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Chantal Thomass, l'ambiguïté permanente

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La créatrice Chantal Thomass chez elle, au milieu de créations proposées aux enchères, le 13 avril 2021
La créatrice Chantal Thomass chez elle, au milieu de créations proposées aux enchères, le 13 avril 2021
© Radio France - Fiona Moghaddam

La créatrice de mode Chantal Thomass se sépare d’une partie de sa collection privée avec une vente aux enchères organisée à Drouot ce jeudi. Analyse de quelques pièces proposées et retour sur ce qui a fait son style depuis les années 70 avec le commissaire-priseur et l’expert en charge de la vente.

C’est une rétrospective assez rare dans le monde de la mode du vivant d’un créateur. Chantal Thomass vend près de 300 pièces de sa collection privée lors d’une vente aux enchères organisée ce jeudi à la salle Drouot à Paris. Près de quarante ans de carrière sont ainsi retracés, avec de la lingerie, bien sûr, mais aussi des pièces de prêt-à-porter conservées dans les archives privées de la créatrice depuis ses débuts. Les mises à prix de ces tenues et accessoires vont de quelques dizaines à quelques milliers d’euros. Certaines ventes pourraient atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Alexandre Millon, commissaire-priseur, a sélectionné trois pièces qu’il juge emblématiques. Avec Didier Ludot, antiquaire spécialisé en haute couture et luxe, expert pour cette vente et proche de Chantal Thomass, ils reviennent sur ce qui symbolise la créatrice.

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Rencontre avec Chantal Thomass qui revient sur sa carrière et ses inspirations. Par Fiona Moghaddam.

2 min

L’idée de la vente aux enchères est née avec Didier Ludot. "Chantal Thomass est une femme très soigneuse. Et quand je suis arrivé dans cette réserve où elle avait rangé tous ces vêtements, tout était sous housse, bien étiqueté… J’ai été stupéfait ! Que ce soit par la qualité des tissus, que celle des créations car il y avait des pièces que je ne connaissais pas" se souvient cet antiquaire qui connaît bien la créatrice. D’après lui, ce type de ventes aux enchères est rare car rare sont ceux qui gardent des confections de leurs débuts. "Hormis Yves Saint Laurent qui depuis le début gardait des pièces de chaque défilé, en général à l’époque des soldes, tout est vendu. Givenchy, par exemple, ne voulait plus rien voir des anciennes collections ! Même les pièces présentées dans les défilés." Si bien que depuis une quinzaine d’années, certaines grandes maisons, comme Dior, rachètent leurs anciens vêtements, "un argument commercial pour montrer la pérennité d’une maison".  

La petite robe noire (automne-hiver 1994/1995)

MADAME CHANTAL THOMASS 40 ANS DE MODE Lot 9
MADAME CHANTAL THOMASS 40 ANS DE MODE Lot 9
- © Jo ZHOU Maison de ventes aux enchères MILLON

Alexandre Millon : Avec cette robe, tout Chantal Thomass est résumé. Il y a le noir, déjà, et cette ambiguïté entre la sagesse et le côté coquin. C’est cette ambiguïté permanente sur laquelle Chantal Thomass joue sans cesse. Ainsi que la référence cinématographique avec un clin d’œil aux films de Buñuel : Belle de jour et Le journal d’une femme de chambre. On retrouve aussi une association chromatique (le noir et le blanc) et de matières avec le velours et la dentelle. La dentelle est fondamentale dans ses créations. Cette robe, d’une grande simplicité, montre la recherche de contrastes, d'ambiguïté, aussi bien dans les matières, les couleurs que le message. 

Didier Ludot : Les créations de Chantal Thomass sont toujours suggestives, jamais provoquantes, ni vulgaires. Je pense notamment à ces vestes hublots ouvertes au niveau des seins et qui laissent apparaître le soutien-gorge. C’est ce travail très suggestif qui d’ailleurs l’a amenée à la lingerie. Et quand on la connaît dans l’intimité, cela reflète bien sa personnalité. 

