe parisienne, un "cahier de confinement" a été réalisé par chaque élève.
Dans une classe parisienne, un "cahier de confinement" a été réalisé par chaque élève.
© Radio France

Pour Dominique, conseiller pédagogique dans l’académie d’Orléans, la garde peut s’apparenter à une classe traditionnelle, où les enfants peuvent s’exprimer librement. À la différence des cours à domicile, qui parfois les privent d’une parole spontanée. 

Les enfants comprennent la situation dans laquelle ils se trouvent, d’autant plus que leurs parents sont souvent des personnels soignants. Après, ce que l’on ne soupçonne pas, c’est la dimension psychoaffective : on sait que des enfants peuvent vivre cette situation de manière anxieuse. L’école, c’est quand même le lieu qui permet une sociabilisation plus large que celle de la maison, où l’on peut mettre à distance des vécus qui ne sont pas toujours faciles.

La garde ou l’école chez soi ? 

S’il faut se porter volontaire, c’est bien pour une raison : cette activité de garde s’ajoute à celle d’enseignant qui, elle, se déroule, non sans difficultés, chaque jour et à domicile. De fait, tous les professeurs n’ont pas inscrit leur nom dans les tableaux qui circulent entre les secteurs d’inspection. Certains parce qu’ils sont en famille nombreuse, d’autres parce qu’ils souffrent de pathologies. D’autres encore parce que le cafouillage dans les consignes leur paraissait, en l’état, difficile à gérer. Comme Alexandre, professeur des écoles : "Avec les collègues, on a estimé qu’il y avait une confusion sur la mission qui nous était confiée. On nous demande d’assurer un service de garde et pas un service d’enseignement. Sous prétexte que l’on est avec des enfants toute l’année, on devrait naturellement accepter de les garder", explique-t-il. En ajoutant : 

Je n’ai pas d’opposition par principe et si chacun doit participer à l’effort, on le fera d’une manière ou d’une autre.

Pour l’instant, Claudie Laurent n’a pas eu d’enfants à garder à l’école. Mais cela va arriver cette semaine. Alors la directrice s’est fixé quelques règles. Elle envoie deux mails par semaine aux parents, avec des activités à faire à la maison. Quand elle devra se rendre à l’école, elle transmettra ces exercices la veille ou le lendemain de ses permanences. Alain, lui, veille à ne pas faire parvenir des mails avec des pièces-jointes de plusieurs dizaines de pages. D’une part, les parents n’ont pas tous une imprimante, mais pour ceux qui en ont une, les recharges d’encre pourraient vite s’épuiser. Au-delà de ces questions matérielles, ce qui freine certains professeurs à venir à l’école, c’est aussi la prise en compte des consignes sanitaires. 

L’école, une zone à risques ? 

Ne pouvant pas toujours respecter, du fait de leur âge, les gestes barrières, les enfants deviennent des porteurs fréquents du virus, et certains le sont sans que l’on puisse remarquer de symptômes particuliers. Cette spécificité a été rappelée par certains professeurs, destinataires d’un courrier du Directeur Académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) de Paris, et que nous avons pu consulter. Il était rappelé l’absence de restriction à "accueillir des enfants de soignants dans un établissement scolaire si ces enfants ne sont pas malades". "Comment en être sûr ?", s’interroge Louise, professeure en maternelle à Paris qui, malgré les risques, proposerait son aide "même si les enfants étaient infectés".

Alors, les écoles sont-elles remplies de porteurs asymptomatiques ? Cette question n’est pas sans inquiéter les professeurs. Catherine, la directrice d’une école à Paris, l’a constaté : "Quand on a annoncé que certains pôles de regroupement pouvaient avoir 22 enfants, certains professeurs ont dit qu’ils n’étaient plus volontaires. C’est vrai, plus il y a d’enfants, plus le danger est grand". L’arrivage de gants, masques et gel hydroalcoolique assez inégal selon les zones géographiques. "Certaines écoles ne disposent pas toujours de savons liquides, de gels, des masques de protection. Les personnels ne portent pas de masques pour l’instant et ils seraient vraiment rassurés d’en avoir", indique Luc Marquès, secrétaire départementale SNUipp en Creuse. 

Même si le matériel est présent, il est toujours difficile voire impossible, dans les faits, de respecter les distances de sécurité. Notamment en maternelle. "Comment rester à un mètre de l’enfant s’il faut l’aider à boutonner sa veste, à mettre ses chaussures, à l’essuyer aux toilettes ?", pointe Claudie, dans le Maine-et-Loire, qui regrette le décalage entre la réalité du terrain et "les injonctions du ministère".

Une solidarité constante, "quoiqu’il en coûte" ? 

"C’est assez beau ce qu’il se passe", se félicite finalement Catherine, pour qualifier l’inventivité des activités proposées aux parents par les professeurs, tout comme la réactivité avec laquelle certains se sont portés volontaires pour garder les enfants. "Je sais que les collègues de l’Éducation nationale ont le service public chevillé au corps. Mais là, le sens civique des professeurs est remarquable", abonde Luc Marquès, du SNUipp. Ce dévouement est d’autant plus nécessaire que le nombre d’élèves à garder pourrait augmenter avec la propagation de l’épidémie. Pourtant, comment expliquer que par endroits, les écoles manquent de volontaires ? Dominique répond : 

Il y a une grosse fatigue de la part des enseignants. Le manque de reconnaissance et de moyens, les ordres à répétition du Ministère, créent des postures différentes par rapport au volontariat. Certains se retirent, d’autres en ont marre, ou d’autres encore promettent des mobilisations une fois que l’épidémie sera terminée

Cette hypothèse pourrait se confirmer dans les propos de Catherine lorsqu’elle lance, non sans malice : "Le seul gel que l’on a à l’école, c’est celui de la hausse des salaires"