Ces nouvelles pratiques sexuelles qui n'existent pas

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Ces nouvelles pratiques sexuelles qui n'existent pas

Par
"Cache-sexe"
"Cache-sexe"
- Barbara via Wikicommons CC

Pour la sociologue Janine Mossuz-Lavau, les enquêtes sur le temps long sur la sexualité des Français montrent une continuité et pas l'explosion de pratiques radicales ou radicalement nouvelles. L'expression "nouvelles pratiques sexuelles" doit être déconstruite comme celle de "révolution sexuelle".

Le Ass eating, grande tendance sexuelle de 2016” ; “2017, un retour aux pratiques plus candides” ; ou, en 2015 : “Le hotdogging est-il la nouvelle pratique sexuelle que nous attendons tous ?” - hotdog, rapport au pénis entre deux fesses - puis, plus récemment, le “stealthing”, présentée comme la nouvelle grande tendance (assez flippante) qui consisterait  à retirer son préservatif pendant un rapport sexuel, sans l’accord du partenaire. Quelques années plus tôt, c’était le bondage ou l’échangisme qui s’attiraient les gros titres, présentés comme phénomènes raz-de-marée. N’en jetez plus : presse féminine ou quotidienne, magazines branchés ou sites spécialisés, les médias sont friands de la terminologie “nouvelles pratiques sexuelles”.

L’expression existe aussi dans quelques rares travaux de sciences sociales, mais elle se fait beaucoup plus rare comme en témoigne très vite une simple recherche sur le site Cairn, qui indexe les travaux universitaires. Pour la sociologue Janine Mossuz-Lavau, qui documente les sexualités françaises par des enquêtes d’envergure depuis vingt ans, c’est l’expression-même de “nouvelles pratiques sexuelles” qu’il faut déconstruire. 

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Aux yeux de l’universitaire, les mots sont surtout ceux de “médias un peu racoleurs qui se jettent sur quelque chose qui apparaît nouveau”. Or, en matière de sexe, la nouveauté reste très relative :”Tout ce que je peux dire, c’est que je ne sais pas très bien ce que peut vouloir dire l’expression “nouvelles pratiques sexuelles” car la plupart des choses qui se font existent au fond depuis la nuit des temps. Les possibilités en la matière ne sont pas illimitées et innover dans ce domaine n’est pas si évident.

Quelques chercheurs ont pu faire leur les termes “nouvelles pratiques sexuelles”, facilement pourvoyeurs de retombées médiatiques. Quitte à tordre, parfois, le fond de leur enquête pour épouser un lexique plus médiatique - et racoleur. Or les enquêtes de terrain denses et reconnues actent plutôt un éventail sexuel marqué par le temps long et des nouveautés très limitées, si l’on adopte une vue macro pour chercher des tendances numériquement significatives. La première grande enquête sur les sexualités en France de Janine Mossuz-Lavau remonte à 2000 - 2001. Elle avait donné lieu à la publication remarquée de La Vie sexuelle en France : une enquête inédite : des hommes et des femmes racontent comment ils font l'amour aujourd'hui, aux éditions de La Martinière en 2002. 

Dans cette enquête qui fait autorité, rien de sensationnel mais plutôt des parcours de vie, des récits sur la vie amoureuse et sexuelle racontée par ceux qui la vivent au quotidien et dans la durée. Quinze ans plus tard, la politiste boucle ces jours-ci une nouvelle enquête, menée tout au long de l’année 2017, et qui donnera lieu à une nouvelle publication, à la rentrée de septembre (toujours à La Martinière).

Parole plus fluide

Entre les deux terrains d’enquête, quinze années d’intervalle mais aucune révélation fracassante. Si l’âge du premier rapport tend à baisser chez les filles pour rejoindre celui des garçons, les Français n’ont pas bouleversé leurs pratiques sexuelles. Si quelque chose a changé, c’est plutôt la manière dont ils racontent leur sexualité. Alors qu’au début des années 2000, on parlait moins de sexe et encore moins de celui qu’on faisait, la parole est plus fluide aujourd’hui. Janine Mossuz-Lavau raconte ainsi qu’en 2000, elle devait poser des questions pour recueillir des témoignages sur certaines pratiques sexuelles, comme la sodomie. Aujourd’hui, ses interviewés abordent plus spontanément le sujet, et racontent plus naturellement. 

C’est cette “parole plus ouverte” qui est vraiment nouvelle, davantage que ce qui se pratique dans l’intimité. Cette libération du langage raconte notamment des tabous qui s’émoussent, mais pas un éventail de pratiques qui explose, et encore moins un raz-de-marée phénoménal de pratiques dites radicales ou violentes.

La "révolution sexuelle" n'a pas eu lieu

Pour Janine Mossuz-Lavau, l’idée d’une innovation à tout crin en matière de sexe fait écho à une autre expression qu’il faut, elle aussi, prendre avec des pincettes : “révolution sexuelle”. La sociologue lui préfère ainsi le terme  de “libération sexuelle”, tout comme elle refuse de parler de “nouvelles pratiques” :

Toute l’histoire de la libération sexuelle est celle d’une évolution qui se perpétue tranquillement. Mais au fond, ce qui n’a pas changé, c’est que les gens font ce qu’ils veulent dans leur coin.

LSD, La série documentaire
54 min

En 1977, dans sa préface du premier tome de son Histoire de la sexualité, intitulée La Volonté de savoir, Michel Foucault s'interrogeait sur la sexualité comme objet de savoir. 

Je n'ai pas voulu écrire l'histoire des comportements sexuels dans les sociétés occidentales, mais traiter une question plus sobre et plus limitée : comment ces comportements sont-ils devenus des objets du savoir ? [...] Je me suis demandé si cette analyse en terme tactique, stratégique et positif du pouvoir, que j'avais fait à propos de la prison, si cette analyse on ne pouvait pas la transposer à propos de la sexualité. Et si à propos de la sexualité il ne fallait pas poser plutôt le problème : mais qu'est-ce qu'on fait avec la sexualité ? Qu'est-ce qu'on fait quand on en parle ? Quand on s'intéresse à elle ? A quoi ça sert de s'y intéresser ? De sorte que le problème de l'interdit ne doit pas être le problème premier.

Ecoutez Foucault aborder cet objet de recherche dans "Les après-midi de France Culture" au micro de Paula Jacques. C'était le 11 janvier 1977 sur France Culture :

Michel Foucault sur son Histoire de la Sexualité le 11/01/1977

35 min