Chacun cherche sa souveraineté. Avec Gilles Andréani, Stéphanie Kerbarh, Amandine Hesse...

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Chacun cherche sa souveraineté. Avec Gilles Andréani, Stéphanie Kerbarh, Amandine Hesse...

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Chacun cherche sa souveraineté
Chacun cherche sa souveraineté
© Getty - omersukrugoksu / E+

La Revue de presse des idées. Emmanuel Macron l’a redit dans son discours de dimanche dernier : il souhaite bâtir une Europe et une France plus souveraines. Tout l’échiquier politique semble d’accord avec lui sur l’idée générale. Mais la définition de la souveraineté varie beaucoup d’un camp à l’autre.

La souveraineté est certes un concept politique, mais qui s’articule à l’économie. En Grande-Bretagne, Boris Johnson est prêt à sacrifier une partie de la richesse de son pays dans le but de retrouver de l’autonomie politique. Pour Philippe Lamberts, coprésident du groupe Verts/Alliance libre au Parlement européen, "c’est la frange nationaliste anglaise qui a pris le contrôle du Parti conservateur et du gouvernement. La ligne de Boris Johnson et de son conseiller Dominic Cummings – l’équivalent de Steve Bannon avec Donald Trump – est de placer les enjeux nationalistes au-dessus de toute considération économique. Nombre de responsables européens font l’erreur de croire que côté britannique, on raisonne de la même façon qu’eux, en pensant aux intérêts économiques bien compris du Royaume-Uni. C’est ne pas voir que l’enjeu est avant tout politique !".

Brise chevènementiste

En France aussi, le thème de la souveraineté revient en force. Dans L’Obs, Alexandre Le Drollec rappelle, revenant sur le discours du 14 juin au cours duquel le président de la République a répété une demi-douzaine de fois le mot "indépendance", que le "petit Macron" militait dans sa jeunesse pour le MDC de Jean-Pierre Chevènement.  

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Tandis que, dans Télos, le professeur à Sciences Po Gilles Andréani pointe que le président de la République avait abordé ce thème dès 2017 et le discours de la Sorbonne en identifiant "six "clés" pour la souveraineté européenne : une capacité d’action militaire autonome,  la maîtrise des frontières, accompagnée d’un partenariat avec l’Afrique, une transition écologique incluant la sécurité alimentaire, la puissance économique, industrielle et monétaire".

Toujours selon Gilles Andréani, tout l’échiquier politique s’est rallié à ce concept de souveraineté. Et le chercheur de citer des noms et des paroles : "Jean-Luc Mélenchon (« la souveraineté, la relocalisation, c’est une politique écologique, autant qu’une politique sociale »), François Bayrou (« je suis blessé que depuis plusieurs années les États-Unis décident pour les autres. Notre souveraineté est abandonnée à la puissance américaine »), Boris Vallaud (« il faut réaffirmer notre souveraineté et agir sur le réel »), Marine Le Pen (« je suis heureuse s'il [Emmanuel Macron] a pris conscience qu'il faut faire du patriotisme économique, être indépendants, souverains et particulièrement quand il s'agit de la santé des Français»). On peut aussi citer la « souveraineté industrielle », que réclame la CGT,  la souveraineté numérique, ainsi que le thème des frontières et du contrôle de l’immigration, que recouvre l’appel à la souveraineté de nombreuses personnalités de droite".

Des souverainetés bien différentes

Dans Le vent se lève, Julien Trevisan revient sur le concept de souveraineté et son histoire. S’il remarque également que l’idée de souveraineté revient actuellement en force, il note que tout le monde n’y adhère pas de la même manière : "ce retour en force de la souveraineté n’est cependant pas exempt de critiques, provenant notamment de l’extrême gauche. « Les frontières ne nous prémunissent pas du capitalisme » a pu ainsi dire Olivier Besancenot, ancien porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), avant de prendre l’exemple des États-Unis de Donald Trump. La souveraineté, conçue comme simple inscription de la lutte contre le capitalisme au sein des frontières nationales, n’est pas la priorité du NPA".

Pour la député LREM de Seine Maritime Stéphanie Kerbarh, qui s’exprime dans L’Usine Nouvelle, le type de souveraineté vers lequel nous pourrions aller dépend beaucoup des actionnaires qui détiennent les entreprises françaises : "la réflexion est aussi capitalistique, avec une stratégie d’investissements d’État dans les secteurs à protéger et préserver, comme la filière ameublement qui voit le bois français partir en Chine. Le déploiement d’une stratégie d’investissements, publics comme privés, favorisant les entreprises soucieuses de leur empreinte environnementale […] est indispensable. Cette dimension pourrait d’ailleurs prendre la forme […] de l’actionnariat salarié, mais également des collectivités ou des fondations actionnaires".

