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Ces laboratoires qui luttent contre les plus redoutables virus

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Le laboratoire P4 de Wuhan, en Chine, en 2017. Dans ce centre, comme dans la trentaine d'équivalents connus dans le monde, on manipule les souches pathogènes les plus redoutables.
Le laboratoire P4 de Wuhan, en Chine, en 2017. Dans ce centre, comme dans la trentaine d'équivalents connus dans le monde, on manipule les souches pathogènes les plus redoutables.
© AFP - Johannes Eisele

Ils sont une trentaine dans le monde, militaires ou civils, du moins pour ceux que l'on connaît. Leur mission : héberger et manipuler, pour mieux les comprendre et s'en prémunir, les plus dangereux pathogènes. En Allemagne par exemple, des chercheurs travaillent sur une île coupée du monde.

C’était il y a trois ans. Le Premier ministre français de l’époque, Bernard Cazeneuve, visitait le premier laboratoire épidémiologique de haute sécurité de Chine. Un établissement de type « P4 », ou « BSL 4 », en anglais, pour « biosafety level 4 », qui, en coopération avec la France, devait abriter des souches de virus redoutables.

Ce laboratoire, situé près de Wuhan, d’où est d’ailleurs parti le Covid-19 à l’automne dernier, est désormais fonctionnel. Mais si la Chine, pays d’apparition du coronavirus, mais aussi, avant lui, du Sras (pneumonie atypique) et des virus aviaires H5N1 et H7N9, s’est dotée de cet équipement, d’autres pays l’ont précédée.

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Situés en France, en Australie, au États-Unis ou au Gabon, civils ou militaires, une trentaine de centres comparables ont été recensés dans le monde. Les chercheurs y travaillent sur des germes particulièrement pathogènes, en confinement absolu et en dépression atmosphérique. Leur mission première relève idéalement de la santé publique : conduire des recherches visant à réagir efficacement à l'apparition de maladies infectieuses susceptibles de menacer les populations.

Mais en parallèle, ils peuvent héberger des recherches sur des armes bactériologiques. Même si la totalité des pays revendiquant des laboratoires P4 ont signé entre 1972 et 1975 la Convention sur l'interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques (biologiques) ou à toxines et sur leur destruction, plus connue sous le nom de Convention sur l'interdiction des armes biologiques (CABT).

A quoi ressemble un laboratoire P4 ?

En Allemagne, une petite île de la Baltique abrite le centre de recherche sur les virus le plus vieux du monde. Depuis le 10 octobre 1910, l’Institut Friedrich-Loeffler est installé sur l’île de Riems, dont il occupe les deux tiers de la surface : 30 hectares entourés de roseaux, protégés de grilles de fer surmontées de barbelés.

L'Institut Friedrich-Loeffler est installé depuis 1910 sur l'île de Riems, en Allemagne.
L'Institut Friedrich-Loeffler est installé depuis 1910 sur l'île de Riems, en Allemagne.
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Car ici, comme dans tous les laboratoires P4, on n’entre que si l'on y est vraiment invité. D’ailleurs, avant qu’un pont ne soit construit en 1971, il fallait utiliser un téléphérique pour rallier l’île. Tout, des chercheurs ou des cobayes, transitait par câble.

Deux bâtiments ultramodernes abritent des laboratoires sophistiqués et des étables étanches pour procéder aux tests sur les animaux. Sur l’île, une vingtaine d’espèces sont hébergées : les animaux de la ferme – vache, porc, mouton, chèvre ou volailles – mais aussi des souris, des rats, des cochons d’Inde… des poissons, des moules, des crabes, des chauves-souris et des insectes.

Parmi les 450 salariés de l’Institut, 200 chercheuses et chercheurs travaillent sur l'île de Riems. Mais ils ne sont pas plus de 10 scientifiques à avoir accès aux pathogènes de catégorie 4 (le niveau de risque le plus élevé), comme les virus Ebola, Hendra et Nipah, la fièvre de Lassa ou bien encore la rage, la peste porcine africaine ou la fièvre de Crimée-Congo. Au total, l’île abrite plusieurs centaines de souches à haut risque.

