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Chants de baleines : que se racontent-elles ?

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Une baleine à bosse saute hors de l'eau, en Californie.
Une baleine à bosse saute hors de l'eau, en Californie.
© Getty - Chase Dekker Wild-Life Images

Les baleines chantent. On dit même des baleines boréales qu'elles chantent le jazz. En cette journée internationale de la baleine, on se demande ce qu'elles peuvent bien se raconter.

Contrairement à l'idée qu'on s'en fait, les fonds marins ne sont pas de paisibles espaces dont la quiétude est occasionnellement troublée par quelques bruits épars. Au contraire, pour qui sait écouter, on y entend toutes sortes de sons... "Les poissons font des sons, les crevettes font des sons, même le corail fait du son, raconte Olivier Adam, spécialiste des sons émis par les cétacés au sein de l’équipe bioacoustique de l’Université de Paris Sud et commissaire de l'exposition "Baleinopolis, les sociétés secrètes des cétacés" à l'Aquarium tropical de Paris. Mais ce ne sont pas des chants, ce sont des émissions sonores".

Dans les profondeurs, seules les baleines ont la grâce de chanter. On considère d'ailleurs qu'elles chantent depuis 1971, lorsque les chercheurs américains Roger Payne et Scott Mc Vay se basent sur des enregistrements de l'U.S. Navy à Hawaï pour analyser les émissions sonores émises des baleines à bosse et découvrent que ces derniers sont constitués de plusieurs vocalisations répétées en boucle. "Et à cette époque-là, on ne savait pas qu'il y avait des sons dans l'océan, encore moins des chants !", précise le bioacousticien Olivier Adam :

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Ils notent que ces chants sont organisés en sons isolés ; ils définissent alors le concept d’unités sonores, concept qui est toujours utilisé de nos jours. Une unité est un élément sonore limité dans le temps, bordée par deux silences. A partir de là, il est possible de s’intéresser pour les bio-acousticiens à différents paramètres comme la durée, la forme, la fréquence fondamentale et son évolution temporelle, et la présence ou non d’harmoniques. La caractérisation de ces unités sonores montre que les baleines à bosse sont capables de produire des sons complexes, facilement identifiables, et donc qu’il est possible d’envisager un classement de ces unités sonores. Les auteurs remarquent alors que ces unités ne sont pas émises aléatoirement, mais dans un ordre spécifique formant des séquences. Mais cela ne s’arrête pas là, car ces séquences sont elles-mêmes organisées entre elles. Payne et McVay les nomment alors des sous-phrases, et leur succession, des phrases. Ces phrases forment le leitmotiv du chant des mâles.

Le chercheur propose ainsi d'écouter un enregistrement sonore d'une baleine à bosse : 

Ecoutez le chant d'une baleine à bosse.

5 min

Une baleine à bosse.
Une baleine à bosse.
© Getty - Reinhard Dirscherl

Si tous les cétacés émettent des sons, seuls les mysticètes, c'est-à-dire les baleines à fanon comme la baleine bleue ou la baleine à bosse, chantent. "On pensait, jusqu'à il y a une dizaine d'années, que seules les baleines à bosse chantaient, mais on a réalisé que les baleines bleues émettaient des vocalisations, certes assez pauvres, mais avec des séquences organisées dans le temps. On a donc vu le mot "chant" apparaître pour les baleines bleues, même s'ils sont moins complexes que ceux des baleines à bosse", raconte Olivier Adam, avant de préciser que, plus récemment, l'océanographe américaine Kate Stanford a mis en avant le chant des baleines boréales, plus complexe encore que celui des baleines à bosse, en le comparant à du jazz. "Évidemment, je suis triste parce que je travaille sur les baleines à bosse de mon côté !", plaisante Olivier Adam. 

Du "playback" pour comprendre : à quoi servent ces chants ?

Tous les sons émis par les baleines, mais aussi par les orques, les cachalots ou les dauphins, sont avant tout des sonars qui permettent à ces mammifères de s'orienter dans les grandes profondeurs, où la lumière fait défaut. Mais de l'aveu même des chercheurs, les autres fonctions du chant des baleines restent encore un mystère. 