Pour d’autres encore, être souverain, c’est ne plus être soumis aux lois des autres pays, en particulier des États-Unis ou de la Chine. Ainsi, le groupe de réflexion Mars qui s’intéresse aux enjeux de défense et de sécurité, s’exprime-t-il dans le journal La Tribune : "il serait surprenant que la décennie qui s'ouvre ne voie pas la mise en œuvre de nouveaux outils de confrontation et, le premier d'entre eux : le droit. Nous avons su peser le poids des sanctions internationales et l'impact de l'extraterritorialité du droit américain sur nos entreprises ; le développement d'une politique similaire par la Chine placera les entreprises européennes au cœur d'une tempête qui pourrait modifier la donne stratégique".

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"Made in France"

La souveraineté passe aussi par l’arrêt de la désindustrialisation du pays. Pour Virginie Raisson-Victor, autrice de 2038, les futurs du monde (ed. Robert Laffont), "la pénurie de masques aura sûrement coûté beaucoup plus cher qu’un maintien de la production en Europe, puisque en entraînant un confinement strict elle a paralysé nos économies. C’est pourquoi, plutôt que de laisser cet arbitrage à la seule logique capitalistique, nous devrions définir l’intérêt général dans le cadre d’un débat public".

Sur ce même sujet du "made in France", L’Obs a sollicité les avis d’Amandine Hesse, présidente de la Fimif (Fédération Indépendante du Made In France) et de Sarah Guillou, économiste à l’OFCE. La première considère qu’il faut consommer avant tout français : "arrêtons d’acheter trois jeans à 50 euros tous les ans, fabriqués au Bangladesh, dans des conditions catastrophiques, et achetons des jeans français, plus chers mais plus résistants ! Mangeons des produits de saison, cessons d’importer des tomates ou des fraises en hiver ! Consommons moins mais mieux, en pensant aux conséquences de nos achats. [...] dans le textile par exemple, si on achetait français une fois sur trois, on pourrait créer 60 000 emplois".

Selon l’économiste, privilégier le "made in France" passerait par des taxes plus élevées à la frontière, ce qui signifie une certaine remise en cause du libre-échange : "on pourrait mettre en place une taxe sur les importations, notamment en provenance des pays qui n’ont pas les mêmes normes sanitaires, écologiques et sociales que nous. On peut imaginer une sorte de TVA sociale, pour financer notre modèle social, voire une TVA humanitaire, pour aider ces pays à développer des normes plus protectrices". Le "made in Europe" ne suffit pas, selon elle, car il s’agit de financer notre système de protection sociale, qui n’est pas le même dans tous les pays de l’Union. 

Tout produire en France ne sera pas possible prévient cependant Sarah Guilloux : "d’un point de vue macroéconomique, il est presque impossible de produire 100 % français : la production industrielle a été entièrement fragmentée depuis des années, et on ne peut plus faire machine arrière. Il faudrait non seulement disposer des compétences et des ressources, mais aussi que le jeu en vaille la chandelle".

Le Monde a, de son côté, consacré une série d’enquêtes à cette question de la relocalisation. Dans la première, Jean-Michel Bezat termine son article sur une note optimiste : "le combat de l’industrie est loin d’être perdu. Le réveil a eu lieu il y a dix ans, grâce à des outils comme Bpifrance, créée en 2013, ou le programme « territoires d’industrie », lancé en 2018. La France est devenue le pays le plus attractif d’Europe, selon le cabinet EY. Mais il faut aussi réinventer un « imaginaire industriel » qui effacerait quatre décennies de dénigrement. « Une nation se réindustrialise quand elle poursuit un objectif », insiste M. Lluansi. Sous De Gaulle et Pompidou, c’était la modernisation du pays et l’indépendance par rapport aux États-Unis. Aujourd’hui ? « Ce pourrait être cette indépendance technologique et économique, évidemment, mais surtout la création de richesse dans les territoires pour assurer leur cohésion »".

Mais la relocalisation aura aussi des effets délétères sur d’autres pays qui avaient profité de nos délocalisations : les pays émergents. C’est ce que souligne Eric Le Boucher dans sa chronique des Echos :

"Un petit air d'été fait croire qu'en France la crise du coronavirus est terminée et qu'elle va déboucher sur une économie mieux contrôlée, plus souveraine, plus locale et plus propre. Peut-être. On verra ce qui relève de l'illusion. Mais ce qui est la réalité certaine est que le Covid n'est pas fini dans les pays émergents, il commence au contraire, et que le « souverain », le « local » et le « propre » chez nous vont pénaliser très cruellement les pays du Sud."

Le jeu des chaises musicales des emplois à l’échelle mondiale n’est pas prêt de s’arrêter.

La Transition
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Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo et l'équipe de la Compagnie des Œuvres