En plus du coronavirus, aujourd’hui, les chercheurs travaillent sur 50 ou 60 virus de classe 2 à 4 dans des laboratoires totalement hermétiques, protégés par des portes étanches et plusieurs sas de décontamination.

A quoi sert un laboratoire P4 ?

Mener des expériences sur des animaux permet notamment d'évaluer le développement futur des épidémies à l’extérieur. Concernant le coronavirus, sur la base des travaux déjà réalisés par cet institut sur la grippe porcine en 2009, les scientifiques vont tenter de répondre à ces quelques questions :

Certains des animaux de la ferme seraient-ils insensibles à ce nouveau virus ? Où ce nouvel agent pathogène peut-il se nicher et comment peut-il se multiplier dans un élevage ? Quel rôle jouent les animaux de compagnie ou les animaux d’élevage dans cette épidémie ?

Le travail des chercheurs vise à protéger la population, car ces animaux peuvent se retrouver en bout de chaîne dans nos assiettes.

Sollicité lors de plusieurs épidémies, Thomas Mettenleiter, président de l’Institut Friedrich-Loeffler, l’assure : face à un virus inédit, "On sait réagir". D’autant que des plans de lutte ont été élaborés dans le monde entier.

"Nous avons reçu le virus Covid-19 aux alentours du 14 février, explique Thomas Mettenleiter. Les échantillons venaient de Bavière, où ont été diagnostiqués les premiers cas en Allemagne. On l’a d’abord multiplié pour en avoir suffisamment. Puis on a commencé les tests sur un premier animal le 24 février."

En 2013, l'Institut Friedrich-Loeffler a été agrandi et modernisé, avec de nouveaux labos et des étables étanches pour procéder aux tests sur les animaux.
En 2013, l'Institut Friedrich-Loeffler a été agrandi et modernisé, avec de nouveaux labos et des étables étanches pour procéder aux tests sur les animaux.
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Ces essais ne vont prendre que quelques semaines. Mais leur évaluation durera plus longtemps : "Impossible d'aller plus vite, et il n’y a pas mieux que cet institut depuis les travaux d’agrandissement et de modernisation qui ont pris fin en 2013", assure son président.

Comment fonctionne un laboratoire P4 ?

Les conditions de travail sont draconiennes. Pour pénétrer dans les zones sensibles, il faut prendre une douche, revêtir un scaphandre et une tenue jaune gonflée par de l’air sous pression. À tout moment, en cas de problème, le chercheur peut se saisir d’une des nombreuses prises d’air qui pendent du plafond. Un chercheur ne rentre jamais seul dans le laboratoire. Et à sa sortie, il lui faut prendre une douche au phénol revêtu de son scaphandre.

Les virus sont stockés dans de l’azote liquide dans des cuves à très basse température : – 80°C jusqu’à – 196°C pour une conservation à plus long terme.

« l’Alcatraz des virus », en Allemagne, héberge des laboratoires de différents niveaux de sécurité. Ici, des salles P3.
« l’Alcatraz des virus », en Allemagne, héberge des laboratoires de différents niveaux de sécurité. Ici, des salles P3.
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Et puis tout est traité sur place. Rien ne quitte le bâtiment sans avoir effectué au préalable une décontamination complète, à l'issue de laquelle tous les agents pathogènes auront été tués. Les restes sont soit éliminés par la station d’épuration située à la pointe de l’île, soit récupérés par une entreprise spécialisée et brûlés.

Ce qui vaut à l’île de Riems ses plus attrayants surnoms : « l’île de la peste », par exemple. "C’est un nom très populaire ici", précise Thomas Mettenleiter. Mais aussi « l’île la plus dangereuse d’Allemagne » ou « l’Alcatraz des virus ».

L’Alcatraz des virus, je l’aime beaucoup ! Car il décrit exactement ce que nous sommes : tout ce qui est dangereux est capturé et gardé ici. On ne le laisse pas sortir.