Veste hublot présentée lors du défilé automne-hiver 1992-1993 à la Fashion week de Paris
Veste hublot présentée lors du défilé automne-hiver 1992-1993 à la Fashion week de Paris
© Getty - Victor Virgile

En ayant traversé plus de quatre décennies de mode, Chantal Thomass est l’archétype, le symbole même du scandale par l’humour, dans le personnage qu’elle s’est créée elle-même et dans ses productions.                        
Alexandre Millon, commissaire-priseur

Le manteau en tweed (automne-hiver 1993) et le chapeau "corset" 

MADAME CHANTAL THOMASS 40 ANS DE MODE Lots 38 et 168
MADAME CHANTAL THOMASS 40 ANS DE MODE Lots 38 et 168
- © Jo ZHOU Maison de ventes aux enchères MILLON

Alexandre Millon : Ce manteau est assez génial ! Ici aussi, il y a un antagonisme, cette fois masculin-féminin. Un côté stricto-frivole. Avec devant la garçonne, le côté masculin et derrière, on se laisse aller avec des froufrous. C’est un antagonisme sur lequel Chantal Thomass joue dans absolument toutes ses créations. Le chapeau guêpière renvoie à cette recherche-là, avec en plus la dérision. L’antagonisme ici n’est pas recto-verso : la forme complète est masculine mais l’habillage est féminin.

Didier Ludot : Chantal Thomass n’a pas le côté masculin-féminin d’un Jean Paul Gaultier ou d’un Saint Laurent. (…) Il y a chez elle une ambiguïté car elle est très féminine avec la bouche rouge, ses cheveux au carré, les bijoux, mais elle va porter un pantalon large, une cravate, un gilet d’homme, des boutons de manchette…  Elle a mis sa personnalité dans ses créations.  

L'actrice Michèle Mercier porte l'une des premières robes confectionnées par Chantal Thomass, en couverture du magazine Jours de France du 19 novembre 1966
L'actrice Michèle Mercier porte l'une des premières robes confectionnées par Chantal Thomass, en couverture du magazine Jours de France du 19 novembre 1966
© Radio France - Fiona Moghaddam

La robe "mensurations" (hiver 1991-1992)

MADAME CHANTAL THOMASS 40 ANS DE MODE Lots 152, 153 et 154
MADAME CHANTAL THOMASS 40 ANS DE MODE Lots 152, 153 et 154
- © Jo ZHOU Maison de ventes aux enchères MILLON

Alexandre Millon : Cette idée est d’abord drôle, d’ajouter des chiffres à l’endroit où généralement la mode ne crée que des effets visuels dont l’idée est qu’ils soient beaux. C’est un peu avant-gardiste. Puis ces chiffres ont une réelle symbolique : ils représentent ce que la femme devrait être. Chantal Thomass cherche donc ici à dire exactement le contraire… C’est une mise en abyme d’une exigence de la société de l’apparence. Cela renvoie à une date de création où dans le monde de la mode, on était toujours à la recherche du message : cette femme "parfaite" qui n’a pas à l’être et qui justement revendique l’inverse. Ces trois chiffres ne sont pas juste des chiffres, ils créent leurs propres effets visuels mais aussi un message. C’est cette insolence, cet humour, cette dérision permanente qui sont représentés dans ces trois robes. C’est la manière qu’a Chantal Thomass d’évoquer la place de la femme dans la société : avec malice, ambiguïté, dérision, humour. Et à chaque création, il existe un message.  

Didier Ludot : Chantal Thomass est une femme très drôle, avec beaucoup d’humour. Il y a aussi la robe parasol. Elle a été conçue pour un défilé mais il faut tout de même avoir l'idée. Cet humour a jalonné tout son parcours professionnel. Il y a aussi eu l'épisode des mannequins en sous-vêtements dans les vitrines des Galeries Lafayette à Paris. Cela avait fait un scandale. Les féministes avaient manifesté et Chantal Thomass était devenue "la scandaleuse". Mais du scandale, il en faut pour faire avancer les choses ! Les gens n'avaient pas compris que c'était de l'humour et avait fait un parallèle avec les prostituées dans les vitrines à Amsterdam. Cela avait beaucoup fait rire Chantal Thomass et lui avait aussi fait une publicité dingue... 

La robe "parasol" qui plaît beaucoup à l'expert Didier Ludot
La robe "parasol" qui plaît beaucoup à l'expert Didier Ludot
© Radio France - Fiona Moghaddam
9 min