Les chants de baleines à bosse sont ainsi le fait des mâles (même si les études sur le sujet ont reposé sur un échantillon faible), et s'entendent pour l'essentiel dans les zones où elles viennent se reproduire. Depuis les années 1970, la principale hypothèse voulait donc que ces chants aient pour vocation d'attirer les femelles, conformément aux traditionnelles parades nuptiales dans le monde animal... Jusqu'à ce qu'en 1986, le chercheur américain Peter Tyack tente de rediffuser les sons de baleines mâles enregistrés pour attirer des femelles. Sans succès, aucune baleine ne s'approche de son bateau.

En savoir plus : La baleine à bosse
3 min

"Le playback consiste à rediffuser des sons à d'autres individus, rappelle Olivier Adam. J'ai tenté ça à Madagascar, avec des sons de mâles enregistrés la même année, et ça n'a pas fonctionné non plus : aucune femelle ne s'est approchée. Phil Clapham, le directeur du National Marine Mammal Laboratory, a estimé que certaines femelles avaient tendance à éviter les mâles. Il parle de "harcèlement", parce que les mâles sont extrêmement motivés pendant la période de reproduction, et donc certaines femelles, quand elles entendent des chants, auraient tendance à s'éloigner de la zone".

Les chants seraient donc, selon les dernières hypothèses, plutôt destinés à définir un territoire ou alerter les autres mâles de la présence d'un individu : 

Peut-être que les chants traduisent leur position et, en même temps, donnent des informations sur leur santé, leur capacité corporelle, éventuellement leur motivation. Ils informent les autres mâles de ce qu'il pourrait se passer.

Le playback est donc l'une des stratégies les plus efficaces pour tenter d'analyser le comportement des baleines, rappelle Olivier Adam : 

Quand on fait des playbacks, on essaye de déclencher des comportements avec des sons, ce qu'on fait avec toutes les espèces animales, pas seulement les cétacés. Ce sont des sons d'appel, des sons de contact, des sons d’effraiement, pour alerter de la présence d'un prédateur, ou encore des sons d'agressivité, quand un concurrent pénètre sur un territoire... Ce sont des sons qui ont un sens immédiat. 

La chercheuse française Charlotte Curé a ainsi diffusé des sons de plusieurs espèces de cétacés pour observer leurs comportements face à des sons de prédateurs, relate Olivier Adam : "C'est très drôle parce que, par exemple, les globicéphales, ou les dauphins-pilotes, s'approchent du bateau au lieu de fuir : ils ne sont pas du tout inquiets par le fait qu'il y ait des orques dans le secteur. Au contraire : vu qu'ils mangent la même chose, ils viennent vérifier si les orques ne sont pas en train de manger, alors que les baleines à bosse, elles, ont tendance à discrètement s'éloigner de la zone, surtout si elles ont un petit avec eux".

Une baleine à bosse et son petit.
Une baleine à bosse et son petit.
© Getty - Steve Woods Photography

Des chants en mutation : une (r)évolution culturelle

Les chants sont d'autant plus mystérieux qu'ils évoluent, comme le rappelait Olivier Adam dans la passionnante série documentaire d'Aline Pénitot consacrée à une exploration sonore du mondes des cétacés, et que nous ne pouvons que vous conseiller de (ré)écouter : 

Il faut savoir que ces baleines vivent 100 ans ou plus, qu'elles ont un apprentissage vertical, de génération en génération, et puis horizontal, d'adulte à adulte. Elles ont plein de façons d'apprendre, de s'adapter à la vie, de trouver des solutions pour se reproduire, pour se nourrir, etc. Les chants, c'est une véritable culture. 

55 min

Ainsi les scientifiques ont pu constater, à force d'observations, que les chants des baleines évoluent lentement, en perdant ou en gagnant des vocalisations d'une année sur l'autre : un leitmotiv, c'est-à-dire le chant complet d'une baleine, varie ainsi complètement au bout d'une quinzaine d'année. Les chercheurs ont nommé ce processus "l'évolution culturelle" du chant des baleines.

Mais il est parfois question de "révolution culturelle". En 1996, des chercheurs australiens ont ainsi observé des baleines d'Australie de l'ouest venues chanter avec des baleines d'Australie de l'est ; en l'espace d'une saison, les nouvelles arrivantes ont modifié tous les chants des baleines d'Australie de l'est. "Est-ce que c'est la compétition qui est faite autour des chants qui est si intense que les chanteurs s'adaptent à la nouveauté ? Interroge Olivier Adam. On ne sait pas".

Comment les cétacés chantent-ils ? 

En tout, 89 espèces de cétacés se partagent les fonds marins. Mais tous les cétacés ne chantent pas. Il convient ainsi de séparer les odontoncètes, qui ont des dents, comme les dauphins, les cachalots, etc., et les mysticètes, qui ont des fanons. "Leur générateur vocal est totalement différent, assure Olivier Adam. Ils ne vont donc pas pouvoir émettre des sons de la même façon. Les sons qui sont émis par les dauphins sont des clics et des sifflements, alors que les mysticènes font des vocalises, c'est très différent !"

Pour émettre des sons, les odontoncètes utilisent des membranes qui se trouvent proches de leurs évents, ces orifices qui leur permettent de respirer et par lesquels on les voit souvent rejeter de la vapeur d'eau. En faisant cogner ces membranes l'une contre l'autre, ils peuvent ainsi émettre des cliquetis et des sifflements. En revanche, les mysticètes, détaille Olivier Adam, ont dans leur "système respiratoire, au niveau de la trachée, une poche qui reçoit de l'air et qui est utilisée pour les apnées. Ce qui tient ce sac, ce ballon d'air à la trachée, ce sont deux cartilages. Ces deux cartilages sont recouverts d'une membrane qui va se mettre à vibrer lorsque l'air passe du poumon vers le sac laryngé, ou vice versa. C'est ce qui va faire des vocalises, en se mettant à vibrer comme une anche de saxo ou de basson".

Chanter en cœur

En partant de ce constat, la documentariste Aline Pénitot racontait dans sa série documentaire LSD Oublier Moby Dick comment elle a essayé de communiquer avec les baleines à bosse en compagnie de la bassoniste Sophie Bernado : 

Nous avons travaillé des relations timbrales étonnantes au basson avec Sophie Bernado. Je joue ensuite depuis un ordinateur des sons préparés envoyés dans un haut-parleur sous l’eau, non loin du bateau. Et un hydrophone capte ce qui se passe en réaction dans les profondeurs. Que les baleines aient répondu n’est pas très étonnant ! C’est la manière dont les chants ont évolué vers le dialogue au fil de l’échange qui est bouleversante.

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Est-ce à dire que l'être humain est prêt à chanter en cœur avec les baleines ? Déjà en 1970, les premiers chants de baleines à bosse enregistrés par le chercheur Roger Payne étaient devenus un véritable succès avec le 33 tours "Songs of the Humpback Whale" : avec 100 000 exemplaires écoulés, il devient l'album environnemental le plus vendu au monde et on retrouve certains de ses extraits dans des morceaux de Léo Ferré ou Kate Bush. Le succès inattendu de l'album, couplé aux découvertes de Roger Payne sur les chants de baleine, amplifièrent l'effet du moratoire décrété en 1966 interdisant la chasse à la baleine. 

Cinquante ans plus tard, si les populations de baleine se sont reconstituées alors même qu'elles étaient au bord de l'extinction, leurs chants sont en revanche toujours menacés. Dans une étude parue en octobre 2018, des chercheurs pointaient ainsi du doigt la conséquence du bruit incessant des navires dans les océans  : pour continuer à communiquer, les dauphins et autres cétacés sont contraints de simplifier leurs émissions sonores. Avant de songer à communiquer avec les baleines, il nous faudra donc leur laisser un endroit où le faire.